Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : IRLANDE

Pas une paix, mais une offensive impérialiste

· Inprecor n° 402, mai 1996 · p. 11-13 · 2 261 mots

Irlande Grande-Bretagne

Toute évaluation impartiale sur les 18 mois de cessez-le-feu en Irlande ne saurait tirer qu'une conclusion : la surprise ne réside pas dans le fait qu'il a pris fin, mais qu'il a duré si longtemps. Les concessions initiales — retrait des troupes des zones urbaines, ouverture des routes frontalières, suspension de l'interdiction d'interviewer des dirigeants du Sinn Fein à la radio et à la télévision — ont été suivies par des demandes pressantes que les armes de l'IRA soient

« décommandées ».

Par John Mc Anulty février 1996 DE TELLES DEMANDES AVAIENT peu de signification du point de vue militaire. L'IRA aurait pu sans problèmes donner de fausses informations sur son armement et remplacer les armes « décommandées » par de nouvelles acquisitions. La bombe posé au Canary Wharf en février 1996, qui a mis fin au cessez-le-feu, était fabriquée avec un matériel facile à obtenir. La demande de « décommander » les armes était donc fondamentalement politique : ce qu'on demandait aux forces républicaines, c'était de se rendre.

Par ailleurs, cette demande de redniers a été le rétablissement des rémissions des peines que les Britanniques avaient auparavant supprimées. Seuls quelques prisonniers républicains ont été rapatriés d'Angleterre alors que les conditions de ceux qui y restaient s'aggravaient. Le soldat Lee Clegg, du régiment de parachutistes, accusé d'avoir assassiné un jeune de Belfast, a été relâché dans des conditions qui impliquaient, en fait, une reconnaissance du droit pour les forces répressives de tuer impunément. Celles-ci n'ont cessé de protéger les marches des ultras impérialiste orangistes dans les quartiers catholiques ne cessaient d'être protégees par les forces de répression de l'État. En revanche, les Républicains étaient matraqués dans les rues. Même le « dividende de la paix », sur lequel on avait fait tant de tapage, s'est évaporé dans un fatras de « conférences d'investissement » et des coupes sombres ont été apportées aux fonds pour les projets de communautés. que la Grande-Bretagne allait quitter "Irlande. Dans leur course vers le ces sez-le-feu, les ministres britanniques avaient expliqué à plusieurs reprises dun ta ts strate-Bretagne navait pas particuliers en Irlande. La section irlandaise de la IVE Internationale a été presque seule à répondre que les Britanniques mentaient et que la Grande Bretagne ne cessait d'être une puissance impériale ayant des intérêts économiques et stratégiques majeurs dans son ancienne colonie.

On prétendait, par ailleurs, que l'idée d'un désengagement britannique était incluse dans la déclaration de Downing Street signée par Londres et Dublin juste avant le cessez-le-feu, où

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OSSIER IRLANDE

la Grande-Bretagne avait employé pour la première fois le terme « autodétermination » en ce qui concerne l'Irlande. Une fois de plus, nous étions presque seuls à souligner que ce terme était immédiatement nié par l'octroi à la minorité unioniste dans les territoires occupés d'un droit de veto impliquant le maintien du partage du pays. POUR CONCRÉTISER LA DÉCLA RATION de Downing Street, Londres et Dublin avaient négocié un « Texte cadre ». De ce texte il découlait clairement que le partage subsisterait, mais, par des négociations fumeuses, on donnait l'impression que les propositions esquissées représentaient un pas vers une Irlande unifiée. Il est significatif que les Britanniques, lors de publication de ce texte en Irlande du Nord, ient en même temps avancé des pro ›ositions très détaillées en vue de l création d'une nouvelle assemblée locale. Le fait qu'une semaine après cette publication, le ministre pour le développement politique, Michael Ancram, ait annoncé que les Britanniques étaient prêts à prendre en considération d'autres idées pour la solution de la crise, indiquait qu'il ne prenait pas trop au sérieux le « Texte cadre » qui constitue en réalité le programme maximum du nationalisme bourgeois. Une indication supplémentaire sur la stratégie britannique est fournie par une remarque marginale du Ministre des Affaires étrangères, Douglas Hurd, près la signature de la déclaration di Downing Street : à la question de savoir s'il estimait que les républicains accepteraient le cessez-le-feu, il répondit : « Je ne crois pas que cela soit important ». EN RÉALITÉ, AUX YEUX des Britanliques le « processus de paix » n'était au une offensive impérialiste majeure visant à assurer une stabilité capitaliste renouvelée et à supprimer tous les acquis de la lutte anti-impérialiste. Ils avaient obtenu que Dublin accepte un renforcement du partage et renonce à l'aspiration historique à l'unité — propre à la majorité de la classe ouvriè re irlandaise — par la suppression dans la Constitution de toute revendication d'unification du territoire national. En outre, les Britanniques étaient parvenus à limiter les effets de la lutte armée des républicains. Ceux-ci, à cause de la difficulté d'attaquer les forces armées de l'État, avaient été amenés à adopter une stratégie élargissant la gamme de « soft targets » (cibles faciles) considérés comme légitimes et à relancer l'aventurisme militaire en Angleterre. Le résultat fut de démoraliser les militants. Finalement, les Britanniques formèrent des « escadrons de la mort » loyalistes, capables de frapper à loisir dans les zones nationalistes et de s'adonner à toute sorte d'atrocités. L'IRA n'avait as de stratégie défensive crédible e orsqu'elle a essayé de mener le comba dans les zones loyalistes, il y a eu des victimes civiles, ce qui a affaibli davan tage son influence.

