Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Changer la CFDT

· Inprecor n° 403, juin 1996 · p. 7-9 · 2 764 mots

France Syndicalisme

Changer la C7D7

Pierre Cours-Salies, sociologue (département de science politique, faris VIll Saint-

Denis) et militant du SGEN-CFDT tait avec nous le point de la situation dans la CFD1 où une opposition, regroupée autour du mensuel Tous ensemble, prépare une

Assemblée générale d'un millier de militants début juin.

Inprecor : La direction de la CFDT se présente, notamment depuis le mouvement social de novembre-décembre 1995, comme l'interlocuteur privilégié du gouvernement. Quelles en sont les conséquences internes? Pierre Cours-Salies : Dépassons la rage légitime devant des agissements destructeurs ! En fait, la direction confédérale est actuellement en très mauvaise situation. Son bilan est en train de la rattraper. Elle était mandatée pour consolider la Protection sociale en la réformant. Cela supposait un débat luraliste. Elle a fait le contraire, approuvant le « plan Juppé ›on à 80 % ». Les négociations sur le temps de travai n'apportent aucune concession patronale. Au contraire, le patronat exige flexibilité et annualisation sans aucune ouverture en faveur d'une réduction du temps de travail, encore moins pour des embauches. Le gouvernement, qui voit venir la fin de la période prévue pour ces négociations, s'apprête à légiférer : sous la forme d'une loi permettant de négocier en contournant les conventions collectives nationales au profit de négociations d'entreprises, qui seraient menées y compris avec des « représentants » sans appartenance syndicale. Une loi valable pour trois ans en faveur de la dérégulation, comme le souhaite l'aile la plus dure du patronat allemand et l'aile la plus décidée à l'affrontement au sein de la CDU. Pour la direction de la CFDT ce sera une nouvelle occasion de perdre encore du peu de crédibilité qui lui reste: devant les médias et dans l'appareil lui-même. Elle avait parié sur ce cadre-là de négociations responsables au lieu de revendiquer, dès novembre 1995 : « réduire le temps de travail, embaucher un million de chômeurs, c'est sauver la Sécu, rendre l'espoir aux salariés, relancer l'économie ». De nombreux responsables, « critiques » mais non ralliés au courant de gauche disent que la direction confédérale provoquera une nouvelle crise interne si elle signe un nouvel accord sur l'Unedic continuant à mettre les chômeurs à la misère : n'oublions pas que, quand Nicole Notat, déjà secrétaire générale de la CFDÎ, était Présidente de l'UNEDIC, elle a fait décider un « accord » grâce auquel les bénéfices des caisses de chômage servent à subventionner des patrons s'ils mbauchent des chômeurs de longue durée, alors que, pou ela, il a été décidé une allocation dégressive qui, de quatr mois en quatre mois, réduit les revenus des chômeurs. Actuellement, en France, près de 50 % des chômeurs touchent moins de 3.000F alors que les cotisations salariales

France Propos recueillis par Sabra Martin Paris, 25 mai 1996 pour le chômage n'ont pas cessé d'augmenter depuis quinze ans. On mesure la gravité de cette question quand on sait que 50 % des salariés se sentent menacés par le chômage, 25 % disant l'avoir eux-mêmes subi, directement ou dans leur famille.

• Après les différents départs de la CFDT, la direction doit avoir les mains plus libres ...N'était-ce pas en janvier qu'il fallait prendre l'initiative de scissionner en dénonçant cette direction dont la trahison était manifeste ? En novembre-décembre 1995, entre les déclarations confédé rales et la mobilisation, quel militant pouvait se sentir de la même organisation que Nicole Notat ? La direction a été minoritaire pendant tout le mouvement. Mais elle a pu se maintenir, pour plusieurs raisons. D'abord, comprenons-le, la trahison n'a pas été ressentie avec la même intensité dans toutes les régions et tous les secteurs. Dans le privé, l'action était inégale : les confédérations n'ont pas mis en avant des revendications comme la réduction du temps de travail avec embauches, l'augmentation des salaires, le changement de statut des précaires. Dans ces secteurs, en janvier, les militants les plus actifs pensaient qu'il faudrait plusieurs mois de débats pour que le désaveu de la direction devienne volonté de la chasser. Vérification : en avril, au congrès de la métallurgie, sans poser la question de la direction confédérale, une opposition catégorique à l'orientation confédérale a rassemblé plus de 60 % des mandats. Cela ne chasse pas la direction confédérale mais confirme que la majorité des militants et des structures syndicales ne se reconnaissent pas dans une telle direction. Fallait-il décider de « quitter la CFDT » pour réorienter le mouvement syndical français sur la base d'un regroupement de forces qui auraient été quasi uniquement issues du secteur public ou de la Fonction publique ? L'écrasante majorité des militants de la CFDT a pensé qu'il fallait faire un autre choix. Le projet était de rassembler toutes les énergies pour exiger un congrès extraordinaire. La direction confédérale n'aurait pas résisté à une force exigeant ainsi de rouvrir les débats sur l'orientation et la pratique à condition que le courant constitué autour de cette bataille intervienne, publiquement, sur une ligne syndicale, afin d'alimenter le débat par la pratique et pas seulement dans les instances internes à la confédération.

