Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

Femmes et zapatisme

Inprecor n° 400, mars 1996 · p. 15-17 · 2 383 mots

Femmes Mexique

Julieta Hernandez, membre de Democracia Radical (Section mexicaine de la Quatrième internationale) de Mexico, a été invitée pa l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) en tant que représente du mouvement civil zapatiste aux negociations avec le gouvernement.

Inprecor l'a interviewé sur les femmes au Chiapas aujourd'hui.

Inprecor : Comment les femmes se sont-elles intégrées dans l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) au Chiapas ?

Julieta Hernandez : Je crois que l'on doit parler d'un processus long pour la création de cette armée ainsi que pour la prise en charge de la question des femmes, qui représentent environ un tiers de l'EZLN. Par leur intégration dans l'armée, les femmes ont déjà pris conscience d'un droit : celui de participer à la politique et aussi à la guerre. Cela montre que pendant les dix ans où cette force militaire se constitua dans la forêt, on a aussi travaillé cet aspect de la question, c'est-à-dire l'intégration des femmes dans la lutte commune. Je crois qu'il y a des facteurs importants à mentionner, comme la présence de chrétiens des comités ecclésiastiques de base dans les communautés indiennes au Chiapas. Les religieuses font depuis très longtemps un travail de conscientisation autour de la question des femmes, en particulier avec les femmes indigènes. Il y a aussi un travail de quelques ONG qui ont orienté leurs activités vers les femmes

Il y a 10 ans, quand nous étions étudiantes et militantes féministes, nous ne savions pas comment nous insérer dans la société, nous avions envie de sortir de l'université et de faire quelque chose en tant que mouvement féministe, mais

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zapatisme

Propos recueillis par Braulio Moro

Novembre 1995 nous ne savions jamais quoi. C'est avec les organisations indigènes, de femmes surtout, que nous avons pu concrétiser notre rêve : nous, les quelques femmes qui sommes sorties de l'université avec une grande envie de faire un travail à la base, de briser les élites universitaires et leur discours, de construire quelque chose sur une base de classe et pas seulement féministe.

Personnellement, j'ai travaillé pendant 3 ans avec une organisation de femmes indigènes qui intervenait dans des villages, et dont la participation au mouvement zapatiste a été très importante. Cette expérience, m'a montré que dans le mouvement féministe, nous nous trompions quand nous pensions qu'on ne pouvait pas parler avec les femmes indigènes de la question de l'avortement et de la contraception, parce que le milieu culturel restreignait ces possibilités. Quand on en a parlé les femmes nous ont fait connaître leur pratique intuitive de l'avortement au moyen de plantes médicinales. Elles pratiquent l'avortement et s'interrogent sur la contraception, bien qu'une partie d'entre elles ne veut pas en parler considérant que les femmes doivent donner la vie, protéger la culture, et plus précisément l'ethnie. Ainsi, les femmes, porteuses de la mémoire du peuple et de l'ethnie, ont beaucoup d'enfants, parce qu'elles en perdent 4 sur 10. C'est avec elles que nous avons pu comprendre ces questions.

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A partir du 1er janvier 1994, nous nous sommes rendu compte de la présence massive des femmes dans les mobilisations pour réclamer le cessez-le-feu. Majoritaires, dans les villes comme dans les communautés de base de l'EZLN, les femmes gèrent la vie, l'organisation de la famille et aussi la protection des enfants et des personnes âgées quand il faut fuir à cause des militaires. Au Chiapas, dans le processus de lutte révolutionnaire développé par l'EZLN et le mouvement civil, le rôle des femmes est fondamental. Je crois qu'il est très important que la lutte féministe se construise. Les femmes sont apparues, dans d'autres révolutions, d'autres mouvements sociaux, mais sans programme, sans revendications propres. Au Chiapas cette dimension est apparue dès le début. En effet, dès le mois de mars 1993, les femmes se sont réunies pour discuter de leurs problèmes et de leurs droits et ont été à l'origine de la « Loi révolutionnaire des femmes » dans l'EZLN. Cette loi a été rendue publique fin janvier 1994 et elle nous a mobilisées, nous les femmes de la ville, et nous a été d'un grand apport dans nos manières de voir, nos attentes et nos luttes. Comme la gauche, le mouvement féministe a été dépassé par les initiatives des femmes zapatistes. Leurs revendications paraissent très simples, mais elles sont fondamentales. Le fait que l'on déclare qu'une femme a le droit de choisir l'homme avec qui elle va se marier et à quel âge, le droit de

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décider le nombre d'enfants qu'elle veut avoir, le droit de faire de la politique, de participer à l'organisation de l'armée et qu'on adopte des lois pour punir ceux qui commettent des délits sexuels, ce sont là des thèmes qui mobilisent dans les communautés et ont un impact très fort dans les villes. A San Cristobal, par exemple, il y a beaucoup de groupes de femmes contre la violence. D'autres associations travaillent avec des femmes indigènes qui ont peur ou sont gênées pour parler de ces questions. Quand la « Loi révolutionnaire des femmes » a été promulguée, il y a eu une convergence de tous les groupes de femmes, de toutes les militantes pour se saisir de cette loi, la diffuser, la discuter dans des ateliers et des congrès. Ce travail a été très intéressant. Ainsi, se créa une dynamique cherchant un consensus pour donner de la force au mouvement et proposer des initiatives.

