Le mouvement Jeministe aux Philippines etaient influencé par la politique utracentralisée et paternaliste du Parti communiste. Après une difficile période de débats, de crises et de scissions, un certain nombre de groupes issus du PCP ont intégré les idées et la pratiques véhiculées par les « nouveaux mouvements sociaux», en particulier le féminisme. Penny Duggan a interrogé Fatima (People's Communist Party à Mindalao),
Luisa et Mila (Revolutionary Worker's Party à Visayaz) sur ce processus.
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Inprecor : Quelles sont les questions autour desquelles les femmes se mobilisent aux Philippines ?
Mila : Jusqu'au début des années 90 le mouvement des femmes était épaulé et dirigé par le Parti communiste. Néanmoins, récemment, et sous la pression internationale, plusieurs associations de femmes ont vu le jour, comme à titre d'exemple l'association Gabriela qui lutte contre le commerce sexuel. L'autre question qui a été développée par une campagne de Gabriela et d'autres organisations de femmes comme « Femmes asiatiques pour les droits de l'homme », fut le « bien-être des femmes ».
L'association Lola (grand-mère) Filipina regroupe des femmes — qui sont aujourd'hui des grands-mères — obligées, durant la deuxième guerre mondiale, de se prostituer pour les forces d'occupation japonaise. Ces femmes revendiquent aujourd'hui la justice ainsi qu'une compensation. L'objectif de leur campagne est de montrer l'ampleur et les effets du fascisme, spécialement contre les femmes, durant la deuxième guerre mondiale. Elles se mobilisent également contre l'exploitation sexuel-
Entretien recueilli par Penny Duggan.
Novembre 1995. le et le commerce des femmes aujourd'hui. Cependant l'essentiel de leur travail se situe au niveau des institutions.
Il n'existe pas, à l'heure actuelle, un large mouvement de femmes contre le commerce sexuel. La conférence de Pékin n'a pas été d'un grand apport pour la cause des femmes et leurs organisations aux Philippines.
• Est-ce que les prostituées autour des anciennes bases américaines se mobilisent aujourd'hui sur des revendications spécifiques ? Sont-elles concernées par les programmes de reconversion et reçoiventelles une aide quelconque ?
Fatima : Batis et autres organisations de prostituées veillent sur les droits et le bien-être des ex-prostituées. Elles essayent, sans succès, de revendiquer leur droit à être incluses parmi les priorités du plan de reconversion des bases américaines. Les organisations qui existent ne sont pas très grandes et sont liées à des ONG. Cependant ce mouvement n'est pas féministe.
Mila : Le parti a aidé à la construction de Batis.
Fatima : Il y a également un certain nombre d'organisations pour les prostituées qui ont été créées par l'Eglise. Un prêtre, en particulier, les aide à s'organiser pour se défendre, ne pas être contrainte d'exécuter des actes douloureux ou sado-masochistes et imposer à leurs clients l'utilisation des préservatifs.
• Comment la question des femmes est-elle prise en charge dans vos différents partis ?
Mila : La tendance générale dans le parti est d'organiser le travail femmes autour de questions d'ordre politique dans le but d'isoler l'ennemi de classe. C'est pourquoi il n'existe pas un mouvement de femmes fort qui mette à l'ordre du jour les questions concrètes des femmes.
Lorena : La conception du parti est la suivante : en s'impliquant dans les luttes des paysans pour la réforme agraire, dans les luttes ouvrières pour des augmentations de
salaires, de meilleures conditions de travail et la nationalisation de l'industrie, on améliore la situation de toute la classe. On accorde, en revanche, moins d'attention à l'oppression sexuelle.
Notre mouvement politique tente de défendre les droits des femmes, les luttes populaires et la révolution. De notre point de vue, l'équilibre entre les questions politiques et l'oppression sexuelle est nécessaire. Mais aujourd'hui nous avons besoin de construire un mouvement féministe socialiste, implanté dans la réalité philippine.
La lutte pour la libération nationale et par la suite la lutte pour le socialisme, ne résoud pas les problèmes de l'oppression sexuelle. La libération sexuelle ne peut être achevée sans une transformation radicale de la société toute entière. La prise en charge de la question de l'égalité sexuelle passe en particulier par la lutte contre l'oppression et l'exploitation des femmes paysannes, travailleuses et de toutes celles qui sont victimes de la marginalisation.
