« Nous n avons pas d'intérêt ni stratégique ni économique à rester ici ». C'est ce qu'a dit Patrick Mayhew, le ministre britannique responsable de l'Irlande du Nord, dans une interview à Die Zeit en 1993. Quand L'IRA a déclaré un cessez-le-feu en août 1994, elle attendait des discussions directes avec les britanniques dans les trois mois après 18 mois de frustration croissante de la base face aux tactiques dilatoires. Le cessez-le-feu a été interrompu avec l'attentat de Canary Wharf en février 1996. Les Britanniques (et les unionistes) auraient pu aboutir à un accord à n'importe quel moment durant ces dix-huit mois. Qu'ils aient choisi de ne pas le faire ne peut s'expliquer simplement par le fait que les Conservateurs dépendent du Parti unioniste de l'Ulster lors des votes cruciaux au Parlement ou par le flot de soucis dans lequel se débat Major, qui s'accroche au pouvoir après 17 ans de gouvernement. C'est le symptôme d'une division plus profonde du Parti Conservateur et de l'État britannique lui-même.
LES BRITANNIQUES SAVAIENT, lorsque le cessez-le-feu a été annoncé, que les Républicains avaient déjà beaucoup reculé par rapport à leur revendication historique d'un retrait négocié des Britanniques et de l'unité irlandaise. Il était clair que s'ils voulaient des négociations ils devraient travailler à l'intérieur du cadre défini par le veto unioniste. Un document émis par la conférence annuelle du Sinn Féin parlait du probable accord qui émergerait des discussions au sujet d'un arrangement « transitionnel » sur la route d'une éventuelle unité. La seule revendication de l'IRA en annonçant le cessez-le-feu était une place dans les négociations.
Ceci a permis aux Britanniques de faire pression sur la direction républicaine pour qu'elle accepte l'abandon de la lutte armée et la restitution des armes. Comme l'a déclare rageusement un membre du Sinn Féin, « les Britanniques ont essayé de gagner par la diplomatie ce qu'ils n'ont pas obtenu par la guerre » — c'est-à-dire la défaite de l'IRA. Alors que le cessez-le-feu se poursuivait et que les Britanniques multipliaient les obstacles à la participation des Républicains aux discussions, il devint évident qu'il ne s'agissait pas simplement d'un exercice de modération pour faire avancer les négociations.
L'offensive
David Coen Londres, 16 Avril 1996
Il y a également une fraction significative de l'appareil policier et militaire britannique qui veut une revanche sur l'IRA. Pour eux l'objectif du processus de paix était de diviser, d'isoler puis de vaincre militairement les républicains. Cette opinion est partagée à Dublin où une source évoquait récemment la nécessite « d'éradiquer le cancer républicain de l'île d'Irlande ».
Toute une série d'initiatives ont été calculées pour provoquer les républicains. P.L Clegg, un soldat britannique incarcéré pour le meurtre d'un adolescent de Belfast, a été libéré puis promu. Aucun prisonnier n'a été relâché bien que certains aient passé plus de vingt ans dans les prisons britanniques. En fait les conditions de détention des prisonniers ont empiré, comme l'a signalé une délégation de membres du Parlement de Dublin. Major a maintenant promis une négociation générale en juin après les élections. Il a obtenu le soutien à regret du SDLP, de Dublin et du gouvernement Clinton. Il a beaucoup de cartes en main. Les élections au Nord formeront la base des négociations. Leur résultat est donc déjà clairement désigné comme interne — c'est-à-dire à l'intérieur des frontières existantes. Il n'y aura aucune concession à l'unité irlandaise. On proposera à Dublin un vague
DOSSIER
IRLANDE
rôle comme garant des droits des nationalistes dans les 6 Comtés, en échange de l'abandon de la revendication historique de la juridiction sur l'ensemble de l'Irlande. La participation du Sinn Féin signifiera un cessez-le-feu de l'IRA et bientôt la reddition des armes. S'ils n'y participent pas l'accord se fera par dessus leurs têtes. L'isolement politique pourrait conduire à de graves défaites militaires. Mais les talents de négociateur de Major ne peuvent cacher la faiblesse de sa position. Lors des précédentes crises de la décolonisation, la classe dominante britannique a été capable d'imposer une solution même par le sacrifice d'une fraction de sa propre classe au profit de ses intérêts généraux. Major est incapable de faire cela en Irlande sans diviser le Parti Conservateur du haut en bas. D'où sa dépendance vis-à-vis des 11 membres du Parti unioniste d'Ulster au Parlement britannique.
