Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URUGUAY

A l'heure des veines ardentes

· Inprecor n° 403, juin 1996 · p. 3-4 · 1 481 mots

Argentine et Chili Femmes

Près de cinq mille jeunes venus d'Uruguay, d'Argentine, du Brésil, du Chili et du Paraguay se sont réunis dans le département de Colonia (Uruguay) pour donner vie au « Premier rassemblement du Cône sud pour les droits de l'homme et contre la répression ». Du 3 au 7 avril 1996, un camps de jeunes où prédominait la diversité la plus ample, audacieuse et jubilatoire, a fait le choix de tout se permettre. Sans oublier ni débats, ni propositions devant les problèmes politiques, sociaux et économiques que pose à l'ottensive néolibérale. Sous le mot d'ordre « À l'heure des veines ardentes, l'histoire change », les jeunes du Cône sud de l'Amérique latine ont commencé à se faire entendre.

DURANT CINQ JOURS, NOUS ÉTIONS DES MILLIERS de jeunes à camper et participer activement aux débats, récitals, pièces théâtres et à toutes sortes d'activités artistiques ou de divertissement. Cinq jours de rencontres entre différentes sensibilités et différentes expressions de lutte contre le néolibéralisme : « la lie de la ville » (à en croire le prospriétaire du campement), tous les « fauteurs de violence » rassemblés (d'après certain journal de droite). Mais la violence a brillé par son absence... il n'y avait ni policiers ni vigiles.

C'est en octobre 1995 que la Coordination des jeunes pour les droits de l'homme et contre la répression s'est lancée dans ce projet sans précédent dans la région. Cette coordination réunit près de cinquante associations de quartier, culturelles, des droits de l'homme, de jeunes, des radios alternatives, des groupes de travail spécifiques sur la répression, le racisme, les temmes, les jeunes, les travestis.

Dès les premières heures de la nuit, on proposait des activités culturelles pour tous les goûts : vidéos, pieces de theatre, expressions plastiques, poésie, qui précédaient le récital sur la scène au centre du campement.

On avait prévu une infrastructure complète pour la « petite cité-campement », un magasin avec les produits de première nécessité à prix coûtant, une buvette qui vendait vin et bière pendant le spectacle, des toilettes, des douches, un camion- citerne avec de l'eau potable, du bois, des moyens d'éclaira-

Uruguay

Par Alejandra Ferrari

Montevideo, mars 1996 plus démunis du campement.

ge, des premiers secours, et presque tout ce qu'il fallait pour le fonctionnement des ateliers. Certains groupes ont pris l'initiative de cantines populaires où pouvaient manger les

On a mis en place une commission qui a coordonné la sécurité autour de la scène centrale, une consigne où était gardé le matériel des ateliers et des groupes de musiciens, le magasin ouvert, et des rondes nocturnes ont assuré la tranquillité

La radio FM « Cortapalo », installée sur les lieux mêmes de la rencontre, transmettait des informations concernant le rassemblement et fonctionnait à micro ouvert, chacun pouvant s'y exprimer à son idée. On a seulement interdit la censure et l'intolérance.

Les ateliers ont formé le véritable axe politique de la rencontre. Organisés en plein air, pendant des heures (de deux à six heures selon la température, la lune et l'inspiration), ils étaient animés par des camarades de la coordination uruguayenne et d'Argentine, du

Chili ou du Brésil. Au total, quelque 1 100 jeunes y ont participé, sur les thèmes suivants : sécurité citoyenne ; plastique ; écologie sociale ; racisme ; répression policière et institutionnelle ; travail et chômage ; jeux et divertissements ; éducation ; expression ; légalisation de l'avortement ; drogues ; occupations de logements et de terres : secteurs sociaux exclus ; travestis ; minorité marginalisée ; médias ; action directe non-violente ; droits de

