Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

L'émergence de syndicats SUD

· Inprecor n° 402, mai 1996 · p. 26-29 · 2 934 mots

France Syndicalisme

La complexité du mouvement serdical

Inprecor a demandé à l'un des animateurs de SUD (Solidaires, Unitaires, Démocratiques), Christophe Aguiton, son point de vue sur l'émergence de ce nouveau syndicat.

français...

LE POIDS QU'ONT PRIS, PENDANT LES GREVES de novembre et décembre 1995 des syndicats nouveaux et récemment créés, comme la FSU dans l'éducation nationale ou SUD aux PTT, a été noté par tous les observateurs. Ils sont une composante de plus dans un mouvement syndical divisé. La majorité de ce mouvement syndical s'est retrouvé au coude à coude dans les grèves de l'hiver dernier. Avec la CGT, première force militante du monde syndical, dont les dirigeants ont été très liés au parti communiste français. FO, aux forces militantes assez faibles, qui se réclame de la tradition social-démocrate, aussi anticommuniste qu'anticléricale, donc culturellement très éloignée de la CGT comme de la CFDT. Des syndicats indépendants comme SUD et la FSU, mais aussi le CRC Santé ou le SNUI (syndicat des impôts). Et enfin les structures de l'opposition de gauche dans la CFDT, en particulier les cheminots... De l'autre côté, chez les adversaires de la grève, on trouvait la direction de la CFDT, deuxième centrale du pays, d'origine chrétienne, très en phase avec les idées de mai 68 mais ayant connu un « recentrage » qui l'amène aujourd'hui à chercher à prendre à FO sa place d'interlocuteur privilégié du gouvernement et du patronat. A la CFDT se rajoutent deux petites confédérations, la CGC, ne regroupant que des cadres et la CFTC, centrale chrétienne, et quelques forces autonomes, comme la FEN, chez les enseignants, ayant exclu de ses rangs ses tendances de gauche qui ont créé la FSU. Cet article ne vise pas à faire le bilan de l'ensemble du monde svndical, mais à mettre l'accent sur un phénomène

France

Paris, avril 1996 particulier : l'émergence des syndicats SUD. Un rappel, très utile pour comprendre la spécificité du mouvement syndical français : celui-ci a une influence importante chez les salariés — les mouvements de grève de novembre et décembre 1995 l'ont encore rappelé — mais il ne regroupe que peu de syndiqués. Moins de 10 % des salariés français sont aujourd'hui membre d'un syndicat, et ce chiffre continue à baisser, malgré la reprise de l'activité sociale, des grèves et des manifestations... UNE CRÉATION, IL Y A PLUS DE 7 ANS, AUX PTT SUD est né, à la Poste et à France Télécom, il y a un peu plus de 7 ans. A l'origine, une répression bureaucratique de la direction de la CFDT dirigé contre une partie très active de son aile gauche, les régions parisien-

Sud ne CFDT-PTT et Santé. De cette

répression sont nés deux nouveaux syndicats, SUD (Solidaires, Unitaires, Démocratiques) aux PTT et CRC (Coordonner, Rassembler, Construire) dans la santé. Plusieurs raisons expliquent cette éviction. D'abord, sur un plan général, la volonté de nettre un coup d'arrêt au dévelop ement de l'opposition dans l CFDT. Aux PTT, s'y est rajoutée la préparation d'un accord entre le gouvernement et la CFDT pour changer le statut de La Poste et de France Télécom, accord qui aurait été fragilisé si la région parisienne CFDT-PTT était restée radicale et combative. Mais c'est surtout pour marquer une rupture face au développement des coordinations que la direction confédérale de la CFDT a évincé des syndicats entiers. Entre 1986 et 1988, les coordinations se développent en France. Elles sont un moyen de dépasser la division syndicale et de regrouper tous les gré-