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* FRANCE Cela n'a pas pu se faire à cause des départs dans un certain nombre de secteurs. Mais, pour mieux comprendre la situation actuelle, il faut ne pas cacher les faiblesses de l'opposition. Sa force réside dans sa pratique; hors de la CFDT, son Identité est peu visible. Depuis des années, elle a eu peu d'écho dans la presse, hormis lors du congrès confédéral de Montpellier (mars 1995). Pour ne pas tomber dans le piège des camps retranchés et des polémiques « archaïques », elle a voulu faire ses preuves autour de propositions syndicales. Du coup, elle n'est compréhensible que là où se trouvent des militants. Qui connaît son idéologie, ses options ? Ceux qui ont scissionné, dont beaucoup sont de vieux militants d'extrême gauche, au lieu de tourner l'impatience des militants contre la direction, ont en réalité scissionné la gauche de la CFDT. Certains pensent qu'il vaut mieux faire ce qu'on juge bon par soi-même et sont convaincus que la direction de la CFDT est indéboulonnable, trop solidement bureaucratisée pour être chassée par la majorité des forces syndicales. Certains ont choisi, utilisant à leur taçon le label de SUD, de tourner le dos au vieux mouvement ouvrier, « trop bureaucratisé, gelé, impossible à changer de

• La création de différents syndicats SUD conforterait donc à vos yeux la direction de la CFDT? Distinguons avec soin, entre les scissions provoquées par la direction et les options de militants qui, en terme de pratique syndicale nous sont, pour la plupart, assez proches. On se souvient que les militants des PTT qui ont constitué Solidaires Unitaires Démocratiques aux PTT (ou le CRC dans la Santé) ont été exclus par leurs fédérations et la direction confédérale de la CFDT, en 1988-1989. Aujourd'hui, après le mouvement de novembre-décembre 1995, la situation est très différente : toutes les chômeuses, tous les salariés ont vu le rôle de la direction confédérale de la CFDT « à chaud », et les militants des autres syndicats ont vu aussi où se trouvaient la majorité des forces syndicales de la CFDT. Tout un chacun se demande « comment elle peut encore rester là ». D'une part, donc, la direction confédérale souhaite ces départs et elle claironne elle-même dans la presse « que les mécontents s'en vont d'eux-mêmes » : l'effet politique de ces scissions est de freiner le rassemblement autour de Tous ensemble. « Redresser la CFDT, oui, la casser non », disent de nombreux militants. On les comprend : pourquoi tourner le dos à l'écrasante majorité de la CFDT au lieu de discuter avec tous ceux qui le souhaitent d'une réorientation de la centrale, de ses règles de fonctionnement et d'une nouvelle direction ? Nous faisons ce choix; mais, provisoirement, la direction a créé une défiance en nous assimilant à un projet de scission. Nous posons une question à ceux qui s'en vont. Veulent-ils une atomisation du mouvement syndical ? J'ai quelques souvenirs, dont je pensais que les camarades avaient tiré des leçons. Dans les années soixante-dix, on avait pu voir des militants de groupuscules « d'avant-garde » exiger, par exemple, de rebaptiser les Comites de soutien à la lutte du peuple chilien : il faut dire lutte révolutionnaire, sinon on en trahit le sens ! On vote. On « dégage la gauche ». Trois mois après, il n'y a plus rien, et le soutien est assuré par le P S. ou le PC. « Dégageons la gauche », « plus pur que moi tu meurs » ? Va-t-on, dans le mouvement syndical assister aujourd'hui à une telle « créativité » ? Veut-on construire une confédération de plus, ou une nouvelle organisation « de type nou-

