Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARGENTINE

Vingt ans, ce n'est rien

· Inprecor n° 403, juin 1996 · p. 5-6 · 1 572 mots

Argentine et Chili

1976 24 mars, 1996

Vingt ans, ce n'est rien

Vingt apres les tenebres qui se sont abattues sur la societe argentine, avec une dictature militaire qui a porté à son paroxysme la persécution politique, l'emprisonnement, lo torture, la disparition de personnes et l'avilissement de l'être humain, la lutte contre l'oubli, pour recouvrer la mémoire, a pris une dimension et une profondeur sans précédent.

EN MARS 1996, SE SONT DÉPLOYÉES dans tout le pays une multitude d'initiatives, mobilisations, inauguration de plaques commémoratives, leçons civiques dans les établissements scolaires, minutes de silence lors des matchs de football, tables rondes, débats et séminaires, manifestations de rues pour dénoncer les tortionnaires et soutenir leurs victimes. Leur but était de reconstruire les mécanismes sociaux qui relient l'expérience actuelle à celle des générations antérieures. (1) Le point culminant s'est situé du 21 au 24 mars, avec le début de la ronde des Mères, le festival de Rock para Contar, la marche aux flambeaux et le gigantesque rassemblement final, où le centre politique du pays s'est vu débordé par un sujet social collectif aux caractéristiques multiples. L'occupation virtuelle de la mythique place de Mai a tranché en faveur de ceux qui réclament la vérité et la justice, ce qui était encore en discussion les jours précédents avec le Gouvernement national. (2) Il ne s'agit pas d'un phénomène social spontané. Le coup d'Etat de 1976 a eu lieu au point culminant d'un long processus historique, où militarisme et putschisme se conjuguaient périodiquement pour défendre le pouvoir et conjurer l'irruption des sujets sociaux collectifs, qui s'efforçaient sans relâche de renverser l'ordre des choses. Nos classes dominantes et leur État sont porteurs d'une longue tradition de répression - toute étude historique, même superficielle ne manquerait pas de le mettre en évi dence — mais jamais comme lors de la période 1976-1983 on n'a atteint ce que nous appelons aujourd'hui le terrorisme d'État. Jamais on n'est parvenu à exterminer autant d'hommes et de femmes qui par différentes voies, différentes formes d'organisation politiques et sociales, luttaient pour une vie meilleure, pour une autre culture, pour une société sans exploitation ni oppression ... Des travailleurs et des représentants de secteurs populaires, des militants syndicaux et politiques, des étudiants et des intellectuels critiques, des jeunes — rescapés de l'aventure

Argentine

Par Eduardo Lucita et Rubén Lozano Buenos Aires, 26 mars 1996 militaire démentielle des Malouines —, des religieux, des femmes, des enfants et des vieillards, personne n'a échappé à la barbarie de l'État. Comme en d'autres occasions, comme chaque fois que l'incapacité de gouverner était flagrante, les figures publiques du putschisme avaient fait valoir la nécessité de « mettre de 'ordre » dans le désordre de la société civile, de treiner la « guérilla industrielle », un euphémisme vulgaire pour oter toute légitimité au pouvoir des travailleurs dans les entreprises, de « reconstruire » la Nation assiégée par les organisations révolutionnaires qui contestaient la capacité opérationnelle des Forces armées. TOUT CELA DISSIMULAIT LE FAIT que la base de cette mise en question résidait dans la crise du capitalisme local, partie prenante de la récession prolongée au niveau mondial Il s'agissait de la fin d'un cycle historique et de l'éclatement des alliances de classes constituées au cours de la longue période précédente, laissant à nu les limites du modèle de développement, des structures et des formes traditionnelles de domination sociale. Les classes dominantes se sont engagées dans leur propre recherche d'un nouveau bloc de pouvoir pour résoudre la crise d'hégémonie qui les rongeait depuis des décennies. C'est ce qu'elles ont consolidé à partir de 1991, dans le cadre du gouvernement péroniste actuel, avec la mise en place du Plan de convertibilité et l'approfondissement des politiques d'ajustement structurel. Le putsch de 1976 et ses conséquences sociales ont créé les préconditions nécessaires pour le développement d'un program-

1) Toutes ces manifestations ont été organisées par la commission pour « la mémoire, la vérité et la justice », qui regroupe tous les organismes de droits de l'homme et des organisations sociales et politiques, à l'exception des Mères de la Place de mai, qui avaient organisé leur propre initiative le 23 et ont quitté la Place à minuit. Le 24, plus de 80 000 personnes ont participé à la manifestation centrale.

2) Le gouvernement a menacé d'interdire les manifestations qui ne seraient pas sous la protection policière de l'État ; les organisateurs ont refusé la présence des forces de l'ordre ; finalement les manifestations ont eu lieu, et la police n'était visible qu'à plusieurs centaines de mètres.