Page 4

*URUGUAY l'homme au Chili ; prisonniers politiques en Argentine; Chiapas. UNE RENCONTRE RÉGIONALE... ET INTERNATIONALE D'Argentine sont venus des représentants de Fora, Desde Abajo, MAS, MST, PTS, Correpi, Frente Grande, Hijos, Eatip, Asentamiento Agustín Ramirez. Du Brésil, des délégués de Movimiento Sin Tierra et de Geledes. Du Chili, des membres du Comité 119, du Collectif Oveja Negra de l'Université de Bolivar, des Estudiantes Tratando de Hacer Algo, de Motor Rabelde Estudiantil, du groupe de femmes Chancletando. Du Paraguay, FM Trinidad. Des messages de solidarité nous sont parvenus du PRT (Mexique) et des organisations de jeunesse européennes de la IVe Internationale : RSB (Allemagne), JGS/JW (Belgique), SAP (Danemark), Rebel (Zaragosse, Etat espagnol), JCR (France), Liberation (Grande-Bretagne), Bandiera Rossa (Italie), Rebel (Hollande), PSR (Portugal). ... POUR QUE COMMENCE À CHANGER L'HISTOIRE. Colonia, ce fut la rencontre de la diversité de cette fin de siècle. Le besoin de nous réunir, d'échanger des expériences différentes, des sensibilités plurielles, de socialiser des attitudes subversives. Dénoncer à la tois l'absence d'espace pour les jeunes dans des sociétés dominées par le capitalisme sauvage et les intérêts des « adultes ». C'est un lieu que nous avons construit : en modelant nos diverses expériences, nos histoires différentes, nous avons fait de Colonia un « territoire libéré » (pendant quelques jours) de la tyrannie des valeurs hypocrites qu'imposent l'idéologie dominante et les institutions qui oppriment l'individuel et le collectif. A en croire certains médias (spécialistes de la désinformation), certains politologues dépassés et certains journalistes objectifs, nous aurions réuni la « fleur nouvelle de vieux militantismes ». Pour d'autres, nous étions des « tribus dans le brouillard ». Un sociologue aux airs de vieux sage a qualifié la rencontre de « manifestation sans racines dans la société », où « l'hétérogénéité » manifeste empêcherait la construction d'une proposition alternative (Gustavo Leal, ex-militant du MLN-Tupamaros dans l'hebdomadaire Brecha du 12-4-1996). Ils sont tous à côté de la plaque. Ils s'en tiennent à la surface des choses, sans comprendre les profondes mutations que vit la jeunesse en Uruguay et en Amérique latine. Nous assistons à de nouvelles formes d'expression, à de nouvelles discussions et à une multiplicité de demandes et de revendications, dont beaucoup étaient jusqu'ici des thèmes tabous, pour les organisations sociales aussi bien que politiques, à de nouveaux modes d'organisation. Nous, les jeunes de cette fin de siècle, nous portons le poids de gouvernements autoritaires, de l'effondrement de modèles et de références politiques, idéologiques, stratégiques. Nous avons vu tomber le Mur et nous cherchons une identité propre qui nous permette de nous unir dans la diversité. Dans leur grande majorité, les jeunes ne se sentent représentés par personne, pas même par ces organisations qui se proclament avant-garde. Faire notre propre expérience, ouvrir de nouvelles portes pour prendre à rebrousse-poil cette société qui prétend en laisser beaucoup sur le bas-côté et n'en promouvoir qu'une minorité. Voilà ce que nous avons commencé à faire ensemble, dans un cadre pluriel que partagent des secteurs jeunes de l'avant-garde politique et sociale, et des secteurs qui s'expriment avant tout sous la forme de groupes alternatifs de musique, d'art, de communication, de pratiques sexuelles différentes. Dès le premier jour, Colonia a accueilli des jeunes femmes organisées (le groupe Teindira a coordonné l'atelier sur la légalisation de l'avortement), des minorités raciales, les groupes sociaux marginaux, les lesbiennes, les gays, les travestis, les étudiants et les chômeurs, les « barras bravas » du football, ceux qui occupent des terres et des logements, les artistes. Pour tout dire, ceux qui sont traités comme des citoyens de « seconde catégorie », aussi bien dans les centres urbains que dans les zones rurales. A Colonia, nous avons commencé à intégrer des sensibilités toujours laissées en marge. C'est le point de départ d'un mouvement de contre-culture, de protestation et de dénonciation du projet bourgeois hégémonique, de condamnation de la société de consommation. Un appel audacieux à tout ce qui est hors-la-loi, une sorte d'utopie réactive qui trouve un lieu où s'exprimer, se manifester, s'organiser, même si c'est encore très embryonnaire. On a fait le pari de la synthèse de l'hétérogénéité (mais une synthèse collective, assumée librement et consciemment), du refus de la fragmentation et de l'individualisme, du droit à jouir de la vie, en plantant des points d'interrogation sur les cerveaux alourdis par de vieux schémas, sans renoncer à des valeurs aussi chères que la fraternité et la solidarité. Colonia n'est pas un point d'arrêt. La lutte continue. Et cette continuité donne une légitimité à notre combat de chaque jour. Jeunes, nous sommes aujourd'hui des « sujets » réels pour le bloc au pouvoir. Le « cabinet social » du gouvernement Sanguinetti a annoncé, une semaine après notre rencontre, qu'il mettait dans ses priorités un programme pour la jeunesse. Ils ont marqué le coup. Mais dans le même temps, l'appareil de répression investit 2 millions de dollars dans des opérations de patrouille dans les rues de Montevideo pour lutter contre la « délinquance juvénile » et, simultanément, on met en œuvre une contre-réforme de la sécurité sociale et de l'enseignement. Double langage. Pour se battre efficacement, il n'y a pas d'autre solution que d'organiser la résistance. Opposer notre cri nouveau et plus intense au néolibéralisme régnant. Colonia est la meilleure preuve que nous sommes très loin de la fin de l'histoire. Tout au contraire : elle peut commencer à changer.

Une erreur sur cette page ?