Inprecor 1974–2004

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PALESTINE

« Trois Jérusalem » !

Inprecor n° 402, mai 1996 · p. 5-8 · 3 091 mots

Palestine et Israël

Walid Salem, membre connu de l'opposition de gauche palestinienne, décrit dans l'entretien ci-dessous l'évolution de la situation à Gaza et en Cisjordanie depuis les opérations-suicide de Hamas et la traque des militants islamistes par les « services de

Palestine

sécurité » de l'Autorité palestinienne.

Inprecor : Peux-tu nous décrire la situation dans les territoires occupés suite aux quatre opérations-suicide revendiquées par le Mouvement de la résistance islamique (Hamas) ? Walid Salem : Depuis l'entrée en vigueur des Accords d'Oslo, les territoires sont divisés en trois zones : A, B, C. La zone A, comprenant les six villes palestiniennes, est sous le contrôle de l'Autorité palestinienne ; la zone B est composée des villages palestiniens où la sécurité suprême revient à Israël tandis que l'Autorité palestinienne est chargée de l'ordre public interne ; la zone C, est composée des territoires qui ont été expropriés par Israël en Cisjordanie et dont une partie est occupée par les colonies, cette zone représente 73,16 % de la Cisjordanie. Les villes contrôlées par l'Autorité palestinienne sont séparées entre elles par la zone B, ce qui signifie que les forces d'occupation sont aujourd'hui en mesure de séparer les villes palestiniennes. C'est ainsi que suite aux attentats du Mouvement de la résistance islamique (Hamas), les forces d'occupation ont dressé • des barrages autour des villes palestiniennes et ont interdit la circulation depuis les zones rurales vers les villes. Lors du dernier bouclage la Cisjordanie s'est trouvée dans une situation similaire à celle imposée au peuple palestinien de 1948 à 1967 : la circulation d'un village à un autre nécessitait une autorisation délivrée par l'autorité militaire israélienne. Ce bouclage total a été levé, la circulation entre les villes et les

Entretien avec Walid Salem Propos recueillis par Sonia Leith villages est de nouveau libre, toutefois il pourrait être rétabli en cas de nécessité. Les Accords de Taba rendent la vie des gens, en Cisjordanie et à Gaza, de plus en plus difficile. La levée du bouclage n'inclut pas, évidemment, la circulation entre les villes de Cisjordanie et Jérusalem. Les Palestiniens sont interdits d'accès à Jérusalem depuis le 29 mars 1993. Depuis cette date Israël distingue deux types de bouclage de la ville : le bouclage partiel et le bouclage total. Le bouclage partiel n'v autorise l'accès qu'à ceux munis d'un permis spécial délivré par l'autorité militaire israélienne. Le bouclage total signifie que même ceux qui ont ce type de permis n'ont pas le droit de s'y rendre. Le fond de la politique israélienne en la matière est de considérer Jérusalem capitale unifiée d'Israël et par conséquent de l'isoler de la Cisjordanie pour préparer son annexion. Dans ce cadre, le nombre des habitants juifs à Jérusalem-est a atteint en 1995 environ 160 000 contre 155 000 habitants palestiniens, c'est-à-dire que les Juifs y sont devenus majoritaire. S'y ajoutent environ 140 000 colons vivants en Cisjordanie sur un total de 350 500 (en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et à Jérusalem). La situation à Gaza, surtout depuis le dernier bouclage, est catastrophique. 55 % de la main-d'œuvre est au chômage, 900 000 Palestiniens y vivent sur 60 % de la bande car le reste est occupé par les colonies. La bande de Gaza, dont la superficie totale ne dépasse pas les 360 km2, offre aujourd'hui le taux de densité de population le plus élevé du monde. Dans ce contexte il n'existe pas assez d'industrie ni d'agriculture pour satisfaire les besoins élémentaires des masses palestiniennes. C'est pourquoi ces dernières sont obligées d'aller chercher du travail en Israël et le bouclage entraîne la famine.

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Lors du dernier bouclage les pertes quotidiennes étaient estimées à plus de 6 millions de dollars, sept personnes malades sont mortes par manque de soins car on a refusé leur transfert en Israël, une femme a accouché en faisant la queue devant le barrage de sécurité d'Iriz et au bout de quatre heures d'attente son nouveau-né est mort ; Khadija Adouane, dont l'acceptation de son transfert à Iriz pour hospitalisation urgente a été obtenue grâce à l'intervention d'un certain nombre d'ambassadeurs européens, est morte car les soldats israéliens ont exigé un changement d'ambulance avant le passage du barrage, pour des raisons de sécurité. L'accord économique de Paris, signé après Oslo, n'est pas respecté par Israël surtout en matière d'exportation des produits palestiniens vers Israël, l'Egypte et la Jordanie.