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TORI Panis, octobre 1983. Manifestation devant l'ambassade d'Argentine (Simone Signoret, Yves Montand, Bemard Kouchner,

Alain Krivine et Serge Foucault). me économico-social qui, sous la direction des corporations financières transnationales et du grand capital autochtone et étranger, a bénéficié du soutien politique des partis traditionnels. L'Eglise catholique a donné une caution morale aux méthodes employées, ce qui est impardonnable. CE PROGRAMME S'EST TRADUIT par l'offensive généralisée et soutenue du capital sur le travail, au détriment de l'ensemble des conquêtes que arrachées par les travailleurs au fil des générations. Cette offensive se poursuit aujourd'hui, et impose un rapport de forces sociales totalement adapté aux nécessités de l'accumulation capitaliste et de la nouvelle configuration du pouvoir. Mais si au cours de ces vingt années, le programme s'est développé sans solution de continuité, pour ce qui est de la période qui va de 1983 à aujourd hui, années de restauration démocratique et d'exercice des libertés publiques, il a progressé avec la légitimité d'une démocratie représentative dans les espaces qu'a du lui concéder le mouvement ouvrier et populaire. Le chômage et l'exclusion sociale, la chute des salaires et la remise en cause des conquêtes sociales historiques, la termeture des entreprises et l'aliénation des sources d'énergie, la destruction des acquis scientifiques et technologiques, de l'enseignement et de la santé, la soumission de la nation à la volatilité des circuits financiers, la corruption généralisée, sont les preuves les plus évidentes du changement dans les rapports de forces sociaux. Et pas seulement sur le terrain économique et politique. Une vaste opération idéologique visant à effacer la mémoire . collective, à rompre les mécanismes sociaux qui reliaient le passé des individus à leur présent, a été engagée parallèlement. On peut identifier dans les diverses mesures prises par le pouvoir politique différents moments de la mise en œuvre de cette véritable « technologie de l'oubli », qui prend la forme d'une amnésie institutionnelle. L'abolition d'une Il ne s'agit pas de n'importe quelle mémoire, mais de celle quer une continuité artificielle. Une imposition de loubli qui dont l'extinction conduit à ignorer les faits du est aussi la conformation d'une mémoire civique sous surveillance.(3)

Les expressions qui rendent compte des événements politico-sociaux des années 70, telles que « une guerre entre appareils armés », ou qui parlent d'une logique reposant sur la

« violence irrationnelle », d'une supposée

« théorie des deux démons », empêchant de

TI0, comprendre ce qui s'est passé à cette époque

La dimension de l'anéantissement, et la méticulosité opératoire employée pour faire disparaitre les personnes, mettent en relief l'importance acquise par les réseaux sociopolitiques qui se sont construits à marche forcée dans les différents espaces de confrontation (usines, quartiers, universités, centres de production et développement culturel, etc.)

mettant en cause moralement et matériellement l'exercice du pouvoir des classes dominantes. (4)

Cette opération idéologique veut conjuguer l'oubli de la politique d'anéantissement, avec la mémoire, terrible, sinistre, comme une douleur qui perdure et s'étend, pour constituer des témoins muets du passé, détenteurs d'une culpabilité... et d'une dette.

CETTE FORME DE TERREUR, QUI IMPLIQUE la culpabilité des victimes, dissimulée sous ces formes démocratiques, se manifeste crûment dans le sud du pays où ceux qui ont tué un ouvrier de la métallurgie qui manifestait pour défendre son poste de travail ont été remis en liberté, alors que cinq dirigeants de la métallurgie, camarades de la victime, sont poursuivis en justice.

Pourtant, malgré des rapports de forces très défavorables, le mouvement social et politique donne des signes de réaction et de résistance : grèves et manifestations qui, bien que dispersées et isolées, touchent l'ensemble du pays, marches civiques contre l'assassinat de jeunes, désobéissance civile lors de différents conflits locaux, lutte contre l'impunité et la dissimulation, activité des organismes de droits de l'homme, en particulier celui des Mères..., mais aussi formation récente de Hijos, por la identidad y la justicia, contra el olvido y el

Silencio (Entants, pour lidentité et la justice, contre l'oubli et le silence), dont la constitution est surtout emblématique.

C est une preuve flagrante que les dirigeants ont aussi échoué dans la construction de l'oubli, qu'ils ne parviennent pas à effacer la mémoire collective et que les nouvelles générations rejoignent la lutte pour la mémoire, la vérité et la jus-

L'obstacle majeur auquel se heurte la politique des classes dominantes tient précisément à l'établissement du non-oubli, qui interdit la mise en place de certains pactes — certaines complicités entre secteurs de la société civile — pour effacer les événements récents, une forme de « disparition » non pas de corps humains, mais d'événements historiques.

Face au pouvoir qui s'efforce de construire l'oubli avec une forme de mémoire subordonnée, la conscience critique se doit d'affirmer une mémoire active cultivant le non-oubli, à l'opposé de l'amnistie, avec sa composante d'amnésie.

En réalité qui oublie seulement le non-oubli.

3) Comme l'indique Nicole Louraux dans « De l'amnistie à son contraire ».

4) Cf. l'appréciation pertinente de Inés Izaguirre dans * Disparus : la construction d'une identité ».

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