Ce travail nous a amené à réviser l'article 4 de la Constitution qui parle des droits des peuples indiens et où il est dit que seront respectées les coutumes des communautés. Nous les femmes, nous avons dit oui aux coutumes qui n'affectent pas nos droits. Ainsi nous avons demandé aux femmes quelles sont les coutumes qu'elles voulaient garder et quelles sont celles dont elles voulaient pas. Il y a eu une réflexion très intéressante et c'est un travail à poursuivre.

La Convention nationale démocratique (CND) a convoqué tous les secteurs de la société, donc également les femmes et c'est après cette initiative qu'a été formée la « Convention nationale des femmes » regroupant des femmes des partis politiques, du mouvement civil, des associations de paysans, etc. Tout au long de ce processus, les femmes ont eu de grandes difficultés face à la politique masculine, surtout au sein de l'Assemblée nationale du peuple (grande assemblée regroupant toutes les forces de l'Etat du Chiapas : associations de femmes, Indigènes, mouvement civil, ONG et tout ce qui n'est pas organisé dans la société).

Les problèmes ont surgi quand le gouvernement rebelle a convoqué une Assemblée constituante pour le Chiapas. Les discussions se sont polarisées sur la représentation des femmes. Notre courant Democracia radical a pris l'initiative de demander la parité Certains du mouvement civil s'y sont opposés en arguant que les charges ménagères des femmes les empêcheront de jouer pleinement leur rôle dans cette instance. La question est restée ouverte et les femmes, en absence de consigne, ne se sont pas portées candi-

• Peux-tu nous décrire l'impact de l'EZLN sur le quotidien des femmes indigènes ?

Le mouvement zapatiste a permis aux femmes de mettre en avant une série de questions telles que la terre, le logement et l'alcoolisme. Concernant la terre, jusqu'à maintenant, le sol national était exploité par les paysans, les hommes héritaient de la terre, pas les femmes. Elles n'avaient pas droit à la terre, pourtant elles sont une force de travail. Ouand les femmes zapatistes ont pris conscience de ces droits niés, elles ont mis en avant la revendication du droit à la terre, à la travailler et aussi à en hériter.

Pour le logement, les femmes abandonnées par leur mari étaient obligées de se réfugier chez leurs parents car elles n'avaient pas le droit de garder le foyer conjugal.

Les femmes zapatistes ont également décrété l'interdiction de l'alcoolisme dans les communautés de base et dans les zones libérés pour se protéger contre la violence des hommes alcooliques.

Concernant le droit de contrôler son propre corps, une consigne des femmes de l'EZLN a été donnée aux femmes combattantes pour ne pas avoir d'enfants. Fait nouveau, les préservatifs sont utilisés et les hommes ont appris à s'en servir. Quand une femme combattante désire avoir un enfant, elle quitte l'Armée et revient dans sa propre communauté. Une fois les enfants assez grands, il est possible de réintégrer

Signalons par ailleurs, que les tâches ménagères au sein de l'EZLN (la cuisine, le nettoyage, etc.) sont assumées collectivement.

A San Andrés, siège des négociations avec le gouvernement, fut créée une Commission femmes. En octobre 1994, lors de la première étape des négociations, on a remarqué que c'était la commission la plus combative. Etrangement, à l'ouverture des négociations, les points de vue des femmes invitées par l'EZLN et celles participant à la délégation gouvernementale étaient identiques. Des deux côtés on considérait que la question des femmes était importante et on partageait une même volonté de changer les choses : le droit à la terre, les revendications d'égalité, le droit d'être dans les instances politiques, les thèmes spécifiques comme l'éducation, la santé, les programmes sociaux, l'élaboration de projets de production pour les femmes, etc. La rupture est survenue quand les femmes invitées par l'EZLN ont demandé aux autres pourquoi elles soutenaient ce gouvernement qui assassine, qui viole, etc. Là, s'est rompue l'harmonie et a commencé la polémique.