Major est encore moins capable que ses prédécesseurs d'unifier le parti derrière ses principaux projets. En 1985 Margaret Thatcher, contre ses instincts unionistes, avait signé l'accord Anglo-irlandais, parce qu'elle admettait qu'il fallait impliquer le gouvernement de Dublin pour bloque l'ascension du Sinn Féin. A part la majorit beaucoup plus étroite de Major au Parlement, il est notoire qu'environ vingt députés conservateurs sont des unionistes durs qui suivent sur l'Irlande du Nord au moins autant la ligne du leader du Parti Unioniste d'Ulster David Trimble que celle de Major. La défaite électorale que les Conservateurs semblent certains de connaître avant la mi-
DOSSIER
IRLANDE
1997 amènera probablement une irruption de violence et d'intrigues internes dans le Parti Conservateur et Unioniste sans précédent depuis la fin du 19€ siècle. L'éclatement reflète des divisions fondamentales dans la classe dominante britannique à propos de ses intérêts stratégiques à long terme. Résident-ils dans une intégral'Union européenne ou dans la continuation des liens transatlantiques avec les USA ? En général le grand capital préfère l'intégration européenne, alors que le capital national moyen est contre. Le problème est que les thatchériens qui ont dirigé le Parti Conservateur pendant 20 ans et qui le dominent maintenant sont violemment contre l'Union Européenne. Un petit groupe parmi eux est prêt à risquer la défaite du gouvernement pour s'opposer à l'intéLES DIFFICULTÉS PARLEMENTAIRES DE MAJOR jettent aussi une lumière intéressante sur les divisions de la classe dominante dans son ensemble à propos de la question irlandaise. Dans un monde post-guerre froide ils ont un intérêt stratégique moindre pour l'Irlande. Dans l'interview à Die Zeit citée précédemment, Mayhew se plaignait du coût financier : « 3 milliards de livres pour 1,5 millions de personnes ». Personne ne peut croire un seul instant que les Britanniques souhaitent continuer à payer de telles sommes, année après année, seulement pour protéger les « droits démocratiques » des unionistes.
Bien que les Britanniques n'aient guère d'intérêt stratégique ou économique pour rester dans une partie de l'Irlande, ils ont un intérêt politique à vaincre le républicanisme irlandais à cause de la menace qu'il a représenté historiquement et qu'il continue à représenter pour leur domination en Irlande. En ce sens Sinn Féin et l'IRA ne pourront jamais faire assez de concessions: ils doivent être éradiqués sans aucune chance de renaissance. Ce désir est partagé par la classe dominante de Dublin, qui a subi de nombreux chocs en retour de la guerre au Nord. Le plus récent, au début des années 80 a vu la montée du Sinn Féin après les grèves de la faim, menacer dangereusement de se combiner avec la crise économique pour déstabiliser l'État du Sud. Bien sûr une terreur de la dimension nécessaire pour éliminer le républicanisme n'est pas politiquement possible si près de chez soi. D'où la variante profil-bas : « tirer pour tuer » et l'utilisation des gangs terroristes loyalistes. L'abandon décisif de cette tactique se situe en 1985 avec l'accord Anglo-irlandais. Les conservateurs sous Thatcher qui avaient jusqu'alors refusé toute entorse à la « souveraineté » britannique sur le Nord de l'Irlande, sont arrivés à l'opinion que, puisqu'il n'était pas possible de vaincre militairement l'IRA, il fallait obtenir l'appui du Gouvernement de Dublin pour l'isoler poli-
L'une des scènes les plus étranges de l'histoire récente de l'Irlande a vu les Britanniques édifier des forteresses militaires massives le long de la frontière entre le Nord et le Sud au moment où le marché Unique démantelait les barrières commerciales. Au moment même où les frontières s'ouvraient économiquement les Britanniques les fermaient militairement.