• Quelle a été la réaction de l'Autorité palestinienne face à Israël qui exigeait l'écrasement de

Hamas ? L'Autorité palestinienne, après les dernières opérations de Hamas, a négocié avec Israël la liste des personnes à arrêter. Pour sa part, elle pensait arrêter la direction militaire de Hamas, tout en épargnant l'organisation politique. Toutefois, Israël a exigé l'arrestation non seulement de la direction militaire mais aussi de tous les activistes politiques, son objectif étant la liquidation totale de cette organisation. Elle a mis l'Autorité palestinienne devant un choix : ou bien cette dernière satisfaisait ses exigences ou bien Israël assurerait cette tâche seule en pénétrant dans les zones de l'autonomie. L'Autorité palestinienne a essayé de louvoyer dans un premier temps pour ne pas perdre la face et parce qu'elle considérait qu'un compromis avec la direction politique de Hamas n'était pas exclu. Mais, au bout de quelques jours, le pouvoir palestinien a trouvé une sortie honorable en déclarant avoir découvert une nouvelle organisation clandestine de Hamas dont l'objectif était de déstabiliser l'Autorité palestinienne et d'assassiner quelques personnalités. Dès lors la traque à la direction de Hamas et à ses activistes a été déclenchée non pas pour leur hostilité envers Israël mais envers l'Autorité palestinienne. Israël a exigé, également, l'arrestation des 13 personnes recherchées par ses services et appartenant aux divers courants politiques, y compris le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). L'Autorité palestinienne n'a pas obtempéré tout de suite mais a fini par les arreter en prétextant que leur incarcération les protégera des tentatives d'assassinat par Israël. Signalons que parmi cette liste figure Ahmad Saâdat, membre du bureau politique du FPLP à Ramallah. En persistant dans l'application des diktats israéliens, Arafat risque de devenir un simple procureur administratif agissant sous les ordres du ministre de l'Intérieur israélien. Force est de constater qu'Israël ne veut pas d'une autorité indépendante mais cherche la collaboration d'un deuxième Lahd (chef militaire pro-israélien au le Sud du Liban).

• Les dernières arrestations n'ont-elles pas suscité un certain mécontentement au sein de la population palestinienne? Oui il y a un certain mécontentement avec quelques protestations. Les familles des détenus ont organisé plusieurs sit-in devant les prisons et dans les locaux de la Croix rouge dans les villes de l'Autorité palestinienne. Des manifestations, comme celle organisée récemment à la faculté du Najah à Naplouse contre les arrestations et pour commémorer la journée de la terre, ont été brutalement réprimées par la police palestinienne.

• Quelles sont les répercussions de ces arrestations sur le mouvement Hamas, est-ce que ce mouvement est complètement paralysé politiquement et militairement aujourd'hui? Je pense que les dernières arrestations lui ont porté un coup très dur. L'Autorité palestinienne a réussi à découvrir des caches d'armes, à arrêter plusieurs militants et à collecter une quantité très importante d'informations. Hormis cette opération policière, l'Autorité palestinienne avait déjà, lors

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des six derniers mois, réussi à affaiblir politiquement Hamas, en y provoquant quatre scissions. Certes elles ne couvriraient que peu de militants mais ce n'était qu'un début. Elles ont constitué : Le Front islamique, l'Organisation de la lutte islamique, le Parti du salut national islamique et le Mouvement du processus islamique. Les trois premiers ont été impulsés par l'Autorité palestinienne, suite à des rencontres entre leurs dirigeants et Arafat. S'y ajoutent les scissions dues aux divergences au sein du mouvement. La direction de Hamas à Gaza est sur une ligne pacifiste par rapport à l'Autorité palestinienne. En Cisjordanie, elle est divisée entre des opposants au pouvoir et une fraction prête à se réconcilier. La direction de l'extérieur en Jordanie est très opposée à l'Autorité palestinienne et à Israël. La nouveauté c'est la scission de leur direction militaire entre d'une part les brigades de Izdin Al Qassam et de l'autre les Élèves de Yehya Ayache. Suite aux deux premiers attentats, les brigades de Izdin Al Qassam ont annoncé que ces deux actions étaient la réponse à l'assassinat de Yehya Ayache, le lendemain les Élèves de Yehya Ayache ont riposté par une contre-déclaration considérant que les brigades de Izdin Al Qassam n'ont pas le droit de décréter l'arrêt des opérations et annonçant leur détermination à les poursuivre. Je pense que le mouvement Hamas passe par une phase très difficile : scissions, luttes intestines et arrestations. Une question se pose : est-ce que ces arrestations sont provisoires (un deux mois) ou s'agit-il d'une volonté d'éradiquer ce courant ? La réponse n'est pas encore évidente. Une chose est sûre c'est que le pouvoir ne va pas libérer la branche armée du mouvement ni une partie de sa direction politique. La situation est d'autant moins claire que l'Autorité palestinienne ne respecte aucune loi, les différents corps répressifs ont la liberté totale d'arrêter, aucune loi ne limite la détention préventive, les tribunaux de la sûreté de l'État siègent même la nuit, les « juges » et les « avocats » sont des militaires qui n'ont rien à voir avec le monde judiciaire. Le Conseil qui a été élu lors des élections du 20 janvier 1996 n'a pas modifié cette réalité et n'a toujours pas adopté de règles juridiques pour l'Autorité palestinienne.

