Les « Autres Voix de la planète » face au 97
Les chefs d'État des sept pays les plus riches du monde (Etats-Unis, Canada, Allemagne, France,
Grande-Bretagne, Italie, Japon) se rencontreront pour leur solennel « sommet » annuel, fin juin, en
France dans la ville de Lyon. Leurs ministres se sont déjà réunis, début avril, à Lille, sur le thème de l'emploi. Une large campagne unitaire, « les Autres Voix de la planète », est engagée pour faire
France
entendre, face au G7, les exigences de celles et ceux d'en-bas.
Par Pierre Rousset Paris, 20 avril 1996 LA CONFÉRENCE DE LYON S'ANNONCE comme une véritable provocation à l'heure où la crise sociale ne cesse de s'aggraver en France ; à l'heure aussi où, dans le monde, les effets dévastateurs du libéralisme économique s'avèrent plus universels que jamais. Il est d'ores et déjà clair que la « mondialisation » capitaliste et ses conséquences seront, en juin, au cœur de la confrontation entre le sommet des chefs d'État et le contre-sommet des mouvements populaires. Il est tout aussi évident que la mobilisation anti-G7 acquiert, cette année, en France, une dynamique politique originale. Plus qu'un simple rebond des initiatives menées les années précédentes contre le sommet des grandes puissances impérialistes, la campagne unitaire « les Autres Voix de la planète » ouvre probablement un nouveau cycle de contestation, nous conduisant à renouveler les thèmes classiques de la solidarité Nord-Sud et de l'internationalisme. Principale riposte au sommet des Sept, les « Autres Voix de la planète » ont été initialement impulsées, en France, par la campagne « 50 ans, ça suffit ! », organisée voilà trois ans à l'occasion du cinquantenaire de la conférence de Bretton-Woods. Cette première campagne avait pour cible privilégiée les institutions dites de Bretton-Woods, à savoir le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale (BM), et aussi la toute nouvelle Organisation mondiale du commerce (OMC) fondée à la suite du dernier round de négociation du GATT. La campagne « 50 ans, ça suffit ! » s'inscrivait ainsi dans une contestation tout à la fois dynamique et traditionnelle de l'ordre mondial, affirmant la solidarité Nord-Sud. Mais on pouvait déjà noter une inflexion nouvelle dans les thèmes de mobilisation. Toujours plus clairement, en effet, les institutions dites de Bretton-Woods intervenaient ouvertement vis-à-vis des politiques économiques suivies à l'Est, évidemment, mais aussi au Nord. Les populations du Sud n'avaient plus le douloureux privilège d'être seules l'objet de leurs attaques officielles ! Mois après mois, ces attaques se sont multipliées en France même. Après d'immenses manifestations étudiantes et un recul du gouvernement français, le FMI exigeait encore en 1995 que les jeunes soient embauchés au-dessous du salaire minimum. La Banque mondiale prônait une politique universelle de privatisation des retraites alors que le mouvement ouvrier avait subit une grave défaite en ce domaine. L'OMC s'annonce comme une véritable arme de guerre contre ces services publics que défendaient âprement les grévistes de décembre 1995. Ces institutions prônent, de concert, une politique d'austérité aggravée au Nord — qui ressemble toujours plus à celle de l'ajustement structurel au Sud. Déjà à l'occasion de la campagne « 50 ans, ça suffit ! », l'affirmation nécessaire de la solidarité Nord-Sud s'accompagnait donc d'une conviction nouvelle. Après la désintégration du bloc soviétique et à l'heure de la « mondialisation » capitaliste, les mêmes centres de pouvoir, incarnés par Bretton-Woods et le G7, appliquent des politiques destructives plus universelles encore que par le passe, trappant simultanement en tous heux et en tous domaines. Cette universalité n'ettace évidemment pas les différences entre pays impérialistes et pays du Tiers monde. Si l'imposition des politiques libérales nourrit une crise sociale structurelle, profonde et explosive, dans de nombreuses regions du Nord, l'intégration forcée au nouvel ordre mondial peut avoir aujourd'hui, au Sud, des conséquences encore bien plus extrêmes : désintégration sociale (Rwanda), effondrement brutal et massif du niveau de vie populaire (Mexique), guerre dévastatrice (Irak). Cependant, l'universalité même de la politique ultra-libérale permet de renouveler les fondements de l'anti-impérialisme, de l'internationalisme. A la solidarité Nord-Sud se combine plus étroitement que dans le passé le sentiment d'une communauté de destin, face à des politiques très similaires, nourrissant des solidarités plus multiples et transversales que jamais «TOUTES ET TOUS ENSEMBLE » La campagne « les Autres Voix de la planète » prolonge et élargit qualitativement l'évolution amorcée avec « 50 ans, ça suffit ! ». Cela apparaît clairement tant sur le plan numérique que thématique. Si la campagne « 50 ans » regroupait plus de cinquante organisations (ce qui est important, pour la France), « les Autres Voix » en rassemblent déjà près de cent soixante-dix (ce qui est exceptionnel) et cette dynamique n'est pas achevée. Quant à ses fondements, la campagne des « Autres Voix » a été conçue durant l'été 1995, donc avant la grève massive des services publics en France. Et pourtant, maintenant qu'elle est
véritablement entrée dans sa phase active de mobilisation, cette campagne s'inscrit tout naturellement dans la continuité du soulèvement social de novembre-décembre. Ce dernier, en effet, autour de questions comme les retraites ou la défense du service public, a affirmé avec une puissance rare la légitimité de la résistance au libéralisme économique prôné par nos gouvernants, ainsi que l'exigence de l'unité, du « tous ensemble ». Deux thèmes qui sont, bel et bien, au cœur de la campagne des « Autres Voix ». Nombre d'initiatives se préparent, à l'occasion du prochain G7 de Lyon et cette diversité peut être positive, pour peu qu'elle s inscrive dans une double dynamique de lutte et de convergence. Une double dynamique que la campagne « les Autres Voix de la planète » a d'emblée fait sienne. Comment incarner le « toutes et tous ensemble » sans regrouper autour d'un même combat un large éventail d'organisations de tous types, syndicats et partis, associations et mouvements ? Les autres initiatives, sans exception, veulent pour l'essentiel réduire le cadre de leur campagne à un bloc d'organisations politiquement ou fonctionnellement défini : Organisations non-gouvernementales (ONG) aux rapports aujourd'hui souvent incestueux, anarchistes « purs et durs » qui ne se sentent bien qu'entre eux, intersyndicales hésitant à mêler leurs eaux à celles des mouvements sociaux, etc. Ces initiatives peuvent avoir leurs raisons d'être et leur légitimité. Mais en dehors d'une convergence d'ensemble, elles risquent d'entraver le « toutes et tous ensemble », s'avérant alors incapables de répondre à l'esprit de décembre 1995, à l'affirmation nécessaire d'un front de résistance collectif au G7. La campagne « les Autres Voix de la planète » veut incorporer l'éventail complet des organisations. Le mouvement syndical est représenté par la plus importante fédération enseignante (FSU), des composantes essentielles du « groupe des dix » (SUD, SNUI), deux piliers de la CFDT « en lutte » (FGTE, Basse-Normandie), une fédération CGT, les deux syndicats étudiants, la Confédération paysanne, etc. — sans oublier, du côté des mouvements sociaux, Agir ensemble contre le chômage (« AC! »). Le multiforme monde associatif est présent avec des organisations de solidarité comme le Cedetim et des comités anti-impérialistes, avec des organisations antiracistes comme le MRAP, avec des groupements féministes comme Femmes et Changement ou la CADAC -sans revenir sur l'engagement de nombreuses associations locales qui fait émerger une véritable trame nationale irriguant l'action militante. Les mouvements pacifistes sont inhabituellement impliqués avec, notamment, l'Appel des Cent et le Mouvement de la paix. L'essentiel des partis à la gauche du Parti socialiste(PS) sont là, du Parti communiste (PC) à la Ligue communiste révolutionnaire (LCK) en passant par Les Verts, et le courant libertaire (Alternative libertaire nationalement et localement dans de nombreux collectifs). Côté ONG, notons la participation