La paralysie politique concerne non seulement l'Irlande mais aussi d'autres questions nationales à l'intérieur de l'État britannique. Si Major concède le principe du gouvernement local en Irlande du Nord il peut difficilement le refuser en Ecosse. Le Parti travailliste est favorable à un Parlement écossais parce qu'il pense qu'il sauvera l'union en décapitant le Parti national écossais pro-indépendance. Il est fort probable que le contraire se produira, quand la bourgeoisie écossaise décidera de lier son sort à un capitalisme européen dynamique plutôt que de rester liée à un capitalisme britannique déclinant.
La vérité est que, malgré les prétentions de Margaret Thatcher de redonner sa « grandeur » à la Grande-Bretagne, son règne de 10 ans a surtout géré le déclin et l'abandon des prétentions de l'Empire. L'euphorie qui a suivi la guerre des Malouines, le siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU, la « relation spéciale » avec les USA et la dissuasion nucléaire parrainée par les Américains, ne peuvent dissimuler son déclin économique sur une longue période. Le problème était et demeure de trouver un rôle politique et militaire conforme à un statut moins élevé dans le
Il est improbable que la classe dominante britannique se divise sérieusement à propos de l'Irlande. Les lignes de fracture concerneront plus probablement la relation à l'Europe et aux USA. Cependant il n'est pas impossible que la question irlandaise prenne plus d'ampleur dans les horizons raccourcis de la Grande-Bretagne postimpériale, ne serait-ce que comme détonateur des tensions explosives accumulées dans l'Etat britannique depuis les années
La défaite militaire serait impensable : la sécurité des intérêts britanniques à l'étranger repose sur la puissance militaire supposée de l'Etat britannique. Tout ce qui affaiblirait cette réputation, même dans une colonie mineure comme le Nord de l'Irlande, serait très dangereux. Lors de la décolonisation de 1 apres-guerre, le Parti travailliste, avec l'aide des USA, voulait faire ce que les Conservateurs étaient incapables de faire, se retirer. LE « NOUVEAU » TRAVAILLISME de Blair semble totalement incapable de formuler de nouvelles options pour la classe dominante. Il y a eu très peu de critiques de la position de Blair au sein du Parti travailliste. Kevin MacNamara, le précèdent ministre « fantôme » de l'Irlande du Nord, a critiqué le soutien de Blair au projet de Major d'organiser des élections le 30 mai. Le successeur de MacNamara, Mo Mowlem, a soigneusement cultivé les unionistes et critique rarement les Conservateurs. En fait, l'une des principales objections de MacNamara était que les unionistes avaient obtenu tellement de garanties de la part du Labour qu'ils pouvaient durcir le ton vis-àvis de Major et des Conservateurs sur des sujets comme de laisser le Sinn Féin participer aux négociations. Le président du Groupe pour une Campagne socialiste au Parlement, John Austin Walker, a assisté à la dernière assemblée annuelle du Sinn Féin à Dublin et y a parlé à titre personnel. Près de 30 députés travaillistes ont voté contre le renouvellement de l'Acte pour la prévention du terrorisme, contre les consignes de la direction. Les mêmes se sont opposés à une loi passée précipitamment au Parlement par les Conservateurs, qui permet à la police de boucler un quartier et de fouiller les passants sans avoir à fournir un motif raisonnable. Le ministre de l'intérieur « fantôme », Jack Straw, a promis le soutien des travaillistes uniquement sur la base de rapports des services secrets, renforçant ainsi son image droitière et populiste.
L'unité par consentement, qui était la position officielle du parti depuis le milieu des années 80, a été abandonnée en pratique quand Blair et Mowlem parlent de créer une « égalité des conditions » pour les négociations entre les unionistes et les nationalistes.
L'Etat britannique est miné de l'intérieur tandis que les crises politique et économique s'entremêlent. La classe dominante britannique est incapable d'imposer une solution sur l'Irlande, tout comme de trouver une issue aux problemes qui surgissent de tous côtés. Le Labour n'est pas plus capable que les Conservateurs d'imposer une solution - même avec l'assistance de la classe dominante de Dublin. Il en est peut-être encore moins capable, alors que les Conservateurs vont « rallier le drapeau » dans un effort désespéré pour gagner les prochaines élections générales, et qu'une tendance pour la « petite Angleterre » s'affirme dans la droite conservatrice. La seule certitude est que le nouvel « accord » s'orientera dans la direction des tentatives précédentes : le long combat entre les républicains irlandais et l'impérialisme britannique va continuer.