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vistes, syndiqués ou non. Elles permettent aussi la découverte, pour des milieux très faiblement syndiqués, de l'action collective de façon massive et unifiée : c'est le cas dans la grande grève des infirmières à l'automne 88. La CFDT santé est, dans la région parisienne, à l'avant garde de ces coordinations. La CFDT-PTT y participe également, lors d'une grève moins importante (celle des chautteurs routiers de La oste, là aussi à l'automne 88) SUD-PTT se crée donc au tout début de l'année 1989, avec une implantation limitée à l'Ile-de-France : dans quelques villes, comme Nancy ou Lille des militants de l'opposition CFDT rejoignent les « parisiens », mais ils sont peu nombreux, une centaine d'adhérents alors que l'on peut estimer à 1 000 le nombre d'adhérents de la CFDT qui, à ce moment, font le choix de se lancer dans l'aventure consistant à créer un nouveau syndicat dans un milieu, les PTT (poste et télécommunications) où il y a plus de 500 000 salariés. Mais si les AC/ adhérents sont assez peu nombreux, lessentiel des militants syndicaux se lancent sans hésiter dans la construction de SUD. Trois mois plus tard, en mars 1989, les premières élections professionnelles nationales permettent à SUD PTT de se compter : près de 5 % des voix sur le plan national, soit plus de 20 000 électeurs, et des résultats impressionnants en Ile-de-France, allant jusqu'à 25 % dans les télécommunications de la ville de Paris. Cela donne à SUD une légitimité nationale et des moyens syndicaux qui lui permettent de se lancer dans la construction d'un syndicalisme différent. UNE PROGRESSION TRES FORTE AUX PTT En 7 ans, la progression de SUD a été spectaculaire. Lors des dernières élections, fin octobre 1995, SUD a recueilli 14,5 % des suffrages à La Poste et 27 % à France Télécom, ce qui en fait le deuxième syndicat de cette entreprise derrière la CGT (32%) et devant la CFDT (17 %) et FO (15%). Le nombre d'adhérents a connu une évolution similaire : SUD-PTT regroupe près de 9000 adhérents, dont plus de la moitié sont en province, SUD étant maintenant implanté dans toutes les régions de France. Cette progression s'explique en bonne partie par des raisons spécifiques aux PTT. La Poste, comme France Télécom, sont des entreprises très centralisées, où les débats sont nationaux, où les agents commencent leur carrière à Paris avant de rejoindre leur ville d'origine. Un nouveau syndicat créé à Paris créé donc un appel d'air national, les adhérents de SUD en lle-de-France développant le syndicat en province à l'occasion de leur mutation. En quelques années c'est l'ensemble des équipes syndicales de l'opposition CFDT qui rejoignent SUD. Plus largement, c'est toute une génération qui se retrouve à SUD-PTT : pendant les années 70, les recrutements ont été très importants, et des milliers de militants de gauche et surtout d'extrême gauche sont entrés aux PTT, si la plupart d'entre eux n'ont plus le même engagement

FRANCE* militant, ils ont des valeurs communes qu'ils retrouvent dans un syndicat comme SUD. Dans la période récente, la Poste et surtout France Télécom ont subi des évolutions importantes qui ont permis aux salariés de juger de l'activité des différents syndicats : changement du statut des deux entreprises, introduction de la concurrence dans le monde des télécommunications, et enfin projet de privatisation de France Télécom. Lors des mobilisations qui ont marqué ces évolutions, SUD a joué un rôle notable. SUD et a été, à France Télécom, le syndicat qui, par sa lutte résolue contre la privatisation, a permis de réaliser une unité syndicale suffisamment forte pour faire reculer le gouvernement. Jusqu'à aujourd'hui tout du moins... Les évolutions très rapide du monde des télécommunications, avec de profondes évolutions technologiques, l'introduction — dans le monde entier — de la concurrence accompagné d'une privatisation des entreprises nationales de télécommunications, ont bousculé des opérateurs où le personnel était très syndiqué. C'est une des explications de la montée, dans ce secteur, d'un syndicalisme radical, et cela dans beaucoup de pays. En France, la montée de SUD est le signe de cette radicalisation. DES CAUSES PLUS GÉNÉRALES La croissance de SUD renvoie aussi à des raisons plus générales. La première d'entre elle est la crise de la CFDT. Cette centrale a connu une rupture radicale au début des années 80, rupture qui la amené à être la centrale la plus droitière du monde syndical français. Une centrale qui, dans les sondages, est plébiscitée par les patrons et les électeurs des partis politiques de droite. En réaction à cette évolution, l'opposition de gauche s'est construite depuis maintenant près de 15 ans, opposition qui représente 25 à 35 % de la CFDT, qui est majoritaire dans quelques branches nationales et quelques régions et qui regroupe un réseau de militants expérimentés, ayant partagé une histoire commune. Cette opposition, aux PTT, a représenté la base, le réseau initial, ayant permis de constituer SUD et ayant donné à ce nouveau syndicat les cadres expérimentés capables dans toutes les régions de France d'animer des luttes, de faire vivre des structures syndicales et de représenter le personnel face aux directions. Mais SUD, presque dès le premier jour, a été un espoir pour des couches plus larges que les seuls secteurs qui se reconnaissaient dans la CFDT. Sur le plan électoral, par exemple, SUD a dépassé très largement les scores de la CFDT : en lle-de-France, SUD, à France Télécom représente 40 % du personnel et la CFDT moins de 10 % ; la CFDT d'avant la naissance de SUD atteignait à peine 30% des suffrages ! Pour partie, cet élargissement électoral et militant renvoie à l'indépendance, à l'autonomie de SUD aux PTT. Dans les années 70, derrière l'Union de la gauche et la volonté de transformer la société, le mouvement syndical multipliait les réponses globales et les journées d'actions interprofession-