Nous venons de fonder Sorilaya, une nouvelle organisation féministe socialiste paysanne. L'année prochaine, nous allons développer des organisations sectorielles, travaillant étroitement avec les paysans et favorisant des projets qui vont aider les femmes et les enfants dans leurs communautés (gardes d'enfants, projets socio-économiques, classes pour les enfants, etc.). Sorilaya prendra en charge également les cas de harcèlement sexuel qui touchent les paysannes et d'autres travailleuses.
Luisa : Nous travaillons dans
« Women », une organisation de travailleuses et de femmes urbaines sans ressources. Pour le 8 mars, nous préparons une action pour attirer l'attention sur le cas des femmes qui ont été licenciées à cause du programme « Philippines 2000 ». Nous espérons qu'un mouvement massif des pourra développer réellement une conscience de lutte chez les femmes qui voudraient s'engager collectivement pour changer leur vie. Bien sûr cette campagne sera centrée sur des thèmes ouvriers mais aussi spécifiques.
• Quelles sont les revendications spécifiques de ces campagnes?
Luisa : les femmes sont les dernières embauchées et les premières licenciées.
Beaucoup d'usines de vêtements ont été fermées, et c'est un domaine essentiellement féminin. Par ailleurs, il y a là aussi le problème du harcèlement sexuel au travail et d'autres violations des droits des femmes dont le gouvernement devrait se soucier.
Le mouvement de femmes repose sur trois secteurs : les travailleuses, les femmes pauvres urbaines et les émigrées et leurs parents. Dans les deux premiers secteurs nous avons déjà des structures et des activités.
Fatima : A Mindanao, autrefois, le
Parti préparait tout pour nous. L'orientation du travail femme était décidée à notre place. Les organismes nationaux décidaient des orientations pour le compte du parti tout entier. Ils préparaient même les documents d'orientation du travail femme pour le mouvement lui-même. Ce n'était pas très joli.
Toutefois, les choses se présentent mieux maintenant. A notre dernière conférence, en novembre 1994, nous avons décidé de faire du travail femme une partie intégrante et importante de notre intervention et de produire de nouveaux documents d'orientation sur les femmes.
A Mindanao il y a trois catégories de femmes : les Moro, les
Filipinos et les indigènes. Nous avons déjà programmé des assemblées générales pour chaque groupe (car chaque groupe a une conscience spécifique).
C'est ce que nous appelons l'approche tri-orientée de notre travail. J'insiste sur le fait que ce sont les camarades femmes et les
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femmes progressistes dans les organisations de masse qui vont agir ainsi. Une autre résolution adoptée à notre dernière conférence appelle à la formation de commissions femmes dans les diverses organisations, pour favoriser le développement de la conscience féministe parmi les femmes et aussi parmi les hommes.
Dans l'organisation régionale, nous avons insisté sur la question de la participation des femmes aux structures de direction. Un certain nombre de camarades femmes occupent déjà des responsabilités. La discrimination exercée par les hommes n'est pas très répandue chez nous. Peut être parce que certaines camarades combatives ont occupé des positions stratégiques dans le parti et la guérilla. La discrimination peut ainsi être contenue. Le plus important est que non seulement le parti mais aussi les organisations de masse (habituellement légales) aient également pris en charge la question des femmes. Pour nous il ne s'agit pas seulement de théorie mais également de pratique.
Dans certains groupes ethniques, traditionnellement, les femmes ne participent pas à la direction. Mais elles ont leurs propres comités. Elles mènent leurs propres discussions et prennent des décisions en tant que femmes, partenaires à part entière de leur mari. Elles commencent à savoir se passer de leur mari. Chez les indigènes, le parti favorise la promotion des femmes dans les structures de direction. Nous avons expliqué qu'elles sont capables de décider pour leur communauté et qu'on a besoin de leurs compétences. Après des siècles d'absence dans les structures dirigeantes
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chez les peuples indigènes les femmes ont pris leur place cette année ! Ce fut un succès d'autant plus grand qu'elles ont été élues par leur propre communauté et pas par le parti.
• Comment a évolué le travail femmes de vos groupes après la crise et la scission du Parti communiste?
Luisa : Le mouvement des femmes aux Philippines, à ses débuts il y a 25 ans, n'avait aucune ambiguité quant au caractère socialiste du féminisme. Mais dans les années qui ont suivi, alors que nous luttions et construisions une force armée populaire, nos préoccupations et nos priorités se sont déplacées. La leçon que nous avons tirée est qu'il était indispensable d'avoir une base clairement socialiste. Cela est venu avec la prise de conscience que le parti lui-même doit être socialiste : son meilleur allié serait un mouvement de femmes socialiste.
