De toute évidence, la gauche française vient d'entrer dans une phase complexe de débats et de reclassements en chaîne. La social-démocratie, à laquelle les scrutins partiels dominicaux profitent de plus en plus souvent, se trouve engagée dans une retlexion programmatique qu'elle ponctue d'initiatives de confrontation avec d'autres composantes de la gauche. Quant au Parti communiste, il
LA PROXIMITÉ DES ÉLECTIONS DE 1998 explique incontestablement cette réactivation d'une gauche sortie exsangue des quatorze années de mitterrandisme. La victoire de la droite aux législatives de 1993, puis celle de Jacques Chirac à la présidentielle de 1995, ont révélé les divisions et les faiblesses du camp réactionnaire. Au point que l'usure de l'équipe au pouvoir laisse envisager un retour de la gauche aux leviers de commande, encore que le chemin reste long et escarpé qui mène aux urnes. A quoi s'ajoutent, bien sûr, les retombées du mouvement social de novembre et décembre derniers. Bien qu'elles aient été privées de débouché politique, du fait des dérobades et de l'incurie des partis traditionnels du mouvement ouvrier, grèves et manifestations de 1995 ont sonné le glas du libéralisme triomphant, mis en accusation les conséquences sociales de la construction maastrichtienne de l'Europe et révélé la résistance du corps social à l'austérité. Par leur fonctionnement démocratique, elles ont transformé le climat dans le monde du travail, tavorisant notamment une multitude de rencontres unitaires, entre salariés à la base et entre secteurs en lutte. Même si cette lame de fond ne put trouver le chemin d'une grève générale, l'aspiration des travailleurs s'exprime, à présent, avec vigueur dans les élections professionnelles. Les grands appareils de la gauche doivent en tenir compte. A preuve, sous la houlette de son nouveau premier secrétaire, Lionel Jospin, le Parti socialiste a commencé à prendre quelque distance avec les impasses du traité de Maastricht. Sans remettre en cause la monnaie unique ni le calendrier de passage à l'Union économique et monétaire, il exige, par exemple des partenaires européens de la France, des « preuves sociales » au nombre desquelles figurent l'adoption d'une Charte sociale, la mise en œuvre d'un « salaire minimum européen garanti » et la constitution d'un « gouvernement économique européen ». L'exercice d'équilibre n'a cependant pas résisté à la secousse de décembre, ce qui s'est traduit dans l'approbation, par une majorité de militants consultés lors d'une récente convention du parti sur « la mondialisation, l'Europe, la France », de
France Christian Picquet Paris, avril 1996 l'amendement d'un petit courant de gauche, la Gauche socialiste. Cet amendement est des plus significatifs puisqu'il se prononce pour la remise en cause des critères de convergence de Maastricht et qu'il fut voté par 18148 adhérents contre 16 877. Les calculs en vigueur au sein du PS prenant en compte les abstentions, ce vote n'est néanmoins pas considéré comme majoritaire et il ne modifiera donc pas la position traditionnellement pro-maastrichtienne de la direction. L'avertissement n'en est pas moins décisif : c'est la première fois qu'un tel rejet s'exprime dans une formation qui s'est toujours voulue le fer de lance de l'Europe, y compris dans sa version libérale. Mais c'est au sein du Parti communiste que les contradictions se révèlent les plus vives. La candidature de Robert Hue à l'élection présidentielle n'avait bénéficié que d'une faible dynamique, immédiatement suivie, aux élections municipales de juin 1995, de la perte de plusieurs villes dirigées de longue date par les communistes. La mobilisation de décembre ne modifia en rien cette tendance confirmée au déclin. Bien que ses militants y aient pris une part active, le PCF se refusa à mettre en cause le gouvernement Juppé, démontrant par là qu'il n'était pas en mesure d'offrir une perspective politique crédible à la radicalisation sociale. SOUS LA HOULETTE DU NOUVEAU secrétaire national, Robert Hue, le PC se révèle en butte à une profonde crise stratégique. L'Union de la gauche des années 70 et 80 ne profita qu'à la social-démocratie. L'effondrement du système stalinien le priva ultérieurement de ses référents internationaux qui avaient tant contribué à asseoir sa domination sur le mouvement ouvrier français. Enregistrant simultanément une érosion régulière de sa base électorale, sans pour autant trouver le chemin des couches nouvelles du salariat ou de la jeunesse, il voit donc pratiquement bouchées toutes les issues à sa crise. Un processus de social-démocratisation, analogue à celui qui caractérise l'évolution de l'ex-Parti communiste italien, conduirait à la perte de toute identité face à un PS qui reste la composante dominante de la gauche. Son appareil s'est, en outre, toujours montré hostile à tout processus de refondation