de leurs versants « environnement » (Ecoropa, les Amis de la terre...) et développement (dont des éléments du réseau Ritimo). L'éventail d'organisations est là, mais encore imparfaitement. Le gros des ONG se contente de participer à un regroupement, présent surtout à Lyon et appelé « reprenons l'initiative », au profil modéré (le « dialogue » avec les décideurs) et aux ambitions militantes modestes (pas de mobilisation), même si nombre d'organisations participent en fait aux deux coalitions. Voilà qui soulève pas mal de questions quant à la capacité des ONG « classiques » de se ressourcer et de regagner une marge de manœuvre effective, face aux gouvernements, en se liant à nouveau aux mouvements sociaux. Dans le domaine syndical, l'absence de la direction confédérale CFDT n'étonne personne. Mais celle de la CGT est plus problématique : elle hésite encore sur la marche à suivre, donnant la priorité à des opérations interconfédérales en vue de se faire enfin admettre dans la confédération européenne des syndicats (CES). Les « Autres Voix » poursuivent leur effort pour s'élargir encore et pour favoriser des temps forts à l'occasion desquels tous ceux qui le souhaitent peuvent se retrouver. ALTERNATIVES ET MOBILISATIONS Très profondément, le mouvement social de novembredécembre 1995, en France, combinait résistance frontale aux attaques libérales et affirmation d'une alternative, face à la « pensée unique » de nos gouvernants, ancrée dans les exigences de celles et ceux d'en-bas. Certains n'y ont vu que repli passéiste, mais comment ignorer, par exemple, que la notion de service public exprime la défense tout à la fois d'un acquis chèrement conquis et d'un avenir alternatif à celui que défendent les tenants du libéralisme ? Comment combattre dans les conditions nouvelles de la mondialisations ? Telle est la question au cœur de notre camagne. Le « propositionnel » ne peut être détaché du « pro testataire », n'en déplaise aux ONG les plus modérées. D'oi viennent les idées neuves et transformatrices, si ce n'est de l'expérience même des luttes et mouvements sociaux ? La campagne « les Autres Voix de la planète » lie ainsi étroitement réflexion et mobilisation. En favorisant les échanges entre organisations diverses et en animant des ateliers thématiques, tout en intervenant à l'occasion de nombreux rassemblements. En organisant de concert manifestations de rue et forums alternatifs, comme ce fut déjà le cas, et avec succès, à Lille, fin mars-début avril à l'occasion de la conférence sur l'emploi et comme cela sera le cas les 21-23 juin à Lyon, lors du week-end précédant la réunion du G7 des 27-29 avril (la date du contre-sommet a été choisie pour permettre une montée nationale et internationale, un jour de semaine n'y convenant pas et le week-end suivant étant celui des grands départs en vacances...). Convergence donc de la réflexion et de la mobilisation, des échanges pluriels et des actions communes. Mais aussi convergence des terrains de luttes, face au libéralisme universel. « Chômage, dette, guerre, ça suffit ! » scande l'appel national au contre-sommet de Lyon. « Chômage », mot symbole de la crise sociale européenne. « Dette », mot symbole des rapports de dominations sur le Tiers monde. « Guerre », mot symbole de toutes les dynamiques destructives, des oppressions. Convergence internationale, aussi, via la présence de témoins et invités du Sud, et aussi la participation de nombreux Européens. Lyon n'est-il pas aux portes du Bénélux, de l'Allemagne, de la Suisse, de l'Italie, à portée de car du Danemark, de la Grande-Bretagne, de l'État espagnol? Le G7 incarne la politique du libéralisme et impose sa loi en attisant les divisions au prix des pires oppressions et conflits. En opposant le chômeur au salarié, le précaire au fonctionnaire, le travailleur du Sud à celui du Nord, la famille à l'emploi féminin... Face à cette politique de division mise en œuvre par ceux d'en-haut, la campagne « les Autres Voix de la planète » veut contribuer à tisser les solidarités multiples entre celles et ceux d'en-bas.
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