Notre critère de succès était combien de femmes nous recrutions à l'Armée populaire et combien se retrouvaient au commandement. Aujourd'hui nos critères sont différents.
Mila : Ca a été un grand progrès de reconnaître que les femmes représentaient une force sociale majeure : plus de la moitié de la population, avec des problèmes concrets qui reflètent l'exploitation et l'oppression capitalistes. Nous nous rendons compte que par le passé nous avons eu une attitude autoritaire pour organiser les femmes dans la lutte. On doit reconnaître qu'elles ont beaucoup contribué au renforcement du mouvement révolutionnaire.
Fatima : Ca a été un processus libérateur. Auparavant, nous étions toujours les sujets de campagnes venues d'en haut, qui n'avaient rien à voir avec notre situation locale. Les campagnes nationales sont basées sur une vision globale, mais dans notre région nous avons trois peuples en un ! Nous étions tellement obéissantes ! C'est ce qu'on appelle le centralisme démocratique. Ou plutôt la démocratie centralisée : la campagne est décidée d'en haut et ensuite tout le monde applique. Pour nous le débat a été une occasion de penser. Car même penser et s'exprimer était considéré comme anti-direction, surtout si on osait s'éloigner de la version officielle de ce que devrait être la révolution philippine.
Le débat nous a donné plus de marge pour étudier réellement la meilleure orientation à suivre. Avant, c'était quelqu'un «d'en haut » qui nous fournissait l'analyse de notre situation. Une lecture artificielle, suivie de l'application imposée de la stratégie correspondante. Maintenant, nous attachons beaucoup d'importance à la question de l'oppression sexuelle. Nous ne nous contentons pas de discuter de la question des femmes. Nous avons également des organisations de gays dans notre région. Les peuples indigènes souffrent aussi de la même exploitation et de la même oppression que les femmes et les homosexuels. Aujourd'hui nous pouvons ouvrir le débat sur toutes ces questions et chercher des options plus concrètes pour avancer. Nous sommes en train de nous libérer. En même temps, cela nous fournit un espace pour plus de démocratie. Nous espérons que cette démocratie va permettre de donner de nouvelles bases à l'unité, au lieu de l'unité-parl'obéissance-àl'autorité, comme autrefois.
Lorena Auparavant l'accent était posé davantage sur la dimension politique pour faire progresser la révolution populaire Ensuite on a insisté sur les différenciations sexuelles. Nous sommes en train de repenser et de reformuler ce qui convient le mieux à notre réalité. Nous ne sommes plus ligotées par l'orientation politique nationale adoptée en 1968 lors du congrès de fondation du parti. Cette orientation se basait sur la réalité philippine des années 40, 50 et 60, mais aujourd'hui nous sommes plus libres pour repenser, reformuler et nous saisir de l'expérience du mouvement pour aborder la question des femmes.
La question du centralisme démocratique est aujourd'hui discutée ouvertement, comme celle des peuples indigènes. La discussion porte sur la signification de la lutte pour l'autodétermination. Toutes ces questions peuvent être débattues plus librement.
• Alors il est plus facile d'être militante aujourd'hui? Est-ce que vos relations avec vos camarades ont changé?
Toutes : Oui !
Luisa : Il est plus facile d'être militante aujourd'hui. Il est beaucoup plus évident que vous participez à part entière, et donc en tant que femme autant que révolutionnaire. Autrefois une partie de nous-mêmes n'était pas entièrement engagée. Aujourd'hui nous le sommes totalement. Y compris dans des aspects auxquels il était même impossible de penser, car les idées venaient d'en haut. Ou plutôt, on s'imposait à soi-même des limites à ce qu'on pouvait penser. Nous réalisons aujourd'hui que l'idéal suprême de la révolutionnaire pour une femme est la révolutionnaire féministe.
Lorena : Les camarades hommes ne nous accusent plus de « sexisme ». Ce qui suggère qu'ils ne se sentent plus menacés. Fatima Les femmes célibataires ont toujours plus d'opportunités que nous ne pouvons en avoir, plus de tâches militantes que nous ne pouvons en accomplir. Mais après le mariage les choses changent. Certaines d'entre nous attendent des années pour se marier et avoir des enfants car elles ont peur que cela ne gêne leur activité militante.
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