Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PALESTINE

L'engrenage de la violence

· Inprecor n° 401, avril 1996 · p. 3-5 · 2 358 mots

Palestine et Israël Grande-Bretagne

LE MOUVEMENT DE LA RÉSISTANCE ISLAMIQUE (Hamas) dans les territoires occupés par Israël en 1967 et ses opérations militaires contre les civils israéliens (récemment souvent sous forme d'opérations-suicide) au cœur d'Israël même, à Jérusalem et Tel Aviv, mettent des bâtons dans les roues du processus d'Oslo, et réduisent les chances du premier ministre Shimon Pères et du Parti travailliste de gagner les prochaines élections à la Knesset en mai 1996. Il est possible que le gouvernement actuel, basé sur une alliance entre le parti travailliste et Meretz, soit remplacé par un gouvernement du Likud intégrant des représentants des tendances les plus fascistes de la droite israélienne, comme les généraux Arik Sharon et Rafael Eitan (ce dernier est à la tête d'un parti d'extrême droite : Tsomet qui est entré dans un bloc électoral avec le Likud). Le leader du Likud, Binyamin Netanyahu, a en principe accepté le cadre général des accords et a promis de ne pas chercher à annuler les dispositions concernant la « phase transitoire » qui est déjà en cours. Cela se traduirait par le respect du redéploiement de l'armée israélienne dans 60 % de la bande de Gaza et cinq villes de la Cisjordanie (ce qui représente 4 % des territoires de la Cisjordanie) et l'établissement de l'Autorité palestinienne dans ces zones. L'Autorité palestinienne exercerait son pouvoir civil — et non pas policier — sur 26 % supplémentaires de la Cisjordanie comportant 426 villages.

La poursuite du processus d'Oslo censé apporter une solution au conflit palestino-israélien, la stabilité au Moyen-Orient et la consolidation de l'hégémonie américaine dans le cadre du

« nouvel ordre », semble être compromise.

Par Tikva Honig-Parnas

Jérusalem, mars 1996

Aussi bien le Parti travailliste que le Likud soutiennent la conception de la « séparation partielle » exprimée lors des

Accords d'Oslo, en opposition à la séparation totale qui comporterait l'établissement d'un État palestinien, le démantèlement des colonies et le partage de Jérusalem. La différence entre les deux réside dans le fait que le Parti travailliste sera un peu plus disposé à faire des concessions secondaires, techniques et principalement symboliques, lors des négociations sur le statut final qui devront s'ouvrir peu de temps après les élections en Israël.

LES DIFFÉRENCES ENTRE LES DEUX principaux partis se rapportent à des questions telles que : accorder ou non des attributs symboliques à l'Autorité palestinienne, ce qui implique qu'une victoire du Likud rendrait impossible l'effort commun d'Arafat et d'Israël de leurrer le peuple palestinien en lui faisant croire que la « phase intérimaire » des accords d'Oslo conduira à un État ou à « quelque chose qui ressemble à un État ».

Une victoire du Likud aidera uniquement les Palestiniens à découvrir plus tôt la réalité : le transfert des pouvoirs civil et policier dans la plupart des villages palestiniens à des institutions palestiniennes de collaboration, armées d'une puissante force policière visant à faciliter la tâche de l'armée israélienne

L'autorité de l'entité autonome (self-rule) sera limitée aux affaires internes et municipales, sans aucun pouvoir significatif en matière d'affaires étrangères ou d'économie et sans droit

Page 4

* PALESTINE de contrôle sur la terre ou les ressources d'eau qui seront, bien évidemment entre les mains des Israéliens. L'« Accord intérimaire » est en réalité très proche de la vision qu'a le gouvernement israélien de l'accord final. Une fuite à propos du récent accord secret rédigé par les deux ministres palestinien et israélien, Yossi Beillin et Abu Maazen (architectes tous les deux des accords d'Oslo), fournit une image détaillée de la future entité palestinienne qui découlera des négociations sur le statut final Selon Beillin : « Les Palestiniens sont préparés à accepter une solution où ils récupéreront la majeure partie des territoires (occupés en 1967), sans obtenir ni démantèlement des colonies, ni le retour aux frontières de 1967 et en concédant un arrangement sur Jérusalem qui les laisserait avec moins de pouvoir que celui Le plan israélien, accompagné par des accords économiques, laisse les Palestiniens sans espoir d'échapper à la persistance de l'exploitation au profit d'Israël exercée à la fois par le contrôle direct israélien et par le régime autoritaire d'Arafat. En outre, les accords d'Oslo ne contiennent aucune disposition assurant les droits humains les plus élémentaires pour le peuple palestinien — car la « sécurité » d'Israël exige un contrôle absolu sur les mouvements des Palestiniens résidant dans les territoires autonomes ainsi que sur leur production, entre les différents « cantons » et entre les différentes zones d'autonomie et les différents pays y compris Israël. La négation de ces droits humains fondamentaux (droit d'acquérir un logement, droit aux soins et à l'éducation) a des répercussions très lourdes sur la vie quotidienne des Palestiniens dans ces zones. La politique israélienne de bouclage, d'expropriation des terres agricoles et de déracinement dans de large régions de plantations, vise à abaisser le niveau de vie des travailleurs et des paysans, à prolétariser ces derniers afin de produire une main-d'œuvre subordonnée et à bon marché pour les projets industriels à l'intérieur de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, ce qui sera bénéfique essentiellement pour Israël et les investissements étrangers et guère pour les Palestiniens. Ce sont ces perspectives et l'expérience actuelle du chômage, de la malnutrition et du bouclage imposé par Israël qui ont engendré les opérations de résistance islamique dirigées essentiellement par Hamas (mouvement appuyé par plus de 15 % de la population) et dans une moindre mesure par le Jihad islamique (bénéficiant du soutien de moins de 3 % de la population). En raison de la marginalisation presque totale de la gauche palestinienne (le Front populaire de libération de la Palestine et le Front démocratique de libération de la