• Quelle a été la réaction de la Ligue des droits de l'homme palestinienne face aux dernières arrestations? La Ligue des droits de l'homme, dont Hanan Achraoui a assuré la direction jusqu'à il y a quelques mois, est une organisation qui a été fondée par le pouvoir palestinien, néanmoins la présence de juristes en son sein l'a mis en contradiction partielle avec l'Autorité palestinienne en matière d'application et de respect de la loi. Cette Ligue, présidée actuellement par le Docteur Iyad Al Sarraj, conteste les arrestations et suit les dossier à l'instar du Centre palestinien d'information sur les droits de l'homme à Jérusalem, le Centre de l'Union pour la défense des libertés, le Centre des droits de l'homme à Gaza dirigé par le juriste Raji Al Surani et l'Institut Gaza pour la justice et le droit. Des tentatives existent aujourd'hui pour constituer des corps de défense des droits de l'homme regroupant des représentants des associations de droits de l'homme et certaines personnalités réformatrices au sein du Conseil de l'autonomie disposées à dire oui à la démocratie et non à la

PALESTINE * répression. C'est ainsi qu'a été formé un organe de ce type à Beitlahm et à Jérusalem.

• Quelle fut la réaction de la gauche palestinienne

(FPLP, FDLP) face à la série d'actions-suicide ? Et quelle est la situation de cette gauche aujourd'hui ? Les deux Fronts ont soutenu les dernières opérations, les considérant comme une forme d'intensification de la lutte contre la colonisation. Suite à ces opérations ils sont intervenus sur deux axes : lutte contre le bouclage à travers l'organisation de meetings, de sit-in et manifestations contre le bouclage israélien, et d'un autre côté mobilisation et organisation de conférences de presse pour demander l'élargissement des détenus. Parallèlement, les deux Fronts interviennent pour tenter de rassembler toutes les forces nationales, y compris le Fath, pour dégager une « charte de l'honneur » fixant les conditions d'arrestation et interdisant violence et contre-violence dans la société. Par ailleurs, la gauche qui avait décidé de boycotter les élections du Conseil de l'autonomie — indépendamment de la justesse de cette position — milite pour la poursuite de la lutte contre l'occupation et pour la consolidation de la démocratie au sein de la société palestinienne. Les deux Fronts n'excluent pas des contacts avec certains membres du nouveau conseil, sur la base de la défense de la démocratie. Sur le plan organisationnel, le FPLP connaît depuis trois mois une certaine reprise due, entre autres, à la réorganisation de sa section à Gaza et à sa prise en charge de la question des détenus dans les prisons israéliennes ainsi que de la question de la démocratie. Par ailleurs, la tenue des congrès régionaux et l'élection des instances de direction au niveau de Gaza et de la Cisjordanie ont suscité un certain dynamise au sein du Front. Pour sa part, le FDLP a tenu ses congrès en 1995. Aujourd'hui il est plus homogène organisationnellement que le FPLP mais ce dernier demeure plus fort. La gauche a été secouée par un vif débat avant les élections du Conseil de l'Autonomie entre une aile prônant le boycott du Conseil d'Oslo-Caire-Taba, et une aile prônant la participation dans une optique de défense des intérêts de notre peuple en essayant, à partir de cette institution, d'imposer une législation, tant soit peu démocratique, sans la moindre remise en cause du refus des Accords d'Oslo.