CGT-CFDT-FO-CFTC-FMC

CHEMINOTS EN GREVE

POUR LE SERVICE PUBLIC

E MAINTIEN DE LEUR STATUT - CUNICITE DE LA SHCF

CONTRE LE DEMANTELEMENI

JE LEUR REGIME DE RETRAITE ET DE PREVOYANCE

APPE veau » ? Pour ce qui concerne la Ligue, il y a vingt ans, cela n'a jamais été tenté dans le mouvement syndical. Dans la situation sociale actuelle, plus de la moitié des salariés sont de fait privés des droits sociaux : les six millions de salariés des petites et moyennes entreprises, dont 80 % ne bénéficient même pas d'une présence syndicale ; les salariés sous statuts précaires, sans doute plus de deux millions, dépendent de l'arbitraire des employeurs. On constate aussi, avec la durée du chomage permanent, la pénétration des idées racistes dans les couches les plus paupérisées, il y aurait de quoi réfléchir à deux fois. Comment faire des syndicats sympathiques entre soi dans les secteurs les plus protégés et tourner le dos aux solidarités et aux batailles pour la réorientation de l'ensemble du mouvement syndical ? Surtout, quand on voit dans la CFDT que la majorité des militants rejettent la direction, pourquoi ne pas avoir la patience de se tourner vers toutes ces forces pour construire une nouvelle majorité de direction ? Je ne pense pas qu'un seul salarié, en décembre 1995, se soit dit qu'il manquait une confédération de plus pour mieux réussir la mobilisation. Certes, la plupart de ceux qui partent ne veulent pas créer une confédération, mais ne supportent plus d'être dans la CFDT. Que feront-ils si nous parvenons à changer la CFDT ? Ils reviendront. Pourquoi fractionner des forces dont l'impact peut changer l'orientation et la direction de la CFDT beaucoup plus vite ?

• Vous êtes donc hostile aux projets de SUD et du

Groupe des Dix ? Eux sont devant la question : oui ou non, nouvelle confédération ? Sur quelles références de revendications et de pratique syndicale ? S'il ne s'agit pas d'une centrale « d'avant-garde », serait-ce la simple juxtaposition des revendications catégorielles ? L'invocation de « quelques valeurs générales » ? Comment répondre, avec ce bagage aux questions sur le temps de travail, le plein emploi, le chômage, le financement de la Protection sociale ? Si les références se consolident, veut-on en faire une organisation qui pèsera dans le champ syndical ? Sur quelle ligne ? L'invocation de l'unité, on le sait, peut servir à diviser : « plus unitaire que moi, tu meurs, parce que l'unité doit passer par mes mots d'ordre et mes dates ». Soyons plus réalistes : les forces qui peuvent se rassembler, entre le Groupe des Dix et des ex-CFDT, n'ont pas une gran-

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de homogénéité : quels que soient les dirigeants, les réalités sociales des organisations pèsent. Ainsi, par exemple, le SNUI (Impôts) a refusé de participer aux Etats généraux du mouvement social et à diverses actions parce que ses adhérents ne comprendraient pas « une trop grande dispersion ». Certes, le même syndicat participe à la campagne Agir ensemble contre le chômage (A.C !), certains de ses dirigeants y assurent même une présence active ; mais ils n'ont pas voulu, par exemple, participer à une initiative proposée par A.C ! APEIS, et Droits Devant, qui escomptaient que les fédérations syndicales des Finances appellent leurs adhérents à refuser de poursuivre les contribuables ›auvres pour leurs retards d'impôts. La CGT et la CFDI ont accepté, pas le SNUl, qui a jugé que sa base d'adhérents ne voudrait pas assumer une telle attitude à l'égard de l'administration. Gageons que les militants de SUD, dans les mêmes circonstances, auraient accepté, comme la gauche de la CFDT. Pour l'essentiel, le Groupe des Dix témoigne du fait que le peuple de gauche a voulu aller plus à gauche que les gouvernements de gauche. C est à encourager, en trouvant des cadres unitaires. De là à en faire un modèle de recomposition du mouvement syndical ! Plus largement, peut-on réorienter le mouvement syndical français en composant une nouvelle organisation syndicale à base de fonctionnaires, à côté et en concurrence avec les autres confédérations ? Sans même le vouloir, on se lance là dans une compétition, qui aura des effets diviseurs. Fait-on une croix, au-delà de la CFDT, sur les forces qui, dans la CGT., mènent des discussions sur la nécessaire transformation des relations entre l'appareil syndical et la masse des salariés ?