Palestine) aussi bien comme courant politique que militaire, l'opposition islamiste demeure la seule force alternative susceptible de conduire des actions de résistance à l'occupation. En effet, c'est la lutte contre l'occupation, et pas uniquement le « fondamentalisme religieux », qui est la motivation majeure de jeunes volontaires pour les attaques-suicide. Les paramètres stratégiques qui guident l'action du mouvement Hamas sont d'une part faire obstacle au processus d'Oslo et de l'autre réaliser les droits nationaux du peuple palestinien — et non pas l'établissement d'un Etat islamique. Il y a deux ans, l'action armée de la résistance islamique en Palestine était dirigée exclusivement contre les soldats et autres cibles militaires. Mais depuis le massacre perpétué par le colon Baruch Goldstein dans l'enceinte de la Mosquée d'Ibrahim en hiver 1994 (suivi par de nouveaux meurtres commis par l'armée à l'extérieur de la mosquée) la résistance islamique a commencé à s'attaquer à des civils israéliens au sein même des frontières de l'Etat d'Israël. Les opérations- suicide deviennent de plus en plus la principale technique employée. L'étendue du carnage causé par ce mode d'opération est de loin plus important que les dégâts provoqués par un combattant solitaire - ou même une petite unité utilisant des moyens conventionnels. Les différents types d'opéLE MONDE ARABE rations militaires sont descendus de 4 000 en 1992 à 600 en 1995 tandis que le nombre de morts est passé de 33 à 80. Toutefois, les armes du bouclage, du chômage et de la faim qu'Israël emploie souvent en réponse à ces opérations et le risque de perte du soutien des gens fatigués et affamés qui fondent encore leurs espoirs sur le processus d'Oslo, poussent la direction politique de Hamas à abandonner la lutte armée contre l'occupation et à s'efforcer de s'intégrer dans le cadre de l'Autorité palestinienne, en tant qu'opposition politique. Néanmoins, Israël rejette les offres de Hamas, qui se profilent depuis plus d'un an, de s'intégrer dans le « processus de paix ». Israel a également repoussé les propositions transmises par Hamas, au cours des négociations avec l'Autorité palestinienne, d'arrêter les opérations militaires en échange de l'arrêt des persécutions de ses militants et la libération d'environ mille prisonniers. Ces offres n'ont pas cessé même après l'assassinat par Israël du dirigeant du Jihad islamique Fathi Shakaki à Malte en 1995 et l'assassinat de l'activiste de Hamas, Yihiya Ayyach, dans la bande de Gaza, au mois de janvier 1996 — après six mois de cessez-le-feu décrétés par Hamas — survenu au moment même où l'Autorité palestinienne était sur le point de conclure un accord avec Hamas sur sa cooptation dans le cadre des appareils de l'Autonomie. Israël a délibérément saboté la politique de l'Autorité palestinienne et également empêché la participation de Hamas aux élections pour le Conseil palestinien en imposant des conditions non exigées aux autres candidats, à