• Quelles sont les perspectives de l'Autorité palestinienne? Les prochains mois connaîtront les négociations sur le statut final. Théoriquement ces négociations vont se dérouler à partir du 4 mai 1996, mais je pense qu'elles seront reportées après les élections israéliennes prévues pour le 26 mai. Les questions abordées seront : les réfugiés, Jérusalem, les colonies, les prisonniers, La position d'Israël est claire : • refus total du retour des 4 millions de réfugiés palestiniens, tout en autorisant sélectivement le regroupement familial. Notons que les 6 000 réfugiés par an dont Israël avait accepté retour, conformément aux Accords, n'ont été que 1 500 en

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* PALESTINE 1995; • pour Jérusalem, Israël continue à déclarer que cette ville unifiée est sa capitale, envisageant uniquement une cogestion des lieux saints par une commission regroupant des représentants israéliens, palestiniens, jordaniens, saoudiens, marocains et du Vatican. Les Palestiniens pourront accéder à une autonomie culturelle (enseigner l'arabe dans les écoles palestiniennes) et avoir le droit à une municipalité liée à la municipalité israélienne de la ville. Par ailleurs, si les Palestiniens veulent un autre Jérusalem, en dehors de ses frontières actuelles, Israël ne s'y oppose pas. Il ne s'agit pas d'une mauvaise farce, mais du sens de la déclaration du Prince héritier hachémite qui a estimé qu'on avait besoin de trois villes nommées Jérusalem : un Jérusalem international comprenant les lieux saints, un Jérusalem israélien et un Jérusalem palestinien; • concernant les colonies, une victoire du Likoud aux prochaines élections n'apporterait aucun changement. Pour leur part les travaillistes veulent annexer 11 % de la superficie de la Cisjordanie, limitrophe à la ligne verte. Sur ces 11 % se trouvent 70% des colons. Le reste de la Cisjordanie serait rattaché à la Jordanie dans le cadre d'une confédération. Cela signifie que l'objectif est la création d'une entité palestinienne qui n'aurait des attributs de souveraineté que symboliques. Cette entité serait rattachée à la Jordanie par une confédération politique, elle-même rattachée à Israël par une confédération économique. Par ailleurs, et conformément à l'accord jordano-israélien, le Jourdain constitue la frontière de la Jordanie avec Israël. Cet dernier compte garder la zone frontalière avec la Jordanie sous son contrôle et même dans le cas où il sera contraint de la céder, Israël conclura un accord avec la Jordanie sur l'implantation des réfugiés palestiniens (plus de 2 millions) en Jordanie pour que le pouvoir jordanien puisse interdire leur retour en Cisjordanie si cette dernière passe sous contrôle de l'Autorité palestinienne ; • les prisonniers : je pense qu'à court terme Israël ne compte pas libérer ceux qui ont selon elle « les mains tachées de sang ». Compte tenu de ce qui vient d'être dit, la situation est plutôt sombre. La seule façon de s'en sortir est de mettre fin à la voie d'Oslo et d'opter pour une autre voie susceptible de faire aboutir les droits nationaux du peuple palestinien. Actuellement, deux options existent. Celle choisie par Hamas, c'est-à-dire la voie militaire est à mes yeux négative convaincre l'opinion publique israélienne de constituer un État binational palestino-israélien qui est la seule solution juste au conflit. La deuxième voie est celle du refus d'Oslo à travers la mobilisation des masses palestiniennes dans une lutte non-violente avec création d'un nouveau rapport de forces sur le terrain. Cela nécessite non seulement la mobilisation des masses palestiniennes mais également de la population juive. Il faut qu'on travaille ensemble comme deux peuples qui vivent sur le même territoire pour créer cet Etat binational.

• Comment Arafat compte-t-il exécuter l'étape suivante de son contrat avec Israël, à savoir, la modification de la Charte nationale palestinienne ? L'Autorité palestinienne s'ingénie aujourd'hui à maintenir cet engagement. Il s'agit, en ettet, d'une exigence explicite des accords de laba: la modification de la Charte devrait intervenir dans un délai de deux mois à partir de la première réunion du Conseil de l'autonomie qui s'est déjà tenue le 8 mars 1996. Seule une majorité des deux-tiers du Conseil national palestinien (parlement palestinien) est habilitée à modifier cette Charte. Cela ne sera pas difficile à obtenir dans la mesure où Arafat a décidé de coopter les membres du Conseil élu dans cette instance. Le Conseil national se réunira à Gaza, Arafat proposera, dans le cas où le quorum ne serait pas atteint, un nouveau projet de Charte alternatif sans la moindre mention

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