Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LIBAN

La « bavure » israélienne

· Inprecor n° 402, mai 1996 · p. 3-4 · 1 786 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Liban Palestine et Israël

Le peuple palestinien n'est pas la seule victime de l'entreprise sioniste en Palestine. La population libanaise en est une autre, d'un niveau de souffrance qui tend à égaler, depuis quelques années, celui des Palestiniens (dont il faut également rappeler que ce sont ceux de l'exil jordanien ou libanais qui ont subi les pires atrocités, s'ajoutant à leur déracinement). Cette vérité que l'on tend souvent à oublier — au point que lors de l'invasion israélienne du Liban en 1982, nombre de témoignages de solidarité bien intentionnés oubliaient de mentionner les Libanais —, les derniers événements sont venus la mettre à nouveau en évidence. Tragiquement, une fois encore.

LA CRÉATION MANU MILITARI DE L'ÉTAT COLO-

NIAL SIONISTE en 1948 avait marginalement empiété sur le Sud du territoire libanais. La principale conséquence de cette année fatidique pour le Liban fut l'afflux de dizaines de milliers de réfugiés palestiniens déracinés de leur territoire, arrachés à leurs habitations et à leurs moyens de subsistance.

Ils constituèrent un affluent spécifique de l'exode rural qui forma, au cours des deux décennies qui suivirent, la ceinture de misère entourant les principales villes du Liban, dont Beyrouth, la capitale et sa périphérie, où se concentreront près de la moitié des habitants du pays.

Le Liban resta à l'écart de la guerre israélo-arabe de 1967. C'est pourtant lui qui, de tous les États arabes, paiera le prix le plus lourd. En effet, le territoire libanais constitua, avec la Jordanie, le principal terrain de déploiement et la principale base d'opérations des organisations armées palestiniennes, qui connurent, après la défaite arabe de 1967, une forte expansion. Dans le royaume hachémite, le roi

Hussein ne tarda pas à écraser dans un terrible bain de sang (le « septembre noir » de 1970, parachevé, l'année suivante) cette résistance palestinienne qui s'était érigée en véritable État dans l'État. Le gouvernement libanais fut, de son côté, soumis à rude pression de la part d'Israël pour en faire autant. Dès décembre

1968, les forces armées israéliennes inauguraient au Liban une longue série d'interventions de toutes sortes, en détruisant plusieurs avions sur le sol de l'aéroport de Beyrouth, à titre d'avertissement. Ce n'est pas de la mauvaise volonté jue manifesta le gouvernement libanais, et encore moins de l'opiniâtreté, mais tout simplement de l'impuissance à jugu-

Liban

Par Salah Jaber

Paris, 24 avril 1996.

leur zone.

ler la résistance palestinienne sur son territoire. Il s'y essaya à plusieurs reprises, notamment dans le Sud du pays d'où partaient les commandos opérant en Israël, ou les projectiles qu'ils tiraient par delà la frontière. Ce fut l'échec, non seulement en raison de la faiblesse de l'armée libanaise comparée à celle du roi Hussein, mais aussi et surtout à cause de son manque de cohésion, reflétant celui d'une population dont une majorité — la plupart des musulmans et la fraction de gauche des chrétiens — se sentait solidaire des Palestiniens. Un accord entre l'OLP et l'armée libanaise, en

1969, laissait aux organisations armées palestiniennes une relative liberté d'action dans le Sud du pays (le « Fatahland » dans le vocabulaire politique de l'époque), en échange de restrictions sur le reste du territoire.

DES LORS, LE LIBAN-SUD DEVINT

LA PROIE régulière des bombardements de l'artillerie et de l'aviation israéliennes, visant d'une part à détruire les bases palestiniennes, mais aussi, d'autre part, à tenter de retourner les populations locales contre elles, selon une politique traditionnelle de la part d'Israël dont on connaît les antécédents historiques de sinistre mémoire.