Des femmes indigènes invitées par le gouvernement ont fait une déclaration où, tout en étant du côté du gouvernement, elles soutenaient les zapatistes et leur lutte. Par la suite, les discussions se sont arrêtées. En raison de son adoption de l'amendement à l'article 27 de la constitution (contre-réforme agraire votée au début des années 90), le gouvernement s'est contenté de faire des promesses à moyen terme sans apporter de réponses à la question fondamentale, à savoir, la question de la terre. Sur cette dernière question, les femmes sont allées plus loin en intégrant des concepts comme la territorialité, ou le contrôle du milieu ambiant. Cela s'explique par le fait qu'elles sont plus attentives au milieu naturel et à l'écolo-

Lors de la Consultation nationale de L'EZLN, environ 96 % des personnes ont répondu oui au droit des femmes à participer à la vie politique à part entière. Ce résultat est loin de refléter la réalité : une femme membre de la commission zapatiste a été tuée, d'une manière

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sauvage, par son mari membre de l'Assemblée civile, pour lui avoir désobéi en participant à la commission zapatiste. Et les camarades ont gardé le silence...

• Quel est le quotidien des femmes au Chiapas et dans l'armée zapatiste ?

Ces nouvelles valeurs qui s'intègrent au mouvement mettent en cause véritablement la pratique quotidienne et politique des hommes, des dirigeants, des paysans et aussi des métis. L'accent que mettent les zapatistes sur la lutte des femmes est très marqué.

C'est parce qu'ils reconnaissent la force des femmes et leur possibilité de lutter non seulement pour leurs revendications spécifiques mais également pour les revendications générales, que les zapatistes ne cessent de poser la question des femmes et de valoriser leurs luttes. C'est dans ce sens que nous pouvons parler d'une avant-garde des femmes dans l'EZLN qui non seulement interroge sa direction et le militantisme masculin mais aussi et surtout interpelle toutes les femmes du

Toutefois, il ne suffit pas de déclarer que les femmes ont le droit de participer aux instances de représentation et de direction. Il faut aller plus loin. Dans la pratique, nous savons que ce droit n'est pas applicable, parce que la situation objective empêche les femmes de s'en saisir. Tant qu'elles seront les seules responsables de la maison, des enfants, de la reproduction, etc. ce droit restera un vœu pieux. Sa réalisation implique que le travail domestique soit assumé socialement. Par exemple, qu'il y ait des garderies pour s'occuper des enfants pour que les femmes puissent étudier, se former, participer à la vie politique et représenter la communauté. Autrement ce droit sera réservé aux femmes qui n'ont pas d'enfants et qui parfois n'en ont pas délibérément pour pouvoir militer.

Les deux instances de femmes

(Assemblée des femmes et Convention nationale des femmes) ne se réunissent plus aujourd'hui.

Cela s'explique par deux faits :

w un problème de fonctionnement, car certaines femmes des associations membres y participaient en leur nom personnel et ne cherchaient pas le consensus ;

w l'offensive du gouvernement qui a déclenché une guerre de basse intensité s'attaquant à ces structures et à ces espaces et qui s'ingénie à briser l'unité, mais surtout celle des femmes.

Celles-ci doivent agir pour reconstruire les conventions, récupérer ces espaces perdus. Une de nos tâches est de reprendre ce travail, de se regrouper dans la Convention des femmes pour donner une suite à nos luttes.

• Quelles furent les réactions des femmes face aux viols qui ont été commis par l'armée fédérale dans les communautés indigènes et autour de la ville de

San Cristobal ?

Malheureusement, nous n'avons pas réussi à mener une action ferme et unitaire, précisément à cause de cette fracture. Il y a eu, cependant, de timides tentatives de protestation et j'espère que, d'ici peu, nous pourrons organiser une large action contre la brutalité militaire et contre l'état de siège source d'une sauvage violence, en particulier, à l'égard des femmes. En effet, dans les zones et les villes entourées par l'armée fédérale, les femmes se voient réduire leur liberté de mouvement (travail, recherche de l'eau, du bois dans la forêt, se baigner dans la rivière, etc.) Récemment, le viol de Cecilia Rodriguez par des militaires a amené les femmes à reprendre le thème de la violence et exiger le départ des militaires

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des communautés.

La présence militaire au Chiapas ne date pas de 1994. En effet, la création de la zone militaire remonte à 1992. Avec l'arrivée des militaires nous avons remarqué une augmentation des viols, des attaques à main armée, des assassinats et une série d'agression qui auparavant n'existaient pas, en particulier contre les femmes. La guerre de basse intensité fait courir des risques énormes. Le blocus militaire met aujourd'hui en difficulté les communautés les plus pauvres. Pour semer dans les champs, pour avoir accès aux produits de première nécessité, pour accomplir leurs tâches quotidiennes, s'exposent aujourd'hui à la mort.

C'est pourquoi pour les femmes l principale revendication est : Armé fédérale, hors du Chiapas!

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