Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

Amère désillusion

· Inprecor n° 407, novembre 1996 · p. 36 · 807 mots

Nicaragua

Les résultats définitifs des élections nicaraguayennes ne sont pas encore connus, et la victoire annoncée du candidat de droite Aleman, crédité de 49 % des voix, est contestée par le FSLN, dans l'espoir, si ce score était ramené au-dessous de 45 %, de disputer alors un second tour décisif au mois de décembre. Daniel Ortega accuse pourtant 11 points de retard sur Aleman, et la polarisation dont témoignent ces résultats, avec 13 % des voix réparties entre les 21 autres candidats, rend hautement improbable, si ce deuxième tour avait lieu, un renversement de situation. DANIEL ORTEGA N'AVAIT pas ménagé les déclarations conciliantes, les ouvertures en direction de la bourgeoisie, les bonnes manières à l'attention des États-Unis, au point que la grande presse s'est plu à relever ce qu'elle présente comme une conversion spectaculaire à « l'économie de marché », le renoncement à tout projet révolutionnaire. Il ne s'agit malheureusement pas seulement d'un discours de circonstance, mais de l'évolution constante de la direction sandiniste au cours des six années écoulées depuis qu'ils ont dû quitter le pouvoir, après les élections de 1990.

A l'époque, les sandinistes avaient perdu la tête haute : l'épuisante guerre d'usure des contras, armée de toutes pièces par les États-Unis, avait ruiné l'économie, causé de lourdes souffrances et eu raison de la capacité de résistance du peuple nicaraguayen. Un an plus tard, lors du 1er congrès du Front sandiniste, les militants s'étaient remis en ordre de bataille, décidés à défendre pied à pied les conquêtes de la révolution, comme en témoignaient les nombreuses grèves contre le gouvernement de Violeta Chamorro. Décidés aussi à réclamer des comptes à la direction, à propos de la fameuse piñata, qui mettait au jour corruption et enrichissement personnel de dirigeants sandinistes au plus haut niveau.

En vain. Au nom des intérêts supérieurs du parti, Daniel Ortega a couvert ces agissements, censés fournir au FSLN des moyens financiers qui lui faisaient défaut. S'est ainsi consolidée ce que ses adversaires décrivent comme une caste privilégiée, des hommes d'affaires sandinistes plus préoccupés de voir jugulée l'inflation que d'aider les travailleurs à se battre pour leurs salaires et leurs droits. Si cette piñata a porté un tort considérable au Front sandiniste, elle n'est

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Amère désillusion

Par Pierre Sylvain pourtant pas l'élément décisif de l'évolution de la direction du FSLN.

Au premier comme au second congrès du Front, tenu en mai 1994, Daniel Ortega s'est appuyé sur la base combative pour asseoir son autorité et neutraliser ses adversaires, avant tout le courant dirigé par Sergio Ramirez - qui devait rompre quelques mois plus tard pour former le Mouvement de rénovation sandiniste et connaître un cinglant revers électoral avec à peine quelques pourcent des voix lors du récent scrutin. Alors président du groupe parlementaire sandiniste au parlement, Sergio Ramirez appelait à une clarification de la politique du FSLN, écartelée entre un soutien actif au gouvernement Chamorro face à ses opposants de droite d'une part, et son engagement résolu dans les luttes contre la politique néolibérale de ce même gouvernement d'autre part.

L'évolution de la situation internationale a fait le reste. Effondrement de l'Union soviétique, dégradation brutale du rapport de forces en Amérique centrale : le FMLN au Salvador est conduit à déposer les armes et à négocier des accords de paix dans des circonstances contraires qui précipiteront son éclatement, l'aile dirigée par Villalobos rompant radicalement avec son passé révolutionnaire. Au Guatemala. la situation n'est guère plus favorable. Et ce n'est pas l'extraordinaire lueur d'espoir jaillie des confins de la selva lacandona au Chiapas qui peut suffire à inverser cette tendance, et à contrer par sa seule magie la déferlante néo-libérale.

Aleman peut multiplier aujourd'hui les déclarations conciliantes, appeler à l'unité nationale la plus large, sandinistes compris, pour « redresser le pays », il lui est difficile de s'émanciper du camp qui le soutient et à qui il doit sa victoire, à commencer par la puissante bourgeoisie d'affaire de Miami où se retrouvent anciens somozistes et anticastristes virulents. C'est pour écarter cette droite là que la direction sandiniste a multiplié les concessions au gouvernement de Violetta Chamorro, et cherché dans ces élections à se concilier autant de faveurs, Daniel Ortega allant jusqu'à choisir comme colistier un ancien dirigeant du COSEP, la puissante organisation patronale nicaraguayenne. LA DÉFAITE N'EN est que plus amère. Le FSLN, malgré les errements de sa politique, a manifestement recueilli les suffrages de tous ceux qui comprennent bien qu'ils n'ont pas d'autre instrument de lutte pour se défendre contre l'aggravation de la politique d'austérité qu'annonce la victoire d'Arnoldo Aleman. Mais il y a peu d'espoir que cette volonté conduise à un changement de politique et de direction dans un parti où Daniel Ortega a su neutraliser et réduire les oppositions. Il est pourtant urgent de tirer les leçons de cette défaite et de revenir aux sources du sandinisme, un mouvement profondément révolutionnaire.

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