Bref, les Britanniques n'étaient prêts qu'à faire des concessions mineures dans le but d'aider la direction républi caine a aborder le degel, mais au prix d'une reddition permettant à leur offensive impérialiste de se développer.

Dès que le processus de paix eut connu un temps d'arrêt, l'administration Clinton est entrée en scène. Une visite du président a contribué à renforcer la ligne britannique et à donner une base à la « Commission Mitchell », qui, entre autres, exigeait qu'on fixe une échéance pour les conversations entre toutes les parties concernées. Mais le rapport de cette commission a été vidé de son contenu par la décision britannique de le mettre de côté, de renoncer à fixer une échéance et de proposer des élections visant à consolider l'aboutissement du processus, c'est-à-dire installer à nouveau une assemblée locale modifiée avec une majorité loyaliste. En fait, de elles propositie renditain dent quA qui aurait dû désormais se produire non avant mais pendant les conversations. Si ces conversations avaient eu lieu elles auraient comporté une dissolution de l'IRA sans aucune mesure de compensation en ce qui concerne les forces armées de l'État, malgré toutes les atrocités commises par elles en collaboration avec les « escadrons de la mort » de la droite. Le rapport ignorait tout cela : il était clair que c'était une réorganisation du partage qu'on proje-

Ainsi, le cessez-le-feu débouchait sur deux propositions, l'une de la Commission Mitchell, l'autre du gouvernement britannique. Les deux exigeaient la reddition de l'IRA et projetaient un retour, avec quelques modifications, à ce régime du Stormont qui était basé sur une discrimination sectaire et des conditions privilégiées en faveur des Unionistes.

Tout ce pénible processus a été facilité par un fort déplacement à droite de la direction républicaine. Celle-ci voulait sortir du cul-de-sac de sa stratégie militariste, mais sa nouvelle stratégie politique se fondait sur toute une série

La première illusion concernait l'impérialisme britannique lui-même. II est tout à fait clair que les Républicains croyaient que les Britanniques étaient en train de préparer leur retrait de l'Irlande : ils avaient eux-mêmes déclaré de ne pas avoir d'« intérêts particuliers » à défendre ! Pourtant, le Sinr Fein n'a pu signer aucune des propositions sur lesquelles le processus de paix

En même temps, il existait des illusions à l'égarc européenne. documents expliquait que ces forces se prononcedémocratique en Irlande et obligeraient la Grande-Bretagne à agir en conséquence. tôme encore plus alarmant de l'évolution indiquer « processus de paix » au Moyen Orient et le rôle de Yasser Arafat. Une telle attitude a éte réitérée par Martin MeGuiness peu de jours avant la rupture du cessez-le-feu. QUI PLUS EST, GERRY ADAMS et les autres dirigeants républicains ont nourri la plus grande des illusions, cell le l'existence d'une « tamille nationalis te ». Aussi bien publiquement que dans des textes intérieurs, ils ont projeté une alliance avec le nationalisme bourgeois comme une alternative à la stratégie militariste traditionnelle. Malheureusement, leurs illusions envers la bourgeoisie irlandaise sont aussi traditionnelles et aussi erronées que leur foi dans le militarisme, avec cette différence qu'une telle alliance les placerait immédiatement du même côté de la

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barricade que les oppresseurs directs de la majorité de la classe ouvrière

En fait, tout le processus de paix a permis d'assister à l'effondrement de la « famille nationaliste ». Après la fin du cessez-le-feu, tous les partis bourgeois ont commencé des négociations en ayant comme principal point à l'ordre du jour la proposition britannique d'une assemblée unioniste. L'expression formelle de la « famille » — le forum existant à Dublin pendant 18 mois — a produit un rapport final qui jette à la poubelle la revendication d'autodétermination en laissant en plan le Sinn Fein, incapable de le signer. Toutefois, la direction républicaine continue à s'accrocher à la bourgeoisie irlandaise. Selon son analyse la plus récente, la « famille » aurait survécu si elle avait été encore dirigée par le parti populiste Fianna Fail à la place du

Gael, qui est un peu plus ouvertement problèmes se et n'enterre ni la confusion ni La campagne bombe repose toujours sur est disposée à quitter l'Irlansi celle-ci en tant que puissance impériale a intérêt à rester, les pertes en matière de commerce et de tourisme et les 150 millions de pounds de dégâts provoqués par les bombes ne changeront rien à l'affaire.