Page 5

savoir déclarer son soutien aux accords d'Oslo, ce que Hamas ne pouvait accepter. Israël n'a aucun intérêt dans la croissance d'une opposition politique palestinienne militante — islamiste ou laïque — qui chercherait à sauvegarder les droits nationaux palestiniens lors de la dernière phase des négociations. Israël ne croit pas non plus en la capacité d'Arafat à maintenir ces militants dans le cadre d'une opposition loyale. Il préfère plutôt que l'Autorité palestinienne écrase Hamas dans une confrontation totale, au risque même d'une sanglante guerre civile palestinienne. Embarqué dans ce processus, Arafat perdrait toute légitimité aux yeux de son peuple, ce qui mènerait à son remplacement par un autre dirigeant où encore à ce que son pouvoir soit totalement dépendant des baïonnettes israéliennes. C'est pourquoi Arafat résiste à la pression israélienne et s'abstient d'effectuer des arrestations massives dans les rangs de la direction militaire de Hamas (ce qui n'est pas le cas avec le Jihad organisation plus faible). Arafat ne veut pas non plus déclencher une réelle guerre contre l'infrastructure civile de Hamas, avec lequel il poursuivait la négociation. Comme l'a déclaré le chef de la des services secrets israéliens à la commission des affaires étrangères au Knesset : « Arafat pense qu'un torrent de sang au sein de la communauté palestinienne pourrait le mettre plus en danger que la poursuite du terrorisme par Hamas. Aujourd'hui il cherche l'entente avec Hamas plutôt que la guerre. Arafat crois toujours qu'il possède un espace pour manœuvrer face à Israël et aux États-Unis, et ne montre aucune détermination dans cette guerre. » Le rejet récurrent des propositions de Hamas par Israël et sa poursuite dans la persécution des activistes du mouvement avec la participation d'une partie des services de sécurité palestiniens sous la pression d'Israël, mettent Hamas au pied du mur et renforcent les voix qui appellent, en son sein, à la poursuite de la lutte armée. Cela a conduit au dernier round des opérations-suicide. Les répercussions des derniers développements dans l'opinion publique israélienne menacent les chances de Pères à une victoire électorale ainsi que la poursuite du processus d'Oslo. Une part de l'anxiété hystérique provient des médias, des grands chroniqueurs et des établissements politiques et académiques. Cela va de pair avec un discours soulignant la « menace pour la survie nationale » que repré sentent les opérations de Hamas. Pour renforcer ce climat, on a agité la mémoire collective : la terreur de générations de Juifs face à la persécution antisémite. Non seulement le fait qu'Israël soit une puissance nucléaire a été exclu du débat public mais il n'y a eu presqu'aucune tentative pour placer les opérations de Hamas dans le contexte de la poursuite de la colonisation. La « haine juive » fondée par les croyances religieuses islamiques est perçue comme la seule motivation des actions-suicide. Une tel climat est inévitable dans une société judéo-sioniste, dont le gouvernement a signé un accord de « paix » dans lequel le mot « occupation » n'est jamais mentionné. Un tel climat est également inévitable dans une société où le discours sur les origines du conflit israélo-palestinien n'a guère changé depuis Oslo, y compris au sein de la gauche sioniste, qui s'abstient de qualifier le projet sioniste de « colonialiste ». En réponse à l'intensification de la pression israélo-américaine, les forces d'Arafat ont arrêté environ 700 personnes dans les zones de l'autonomie (Cisjordanie) et dans le nord de la

PALESTINE * ville de Gaza. La plupart étaient membres des mouvements islamiques mais il y avait aussi quelques activistes du FPLP. La police de l'Autorité palestinienne a également arrêté plusieurs dirigeants politiques de Hamas dans la ville de Gaza y compris ceux qui ont conduit les négociations avec l'Autorité palestinienne. Pour mettre hors-la-loi les unités Iz-a-Din alQassam, l'Autorité palestinienne procède à des arrestations et effectue des razzias dans les foyers et les institutions en Cisjordanie et dans la ville de Gaza. Bien évidement, dans sa guerre contre l'opposition islamique Arafat n'a point repoussé ni la coopération du Shabak (les Services secrets israéliens) ni celle de la CIA. Il s'est même entretenu avec le chef de cette dernière trois jours avant la tenue de la conférence de Sharm al-Sheikh. Néanmoins, malgré l'impasse dans laquelle il s'est fourvoyé, Arafat s'efforce toujours d'éviter de dépasser la ligne qui pourrait conduire vers des « rivières de sang » qu'Israël attend de lui. A titre d'exemple il refuse toujours d'arrêter un nombre de « notables » figurant sur la liste que lui a présenté Israël, parmi lesquels Mahmoud Deif, supposé caché dans les territoires contrôlés par l'Autorité palestinienne. Cela explique l'insistance de Pères à qualifier les efforts de l'Autorité palestinienne d'« insuffisants ». Il a déclaré que la « période-test » pour Arafat n'est toujours pas satistaisante, qu'Israël ne reprendra pas le dialogue avec lui et n'évacuera pas le centre d'Hébron, fin mars 1996 conformément aux accords de Taba, tant que certaines conditions ne seront pas remplies. Finalement, Pères est pris dans son propre traquenard : la guerre totale qu'il a déclarée contre Hamas pourrait se retourner contre lui. Les armes civiles et politiques de Hamas, et pas uniquement sa branche armée, sont profondé ment enracinées dans la société palestinienne et il faudrait beaucoup de temps pour éradiquer ce mouvement. Entre temps, - afin d'assurer sa survie et celle du processus d'Oslo - Pères se livre à une punition collective (surtout le bouclage des territoires). L'accroissement du désespoir et de la rage ne feront que renforcer la résistance islamique qui pourrait mettre le processus d'Oslo en péril et démasquer la grande escroquerie qu'il représente. S'agit-il-là, vraiment, des espoirs pimpants des Etats-Unis quant à l'émergence d'une certaine « stabilité » au Moyen-Orient.

----- photo credits and running heads -----

*

Une erreur sur cette page ?