C'est en effet la politique des punitions collectives qu'applique systématiquement l'armée israélienne depuis lors, au Liban comme dans les territoires palestiniens occupés en 1967. Contre toute incursion dans le nord d'Israël ou tout tir de roquettes, c'est un déluge de fer et de feu qui s'abattait, non seulement sur la base de départ présumée, mais également sur les villages environnants, le tout étant accompagné de lâchers de tracts incitant les villageois à se débarrasser des combattants opérant à partir de

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* LIBAN Rien n'y faisait pourtant. La population du Sud-Liban, musulmane chiite dans sa grande majorité et principalement influencée, à l'époque, par la gauche libanaise, restait solidaire des Palestiniens, en osmose politique et organisationnelle avec leurs mouvements armés. En conséquence, une nouvelle étape dans l'escalade israélienne fut franchie en 1972, lorsque l'armée sioniste envahit le Liban-Sud une première fois et s'en retira en laissant derrière elle mort et désolation. La menace à l'adresse du gouvernement libanais montait ainsi d'un cran : s'il n'agissait pas à la manière jordanienne, Israel occuperait le Liban-Sud, ajoutant ainsi un territoire arabe de plus à son tableau de chasse de 1967. LE GOUVERNEMENT DE BEYROUTH, soumis d'autre part à la pression des Etats-Unis et à celle de leurs hommes liges locaux du Parti des Phalanges libanaises, fer de lance de la droite chrétienne la plus réactionnaire, s'essaya de nouveau à la tâche en 1973. Il dut interrompre ses opérations militaires contre les camps palestiniens sans atteindre ses objectifs, de peur que les combats ne s'étendent à la population libanaise dont la fraction solidaire des Palestiniens s'était mobilisée. C'est dans ce contexte que les Phalanges provoquèrent le déclenchement de la guerre du Liban, il y a tout juste vingt-et-un ans. On sait ce qu'il en advint. L'opération libanaise parrainée par Kissinger fut un fiasco : l'armée libanaise vola en éclats, et les alliés des États-Unis et d'Israël faillirent être battus, n'était-ce l'intervention de la Syrie en 1976, acceptée, voire sollicitée, in extremis par leurs deux tuteurs. Entre-temps, le Sud-Liban était devenu base d'opérations palestinienne, plus que jamais auparavant. La région échappait à tout contrôle de l'État libanais en décomposition ; l'OLP et ses alliés de la gauche libanaise et des forces confessionnelles musulmanes (le mouvement Amal) y régnaient en maîtres. La Syrie, garante d'un semblant d'ordre dans le reste du pays, était interdite d'accès par Israël, pour des raisons stratégiques, au-delà d'une ligne rouge représentée par le fleuve Litani. Dès lors, il ne restait plus à l'État sioniste qu'à tenter à nouveau de régler par lui-même le problème. Ce fut la deuxième invasion israélienne du Liban-Sud, en 1978. Les troupes sionistes envahirent le territoire libanais sur une profondeur de près de 40 km jusqu'au Litani, à la manière d'un rouleau compresseur. Elles s'efforcèrent de « nettoyer » le territoire conquis, avant de s'en retirer sous pression internationale (résolution 425 du Conseil de sécurité de l'ONU) pour céder la place aux casques bleus de l'organisation internationale (la FINUL) sur une bande de territoire constituant une zone tampon entre le reste du Liban au nord du Litani et une « zone de sécurité » qu'Israël s'octroya tout le long de sa frontière libanaise. Dans cette dernière zone, le pouvoir sioniste installa une petite armée de supplétifs libanais, entièrement dépendante de l'armée israélienne dont la présence se maintint sur les lieux, en faisant fi de l'ONU, plus sous forme d'incursions régulières que de bases permanentes. C'était une annexion de facto, avec une force armée par procuration, un peu à l'image de la façon dont Israël conçoit aujourd'hui les territoires « autonomes » palestiniens en Cisjordanie et à Gaza. Loin