d'un projet visant à échapper à la double faillite du modèle social-démocrate et du stalinisme. Dans ces conditions, ce parti aborde bel et bien une nouvelle étape de sa crise. Pour de banales raisons de survie, la direction doit, d'une part, contenir sa crise d'identité et occuper un espace la distinguant nettement du PS. Mais il lui faut, d'autre part, conjurer le risque d'un nouveau recul électoral qui pourrait menacer, cette fois, l'existence de son groupe parlementaire. Ce qui la contraint à sortir de l'immobilisme qui prévalait depuis des années, sous l'égide de Georges Marchais, et à renouer le dialogue avec le PS. Rechercher, dans ce cadre, l'accord avec la social-démocratie en vue des prochaines élections n'est cependant pas une tâche aisée pour Robert Hue. Il doit, en effet, pour y parvenir, convaincre une base formée à l'affirmation sectaire depuis des lustres et éviter de se retrouver dans la configuration déséquilibrée que produirait un tête-à-tête avec son partenaire socialiste. D'où le discours officiel du moment, qui consiste à se défendre de vouloir reconstituer l'Union de la gauche d'antan et à prétendre en appeler « aux gens » pour faire émerger une nouvelle construction politique. D'où aussi les propositions de discussions à gauche, notamment à travers les forums. SUR FOND DE DÉSORIENTATION DES MILITANTS, l'ouverture d'une telle formation à un débat public menace son appareil d'un ébranlement en profondeur. Jusqu'à présent, celui-ci avait su résister à l'onde de choc de la disparition de l'URSS, alors que les équipes municipales et la CGT se trouvaient durement secouées. Il pourrait à son tour connaître une véritable balkanisation interne et l'enclenchement d'âpres batailles publiques de fractions pour contrôler les fédérations et autres rouages de la machine communiste. Les forums des deux mois écoulés fournissent de nombreuses indications en ce sens. Ainsi, si les représentants officiels du parti évitèrent le plus souvent de s'en prendre trop brutalement aux socialistes, les salles ne s'en privèrent pas. Depuis les tribunes, on se contentait d'exalter le pluralisme, on développait l'idée que la méthode de discussion devait prévaloir sur les contenus ; mais, dans le public, on s'en prenait vertement au bilan des deux septennats passés ou au refus du PS de s'en prendre réellement à « l'argent-roi ». De même, les clivages parcourant la direction ne tardèrent pas à s'exprimer, perceptibles dans le boycott des forums par certaines fédérations comme au travers des propos de certains dirigeants. A Lille, par exemple, Alain Bocquet, président du groupe communiste à l'Assemblée nationale et membre du oureau national, n'hésita pas à déclarer qu'il ne serait pas d'un gouvernement qui conduirait une politique favorable à la monnaie unique. Une flèche qui ne visait pas uniquement ses interlocuteurs socialistes.
FRANCE* Dans la foulée, une opposition néostalinienne vient de se structurer autour d'un texte public fort de trois cents signatures. Rédigé dans le style inimitable des années trente, il abonde de références à l'anticapitalisme et à la lutte des classes. Mais c'est un court paragraphe qui en donne tout le sens : « Les défaites subies par les partis communistes ne doivent pas conduire à jeter l'enfant de la révolution d'Octobre avec l'eau sale des déformations, des scléroses et des abandons. Nous avons besoin d'une autocritique communiste et non d'une autoflagellation consensuelle plongeant les masses dans le désarroi. » Parmi les signataires on trouve Rémi Auchédé, membre du comité national et député du Pas-de-Calais - sa fédération était entrée en opposition dès le XXVIlle Congrès —, mais aussi quelques figures du PCF, comme le journaliste Henri Alleg, torturé par les parachutistes durant la guerre d'Algérie. Cet appel n'aura probablement d'autre effet que d'obliger toutes les composantes de l'état-major du PCF à se positionner : les partisans de Robert Hue comme ses opposants, Georges Marchais en tête, qui n'ont pas encore ouvert publiquement les hostilités. POUR LES RÉVOLUTIONNAIRES, LE CHANGEMENT de climat à gauche ouvre des possibilités nouvelles et inédites de dialogue, de confrontation. Au forum de Paris, le 2 avril, Alain Krivine se tailla ainsi un succès, souligné par toute la presse, en exhortant l'assistance à ne pas renoncer a l'objectif d'un changement radical. Preuve qu'entre les militants du PCF et la LCR, un mur s'est définitivement écroulé. Ce qui représente une modification majeure du paysage politique si l'on veut bien considérer l'influence conservée par le Parti communiste dans de secteurs radicalisés du mouvement ouvrier et de l'obstacle qu'il a toujours représenté pour une effective recomposition à gauche. Face aux tentatives de reconstituer, demain, une Union de la gauche qui ne serait, vu l'extrême veulerie des propositions socialistes, qu'un accord au rabais, la section française de la Quatrième Internationale entend proposer une autre perspective. Profitant du fait qu'elle se trouve directement associée aux discussions qui traversent la gauche, elle s'adresse à l'ensemble de cette dernière, de même qu'aux militants syndicaux ou associatifs porteurs des réorganisations prometteuses du mouvement social. Il ne s'agit pas de rassembler coûte que coûte toutes ces composantes, mais d'ouvrir un débat sans exclusives sur le contenu de l'alternative à bâtir face à la droite. Sur les bases des grandes exigences du mouvement social de l'hiver dernier, elle appelle donc à dégager les axes d'un programme de rupture avec le désordre libéral. Et, en réponse aux appels incantatoires et creux des dirigeants communistes aux « gens », elle propose la mise en place d'un vaste réseau de collectifs unitaires, qui auraient pour charge d'élaborer ladite plate-forme, d'en faire la charte commune de tous ceux qui s'en réclameraient, d'en contrôler ensuite l'application par celles et ceux qui la porteraient aux élections et dans les institutions. A travers la proposition d'une telle « Entente de l'espoir », elle entend montrer qu'il est possible de changer réellement les rapports de forces à gauche, d'ouvrir un horizon crédible face à la droite, de la battre électoralement en ne permettant pas que sa politique inspire ensuite l'action du gouvernement qui lui succéderait, comme ce fut le cas entre 1981 et 1993.