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* FRANCE nelles que seules les confédérations pouvaient impulser. Les années 80 ont vu l'activité svndicale se réduire à l'entreprise, ou, au mieux, à la branche professionnelle, et les confédérations ont souvent été perçues comme des appareils lourds et uniquement bureaucratiques. Les syndicats autonomes sont souvent vus comme représentant mieux les intérêt du personnel. Mais cette explication est insuffisante. Tous les syndicats autonomes ne connaissent pas de croissance aussi rapide que SUD, et aucun n'exerce, en dehors de son milieu professionnel, une telle force d'attraction. Face à des syndicats souvent sclérosés, aux pratiques très institutionnelles, SUD a représenté une rupture et une alternative. Devant l'émergence des coordinations, les syndicats ont eu le plus souvent des réactions frileuses, défendant avant tout leurs prérogatives de syndicats « représentatifs ». SUD , à l'inverse, s'est adapté à ance relecom ces nouvelles formes de luttes en acceptant totalement la démocratie du mouvement, celle des assemblées générales comme celle des coordinations. Quand les chômeurs ont commencé à s'organiser, à se doter d'outils autonomes, tous les syndicats classiques ont eu une réaction de défense, rejetant, avec des arguments différents (la CGT en organisant son propre réseau de chômeurs, FO et la CFDT en refusant de les prendre réellement en charge...), l'existence d'un mouvement autonome, avec ses rythmes et ses revendications qui correspondent à une situation où le chômage de masse s'est stabilisé dans un pays comme la France. SUD, au contraire, avec d'autre syndicats indépendants, comme le CRC ou le SNUI, et l'opposition CFDT s'est lancé dans la construction d'un mouvement fédératif, AC !, où les syndicalistes et les organisations de chômeurs travaillent et agissent ensemble. Même chose sur le terrain de la défense des droits des femmes où SUD a été un des premier syndicat à s'investir dans des mobilisations comme la grande manifestation du 25 novembre 1995, Ces pratiques différentes, sur le terrain professionnel, comme sur des questions plus générales, ont marqué une réelle rupture avec ce qui faisait l'activité quotidienne des grandes confédérations. Elles démontrent la possibilité de rénover en profondeur le syndicalisme. DES SYNDICATS SIMILAIRES Un des signes de la portée plus générale de l'expérience de SUD aux PTT, c'est la réussite de syndicats similaires à SUD. Dans la santé, le CRC n'a pas connu une progression aussi spectaculaire : ce syndicat représente aujourd'hui moins de

5% des salariés de la santé. Mais derrière le chiffre global, il faut voir la réalité concrète, région par région. Dans un milieu où le syndicalisme est d'abord un syndicalisme local, de proximité, le CRC a réussi une percée spectaculaires dans les départements de la région parisienne : il est aujourd'hui le premier syndicat dans deux d'entre eux et a recueilli près de 20% des suffrages à l'Assistance Publique à Paris. Dans le secteur aérien, en 1985, une section de gauche de la CFDT a été exclue à Air Inter, la compagnie des lignes aériennes intérieures. Aujourd'hui, le SNPIT en est le premier syndicat. Dans la métallurgie, une section CFDT a été exclue dans une grande entreprise de la firme Thomson. Dans un site de près de 3000 salariés, le nouveau syndicat, Supper, représente aujourd'hui 60 % des salariés !

A une échelle beaucoup plus importante, et à partir d'une expérience syndicale très différente, l'exemple de la FSU renvoie, lui aussi, à cette exigence de rénovation du syndicalisme. La FSU regroupe des syndicats qui étaient déjà largement majoritaires, comme chez les enseignants du second degré (les professeurs de lycée), mais aussi des syndicats s'étant construits à partir d'équipes minoritaires, qui, comme chez les instituteurs d'écoles primaires, ont du créer un syndicalisme neuf, avec une réussite inespérée ! Ces exemples ne permettent pas de théoriser sur une « voie royale » qui permettrait de renouveler totalement le syndicalisme en France. A ces exemples prometteurs, il faudrait ajouter les demi-réussites, donc les demi-échecs, les expériences moins concluantes. Ils expliquent cependant l'attirance qu'a représenté, pour les équipes de la gauche de la CFDT, l'expérience de SUD. LA CRÉATION DE NOUVEAUX SUD APRES LES GREVES DE NOVEMBRE ET DÉCEMBRE 1995 Les grèves de novembre et décembre ont représenté un traumatisme majeur pour l'opposition CFDT. Il ne s'agissait plus simplement de combattre l'orientation de la confédération. La CFDT s'est opposée frontalement, du premier au dernier jour, au plus important mouvement de grève qu'a connu le pays depuis mai 1968. Pour des équipes luttes de classe qui s'étaient totalement investies dans le mouvement de grève, la question du maintien dans la CFDT s'est évidement posé. La majorité des équipes de gauche ont privilégié, pour l'instant, le combat interne, en créant le courant et le journal « tous ensemble » qui regroupe tous les secteurs de la gauche CFDT. Cepen-

