Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : IRLANDE

Prisonniers du « processus de paix »

Inprecor n° 402, mai 1996 · p. 14-16 · 2 506 mots

Irlande Grande-Bretagne

Inprecor a rencontré Bernadette Devlin McAliskey, une dirigeante de premier plan des dittérents mouvements de masse qui se sont développés depuis 25 ans contre le système de

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domination britannique sur l'Irlande du Nord.

Inprecor : Pourquoi l'IRA a-t-elle mis fin à son cessez-le-feu ?

Bernadette Devlin Mc Aliskey : Il y a deux causes principales à cela. En premier lieu, le cessez-le-feu a été décrété avec la croyance que pendant une durée déterminée il donnerait lieu à une certaine forme de dialogue qui mettrait le Sinn Féin directement en face du gouvernement britannique. Dix huit mois plus tard, cela ne s'était toujours pas produit. Ensuite, il y a une cause interne au mouvement républicain. Je ne crois pas que ce soit le fruit d'une décision calculée de la direction de TIRA. Si l'on y repense, l'annonce du cessez-le-feu a été accueillie avec enthousiasme par les militants républicains. C'était perçue comme une victoire. Pour simplifier, les gens l'ont accepté avec une très grande confiance vis-à-vis de la direction de l'IRA. Et ce malgré le fait que la base militante (et d'ailleurs personne dans l'organisation à part la direction elle-même), n'avait à aucun moment été mise au courant de la discussion qui a mené au cessez-le-feu. On croyait qu'il s'agissait à l'origine des résultats d'une « percée » réalisée dans des négociations secrètes. Mais il n'en était rien. Par honnêteté à l'égard de la direction républicaine, Gerry Adams — le président du Sinn Féin —, a dit à l'époque qu'il n'y avait pas d'accord secret. Mais les gens n'ont rien voulu entendre et les événements ne prenaient sens pour eux que s'il y avait eu des tractations secrètes. Alors, de tenta-

Prisonniers du

Propos recueillis par Gerry Foley

Mars 1996 tives d'explication erronées en vaines espérances, la désillusion a commencé à s'installer. Je pense que la direction républicaine a fini par prendre le risque calculé de la bombe de Canary Wharf de façon à réaffirmer son autorité sur son aile militaire. A mon avis, ses membres ont estimé que s'ils ne se décidaient pas à agir à ce moment-là, on se dirigeait vers une situation où des éléments de l'organisation, ou encore des gens qui l'ont quitté, auraient par frustration, mis en œuvre leur propre action militaire. La bombe a constitué un avertissement spectaculaire pour les Britanniques. Canary Wharf est un lieu prestigieux, avec beaucoup d'immeubles de verre. En ayant soin de poser le bombe un vendredi soir, les volontaires espéraient vraisemblablement ne tuer personne. Mais la bombe était très puissante et deux personnes sont mortes. D'un point de vue politique, il est bien sûr impossible de dire où va nous mener la rupture du cessez-le-feu.

• Au niveau international, on a l'impression qu'une confusion extrême règne depuis l'attentat de Canary Wharf et les bombes suivantes. Personne ne sait ce que font les Républicains, si le

« processus de paix » est toujours en cours ou bien si l'on est rentré dans une nouvelle campagne militaire, et tous les protagonistes semblent être dans l'expectative.

La situation n'est guère différente vue d'ici. La bombe de Canary Wharf a peutêtre résolu une tension interne aux structures militaires républicaines, mais les Républicains restent prisonniers de la logique du processus de paix qu'ils ont déclenché. Publiquement, la direction républicaine a troqué l'objectif républicain historique d'une Irlande de (socialiste ou non) 32 comtés en faveur d'une négociation multipartite pour une Irlande consensuelle (I). C'est sur cette base que l'IRA a décrété le cessez-le-feu.

Il y a de quoi être troublé par ce que fait l'IRA ; les Républicains devaient bien se douter qu'un retour aux actions militaires ne les feraient pas revenir à la table de négociation sans qu'ils soient de nouveau confrontés à toute une série de question comme au début du processus : la non-violence et le désarmement de l'IRA notamment. Aujourd'hui, les Républicains ont obtenu une date pour des pourparlers de paix multipartites — à condition toutefois que l'IRA renouvelle son cessez-le-feu. Pourtant aucune trêve n'a été de nouveau décidée, aussi les gens s'interrogent sur les objectifs de l'IRA et sur sa stratégie.

• Un éditorial du principal journal de la communauté républicaine de Belfast-Ouest (Ander-

1) L'Irlande du Nord (occupée par les Britanniques) est constituée de six comtés tandis que la République d'Irlande en compte 26.