d'assurer la sécurité du Nord israélien, la « bande frontalière » ne fit qu'accroître son insécurité. Aux opérations des Palestiniens, s'ajoutaient maintenant les opérations de la résistance libanaise contre ce qui fut perçu, à juste titre, comme une occupation israélienne du territoire libanais. Pis encore pour Israël : la « zone de sécurité » avait eu pour effet de compenser, et au-delà, la désaffection des villageois chiites du Sud-Liban à l'égard des organisations palestiniennes. Ce que les punitions collectives israéliennes n'avaient pas réussi à réaliser, le comportement bureaucratique de ces dernières l'avait obtenu. Mais l'occupation israélienne et sa brutale arrogance entretenaient le ressentiment populaire contre l'Etat sioniste. Ainsi, lorsque le gouvernement Begin-Sharon décida d'envahir le Liban pour la troisième fois, en 1982 — jusqu'à Beyrouth cette fois-ci, mais toujours au nom de la « Paix pour la Galilée » —, et que l'armée israélienne s'assura de la quasi-neutralisation des Palestiniens du Liban et de l'affaiblissement d'une gauche libanaise qu'elle s'efforça de désarmer, le prix terrible infligé au pays (20 000 morts et d'énormes ravages) ne fit qu'accroître l'hostilité à Israël. Quand l'armée sioniste dut se retirer du pays en 1985, retrait perçu comme sa première « défaite », ce n'est pas la résistance palestinienne qu'elle fuyait, mais bien la résistance libanaise. Et tandis que la même année voyait la « guerre des camps » éclater entre la milice chiite Amal, parrainée par la Syrie, et les Palestiniens, une nouvelle organisation chiite, intégriste islamique contrairement à la précédente, le Hezbollah, fortement soutenue par l'Iran des ayatollahs, prenait la relève de la gauche en tant que vecteur, certes déformant, de la radicalisation sociale et patriotique contre Israël. Le Hezbollah réussit à s'imposer aussi bien face à la gauche que face au mouvement Amal, auquel il se heurta violemment à plusieurs reprises. A la manière de la plupart des organisations intégristes islamiques dans cette partie du monde, il s'assura une importante base populaire au moyen de ses activités sociales. L'aide financière de l'Iran lui fut, à cet égard, d'un grand secours. Toléré par le régime syrien, pour lequel l'amitié avec l'Iran est une carte à ne pas abandonner tant qu'un règlement ne sera pas conclu avec Israël et ses tuteurs américains, le Hezbollah, fort de l'esprit de sacrifice quasi-mystique de ses combattants, a su combattre l'occupation israélienne plus efficacement que l'OLP auparavant, et avec d'autant plus d'efficacité qu'il agit réellement au Liban-Sud « comme un poisson dans l'eau ». CELA FAIT MAINTENANT PRESQUE DIX ANS que la guerre d'usure entre le Hezbollah et Israël au Liban-Sud est en cours, avec des périodes de trêve comme celle qui suivit l'accord de 1993 conclu par l'entremise de Washington. Avec également des moments de forte escalade israélienne, dont la dernière est à ce jour la plus importante. Et quel que soit l'accord qui mettra un terme provisoirement aux derniers affrontements, la sécurité du Nord israélien ne sera assurée que lorsque l'armée israélienne se retirera du Sud libanais, désamorçant ainsi le ressentiment que canalise le Hezbollah et permettant à l'armée libanaise de se charger du maintien de l'ordre, dans le cadre de la Pax americana-sionista en cours d'instauration dans toute la région. Cela Pérès le sait fort bien. Mais il n'a pas résisté à la tentation de s'offrir quelques centaines de civils libanais en holocauste, et quelques centaines de milliers d'autres en exode, pour garantir sa réélection le mois prochain. Avec toute la mansuétude et la compréhension de l'Occident impérialiste, contrariées toutefois par la « bavure » télévisée de Qana : «Cachez ce sang que je ne saurais voir », disent aujourd'hui les Tartufes de la réaction planétaire...

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