En même temps, la direction du Sinn Fein joue avec la folle idée selon laquelle les difficultés auxquelles elle doit faire face, découlent du fait que le gouvernement conservateur, ne disposant que d'une très faible majorité, a besoin du soutien unioniste. Elle ne se demande pas pourquoi le Labour Partv et l'establishment britannique dans son ensemble ont le même comportement irresponsable et pourquoi le parti unioniste a voté contre le gouvernement lors d'un vote crucial. Des représentants importants de l'establishment ont demandé au Premier ministre Major de ne pas mêler la politique de son parti à la question irlandaise. Mais ils ont gardé le silence par la suite en confirmant ainsi que l'attitude du gouvernement se base essentiellement sur les intérêts de l'impérialisme britannique. Le Sinn Fein persiste à considérer prioritaires des conversations avec la participation de toutes les parties concernées. Mais, si la GrandeBretagne se retirait de l'Trlande, le Sinn Fein ne pourrait jouer qu'un rôle mineur dans les conversations. Si elle reste, les conversations ne serviront à

Un point d'interrogation encore lus inquiétant se pose en ce qui oncerné la campagne militaire elle-même. Comme l'a expliqué Rory O'Bradaigh du Sinn Fein Républicain dissident, la déclaration mettant fin au cessez-le-feu ne mentionne pas la revendication traditionnelle du retrait des troupes et, en revanche, fait appel aux négociations.

Toutes les déclarations récentes de la direction républicaine montrent que c'est la revendication des conservateurs Jui constitue à ses veux le lien entre action militaire et l'action politique. Londres et Dublin ont fixé pour le 10 juin les conversations entre toutes les parties concernées, dans un contexte électoral de partage, la « famille nationaliste » étant d'accord avec les Britanniques et les Unionistes sur le rejet de toute solution démocratique et disposant des propositions Mitchel pour coincer les républicains à tout moment.

Selon une tactique habituelle, Gerry Adams a salué la fixation d'une date pour les négociations, tout en demandant de la « clarté ». Or, pour beaucoup de militants, l'aboutissement du « processus de paix » n'est devenu que trop clair. Est également clair le symbole d'un leader du Sinn Fein assis en face de l'IRA, à la même table que John Hume, le représentant au Nord du nationalisme bourgeois, et demandant un cessez-le-feu. BERNADETTE MCALISKEY, militante ayant participé à beaucoup de batailles, a lancé un appel pour la convocation d'un congrès républicain qui esquisse une nouvelle voie. Ce serait un pas en avant important, mais à condition que la direction républicaine actuelle abandonne la perspective d'une alliance avec le nationalisme bourgeois. Sans un tel tournant à 180 degrés, la position du Sinn Fein s'affaiblirait davantage du fait qu'il s'efforcerait d'appliquer deux stratégies contradictoires, ayant fait faillite face à l'offenive la plus résolue de l'impérialisme depuis l'éclatement des conflits actuels

Il v a beaucoup de choses à faire. Il y a eu des manifestations massives pour la paix, même si elles n'ont pas eu la même tonalité anti-impérialiste que dans le passé. Les sondages indiquent

DOSSIER

IRLANDE

que la majorité de la population, aussi bien en Irlande qu'en Grande-Bretagne, attribue au gouvernement britannique la responsabilité de la rupture du cessez-lé-feu. L'opposition à un retour au régime du Stormont aussi bien qu'au soutien du partage par Dublin ne se limite pas aux rangs du Sinn Fein. Même pour garantir l'arrangement réactionnaire qu'ils proposent maintenant, les Britanniques devront obliger les Unionistes à faire des concessions à la classe moyenne catholique. Pour l'instant; les Unionistes revendiquent essentiellement le retour à « un parlement protestant pour le peuple protestant » et il ne semble pas qu'il y ait une véritable pression des Britanniques visant à rectifier une telle attitude.

Les marxistes révolutionnaires doivent continuer à défendre une attitude d'opposition intransigeante face à l'offensive impérialiste, en faisant appel à l'auto-organisation ouvrière comme barrière infranchissable contre cette

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