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sonstown News) affirmait, il y a quelques mois, qu'il était inutile de faire descendre les gens dans la rue sur des revendications aussi vague que « des pourparlers de paix » ; et qu'il serait plus efficace de mener des campagne sur des revendications concrètes. Qu'est-ce que cela

Cet article traduit un mécontentement réel au sein du mouvement républicain large. Après les grèves de la faim des années 1980-1981 (2), l'IRA constituait la représentation militaire du combat républicain et Sinn Féin sa représentation politique. Mais à la base, dans la communauté. il y avait toutes sortes de gens œuvrant sur des programmes économiques, sociaux, politiques ou touchant la question des droits de l'homme. Il n'y avait pas de lien clairement définis entre les différents secteurs de ce mouvement ; ainsi des membres du Sinn Féin pouvaient être impliqués dans le travail de masse ou des membres d'associations de masse pouvaient être des volontaires de l'IRA. A partir du moment où le mouvement républicain est entré dans des pourparlers secrets, il semble que la stratégie de développement de ce mouvement de masse très large ait été abandonnée. Tout a été centré sur la question du désarmement de l'IRA ou pas : la date pour des négociations multipartites, les participants aux pourparlers, etc. Alors les membres de la communauté ont commencé à craindre que la question des droits de l'homme, celle de la discrimination dans l'emploi et beaucoup de sujets qui avaient fait partie de la vie du mouvement de masses — comme la législation sur un salaire minimum, l'extension de la semaine de 48 heures européenne ou la question des femmes — ne soient mis au placard. Sinn Féin faisait descendre les gens dans la rue pour exiger des pourparlers de paix immédiats alors qu'en fait on privait toujours les prisonniers nationalistes de leurs droits les plus élémentaires et que les militants de base étaient paralysés, ne sachant pas quelle était la stratégie de leur direction et n'osant pas agir indépendamment de peur de faire chavirer la barque.

De nombreuses manifestations conduisent, et c'est caractéristique de la situation nord-irlandaise, à des affrontement avec la police — parce que cette dernière, une fois déployée, se met à brutaliser les manifestants nationalistes. La réaction spontanées des alliés du Sinn Féin comme le SDLP ou le gouvernement irlandais, est d'appeler les manifestants républicains à cesser « cette forme de protestation irresponsable ». La base de leur argumentation étant que maintenant que le processus de négociation a débuté, les gens doivent comprendre qu'il s'agit d'affaires sérieuses à confier aux partis et aux dirigeants politiques.

• Le New York Times a récemment publié un article de mauvaise augure dans lequel il fait état d'un sondage indiquant qu'une majorité des catholiques d'Irlande du Nord accepteraient que perdure la pratique de

« l'internement » si la paix en dépendait (2).

Sinn Féin a pratiquement été le seul artisan d'une situation qu'il ne contrôle pas. C'est sa direction qui a lancé le slogan « donner une chance à la paix ». C'est elle qui a suscité la première demande pour des négociations de paix. Et ce, alors qu'elle n'avait pas les moyens de déterminer voire de peser sur le contenu d'éventuels pourparlers de paix, pour la simple raison qu'elle a autorisé le gouvernement irlandais à parler en son nom. D'une part, la direction républicaine a rendu sa communauté impuissante — pas intentionnellement certes, mais c'est la dynamique produite qui l'a « désarmée », la rendant incapable de saisir ce qui se passe — et de l'autre, elle a donné les moyens à de larges secteurs d'être désormais très actifs contre ses propres intérêts. Par exemple, la direction républicaine a renforcé un large spectre de I'« Amérique irlandaise » — en l'occurrence essentiellement des politiciens américains et des secteurs de l'establishment — qui ont intérêt à une paix à n'importe quel prix. Elle a de même pavé la voie à une propagande nourrie de l'Etat d'Irlande du Sud. Ainsi, dans ce contexte, ceux qui ont le pouvoir ont beau jeu de justifier I'« internement » en posant hypocritement la question de savoir si « on peut faire autrement » alors que les Républicains ont obtenu un rendez-vous pour les négociations de paix, que tout le monde dans le pays arbore le ruban blanc de la paix et ne parle que d'un référendum pour mettre fin au conflit.

• Que faire alors?

La situation est très difficile. Ma plus grande difficulté étant de comprendre comment la direction républicaine a pu ne pas se rendre compte de la profondeur des eaux dans lesquelles elle entrait. Le premier faux-pas a été de ne pas avoir rejeté clairement les paramètres de la déclaration dite de « Downing Street ». La direction des Républicains a finalement déclaré qu'elle s'opposait à ce texte, alors que cela faisait six mois qu'elle œuvrait dans le cadre qu'il imposait. Je pense que la direction républicaine s'est mise d'elle-même dans une situation irréversible. Je ne crois pas qu'un retour aux opérations militaires soit une possibilité

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• effective. Au contraire, je crois que si la direction de l'IRA décidait de reprendre ses opérations militaires, dans le climat qu'elle a contribué à créer, alors la défaite militaire deviendrait une possibilité réelle, pour la première fois depuis quinze ans.

• Alors quid d'un retour aux campagnes de masse?