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dant, certaines d'entres elles ont choisi de continuer leur combat syndical dans d'autres structures. Ce fut d'abord le cas d'une partie des équipes de cheminots CFDT. Ceux-ci ont créé « SUD rail », qui s'est présenté aux dernières élections professionnelles fin mars 1996. Les résultats sont comparables, voire supérieurs, à ceux de SUD PTT à ses débuts : 2000 adhérents, 5 % sur le plan national, et surtout des scores très importants là où SUD rail s'est présenté (jusqu'à 28 % dans une des régions). Tous ingrédients qui laissent augurer d'une progression importante dans les années qui viennent. Après les équipes CFDT, c'est au tour d'autres équipes syndicales de se poser la question : dans l'éducation nationale, où une partie du SGEN, la fédération CFDT des enseignants, songe à créer un SUD éducation ; dans les finances, où plusieurs équipes sont en voie de créer des syndicats SUD ; dans des secteurs du privé, où des équipes, là aussi, veulent se lancer dans la construction de syndicats SUD. Ce choix de créer des syndicats SUD s'explique aussi par le blocage du paysage syndical après les grèves de novembre et décembre 1995. Deux pôles syndicaux se sont nettement détachés : ceux qui combattaient la grève, autour de la CFDT, et ceux qui, au delà de leurs différences de pratiques ou d'analyses, défendaient les revendications des grévistes : la CGT, FO, la FSU, SUD, l'opposition CFDT. Beaucoup de militants caressaient l'espoir de voir ce pôle combatif continuer la lutte et commencer à se rapprocher pour s'opposer à l'éclatement du mouvement syndical français. La FSU, avec SUD le SNUI et l'opposition CFDT, ont beaucoup œuvré à ces tentatives de rapprochement. Les résultats furent minces, parce que ni FO ni la CGT n'ont voulu s'engager dans cette voie. FO, parce que cette centrale est en perte de vitesse, prise en tenaille entre un réformisme « moderne » incarné par la CFDT, et des syndicats plus radicaux, comme la CGT, la FSU, SUD... FO a choisi — par prudence — d'en revenir à une politique d'isolement. La CGT plutôt qu'avec des forces autonomes ou minoritaires.

UNE LIGNE D'ENSEMBLE pour la rénovation du mouvement syndical français.

résoudre tous les problèmes qui se pose à lui.

ils ne cherchent pas à militer dans un cadre commun me en des termes similaires.

riés.

ver le syndicalisme tout en le rassemblant!

FRANCE* est dans une position différente, elle progresse lors des élections professionnelles, mais elle espère pouvoir continuer à progresser en jouant les premiers rôles, en privilégiant les alliances avec FO ou la CFDT, quand elles sont possibles, La création de syndicats SUD peut représenter un réel atout Ils ne peuvent cependant pas prétendre, à eux seuls, Dans plusieurs secteurs professionnels, les syndicats SUD seront confrontés à d'autres syndicats indépendants combatifs : la FSU dans l'éducation nationale ou le SNUI dans le secteur des finances. Si l'origine différente (la CFDT pour ceux qui créent SUD) des équipes permet de comprendre la nécessité d'étapes dans les rapprochements, il serait absurde que ces syndicats ne travaillent pas ensemble, et, qu'à terme Dans de nombreux autres secteurs, l'existence d'équipes militantes de la CGT, combatives et unitaires pose le problèSi on ajoute à ces cas ceux où les équipes oppositionnelles de la CFDT choisiront de rester dans cette centrale pour y mener un combat à long terme, on constate vite qu'il faut une ligne d'ensemble, une ligne de rassemblement plus large s'adressant à toutes les équipes syndicales qui veulent défendre les revendications, qui veulent être au côté des salaDans les années à venir, les militants syndicaux lutte de classe devront donc mener de front ces deux démarches : réno-

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