• Cela semble bien le cas de SUD-Education à partir d'une scission du SGEN. Pourquoi ne sont-ils pas allés à la FSU? Dans le SGEN-Paris, une minorité voulait partir dès 1990 ou 1991. Ils voulaient un syndicat « gauche ». A leurs yeux, la FSU est trop corporatiste. Ils choisissent d'adhérer au Grouoe des Dix. Quand on voit le panorama syndical dans l'Éducation nationale et l'évolution de la FSU, pourquo

FRANCE * aller fabriquer un nouveau syndicat, essentiellement dans le premier degré, et taire de la concurrence au SNUIPP et au SGEN qui restent opposés à la direction confédérale ? Pourquoi le faire quand, lors du congrès du SGEN-Paris, le 21 mai, on trouve 62 % pour participer à Tous ensemble, 4% d'abstention et 32 % pour « partir » ? Élargissons la réflexion. Cet éparpillement des forces militantes traduit, selon moi, une immense désorientation : à quoi sert un syndicalisme actif dans un pays comme le nôtre ? Beaucoup de militants ne le savent plus : la phase de décomposition, depuis la fin des années soixante-dix, a été très longue. En croyant donner des réponses neuves, au lieu de se soucier avant tout de proposer une ligne d'unité d'action en vue de recomposer l'ensemble du mouvement syndical, certains poursuivent la décomposition. Une véritable recomposition d'un syndicalisme de lutte passe par des propositions pour une unité d'action permanente, comme celles avancées pour l'Assemblée générale des 7 et 8 juin prochains.

• Pour revenir a la CFDT, quelle est aujourd'hui l'influence de l'opposition ? Numériquement, peu sont partis. Un beaucoup plus grand nombre a rejoint l'opposition, y compris dans des régions ou des secteurs où nous étions très peu présents il y a un an. L'assemblée que nous organisons sera donc une rencontre d'un millier de militants pour une CFDT de lutte, pour peser ensemble autour de propositions. Si la direction confédérale acceptait une consultation, celle-ci donnerait à peu près les réponses suivantes. « Approuvez-vous la conduite de la direction depuis mars 1995 ? 25 % environ répondraient oui. « Pensez-vous qu'il faille immédiatement un congrès confédéral pour changer la direction ? » 35 à 40 % diraient oui. « Souhaitez-vous une période de débat de six mois préparatoires à un congrès à une date rapprochée (début 1997 par exemple, puisque celui prévu en 1998 est trop éloigné) ? » 65 à 70 % seraient La direction confédérale ne peut accepter une consultation Ju'elle est assurée de perdre. Elle n'obtient pas de résultats revendicatifs. Aucune scission ne permettra de construire ur mouvement syndical unissant salaries et chomeurs, pour lutter contre l'éclatement de la société, contre la remise en cause de l'autonomie des femmes et de leurs droits à de vrais emplois et de vrais salaires, pour de nouveaux droits pour tous et toutes : il y faut une réorientation de tout le mouvement syndical, dont le changement de direction de la CFDT serait un immense encouragement et un instrument d'action, de mobilisation des énergies. Notre choix de transformer la CFDI suppose que les salariés distinguent bien qu'il y a deux courants différents dans la centrale : se confondre avec les actes et les déclarations de Nicole Notat, largement promotionnée par les médias, serait insupportable. Heureusement il n'en est rien : de plus en plus souvent, les médias tiennent compte de l'existence d'une « opposition dans la CFDT ». Intensifier l'autonomie d'initiatives et d'expression est indispensable, pour réorienter la CFDT en vue de changer l'ensemble du mouvement syndical : cela nous place dans la continuité des besoins exprimés lors du mouvement de novembre-décembre 1995, Tous ensemble !

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