La vraie question est effectivement comment provoquer des mobilisations massives dans le contexte actuel, où on peut dire qu'une large fraction de la communauté nationaliste croît que les négociations vont mener d'une façon ou d'une autre à un règlement pacifique et équitable. Mais ce n'est pas le cas. Le véritable objectif de ces négociations est de mettre en place ce que les Britanniques proposaient en 1972 : une sorte de partage du pouvoir entre deux blocs - l'un nationaliste, l'autre unioniste —, avec un référendum qui détermine le rapport entre les deux populations tous les dix ou quinze ans, et l'établissement de liens économiques et commerciaux transfrontaliers (avec la République d'Irlande) requis par l'Union européenne d'ici la fin du siècle. Rien de plus et rien de moins. C'est ce qui va se produire et nous ne sommes pas actuellement en mesure de l'empêcher.

2) Le mot « internement » désigne en Irlande du Nord l'ensemble des dispositions d'exception permettant à l'État d'arrêter arbitrairement toute personne connue ou suspectée d'appartenir à l'IRA et d'autoriser ou non les rassemblements.

3) Il s'agit du document britannique qui a préparé la mise en place du cessez-le-feu. Il évoquait le droit à l'autodétermination des Irlandais mais en limitant ce droit au cadre de l'Irlande du Nord, qui est une construction politique réalisée justement pour y assurer une majorité pro-britannique.

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• Où en sont les discussions au sein du mouvement républicain ? Le Sinn Féin a tenu son congrès (Ard Fhéis) à la fin du mois de mars 1996 et dans la phase de préparation au moins,

Republican News, l'hebdomadaire du Sinn Féin s'est fait l'échos de positions très critiques vis-à-vis de la direction.

Le problème des dix-huit derniers mois a été justement l'étouffement de toute discussion. Au sein du mouvement républicain au sens large, et pas seulement dans le Sinn Féin en tant que parti, cela a causé beaucoup d'aigreur. Cette logique est connue d'un mouvement révolutionnaire comme le vôtre : lorsque les gens sont incapables ou ne veulent pas défendre leur position de façon politique, ils le font par des attaques personnelles contre les individus avec qui ils ont des désaccord. Nous avons vécu beaucoup de choses de ce type, ce qui ne s'était pas vu depuis les années 1970. C'est très douloureux lorsque cela arrive à des compagnons qui se sont battus côte à côte pendant 25 ans. L'effet immédiat a été qu'on ne débattait plus de leurs divergences. Ce qui c'est passé c'est que les déçus, ou ceux qui ont commencé à se rendre compte que les choses marchaient mal, ont quitté le mouvement.

Pour être sûr de produire un bon « show » pour les médias américano-britanniques, la direction de Sinn Féin se devait de mobiliser ses troupes. Ainsi, tous les loyalistes à toute épreuve vis-à-vis la direction — indépendamment de tout débat politique — ont été conviés au Ard Fhéis. Mais la contrepartie est que celle-ci n'aura aucun écho réel de ce qui se passe vraiment à la base du mouvement républicain.

• En fait, ce congrès n'a pas été à la hauteur des enjeux.

En effet, et même si un «congrès-grand messe» pouvait être tactiquement nécessaire, cela a empêché la direction du mouvement républicain d'acquérir la légitimité et la sagesse qui sont le fruit du débat collectif. A mon avis, la direction des Républicains a commis une erreur de jugement sur son importance dans le « processus de paix ». Sa dynamique a atteint un point tel que si l'IRA ne décrète pas un second cessez-le-feu, Sinn Féin ne sera pas admis dans les pourparlers. Et si Sinn Féin est exclu des négociations, cela ne constituera pas un gros obstacle parce que le gouvernement irlandais et le SDLP iront négocier sans lui. Si, au contraire, il y a un cessez-le-feu et que Sinn Féin participe aux discussions, il Martin Mc Guinness (à droite) au côté du président du Sinn Féin, Gerry Adams devra choisir entre les quitter ou accepter leur conséquence logique — c'est-à-dire une version ripolinée du statu quo — et en assumer une part de responsabilité.

• Comment sortir de cette impasse ?

Il me semble que le premier pas pour en sortir consiste à faire une évaluation honnête de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous devons nous appuyer sur le cessez-le-feu. La législation répressive spéciale est toujours en vigueur, mais nous pouvons organiser une campagne de masse pour protester contre cet état de fait. Si nous ne revenons pas à une situation de guerre, il y a moins de chance pour qu'il y ait des massacres. Et ainsi il y aura plus de monde pour mener cette campagne. Je crois que Sinn Féin devrait quitter le « processus de paix ». Notre présence dans ce processus ne peut rien y changer. Notre mobilisation doit par contre nous assurer que, quel que soit le mécanisme qui est mis en œuvre dans ce pays, nous nous battrons pour une citoyenneté réelle, pour l'égalité des chances, nous revendiquerons notre identité nationale, le respect des droits de l'homme et articulerons une campagne politique sur cette base. Je pense qu'il est possible de commencer à construire un mouvement politique large qui soulève des questions sociales, de classe et nationale fondamentales, un mouvement qui soit libre parce qu'il ne serait pas lié par des accords avec le gouvernement irlandais et les partis nationalistes bourgeois (comme le SDLP, ndt).

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