Inprecor 1974–2004

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LIVRES DU MOIS

Denis Berger et Henri Maler, Une certaine idée du communisme

· Inprecor n° 407, novembre 1996 · p. 35 · 490 mots

Denis Berger et Henri Maler, Une certaine idée du communisme, Répliques a François Furet, Editions du Félin, 125 f. Au moment même où le livre de François Furet, Le passé d'une illusion — essai sur l'idée communiste au XXème siècle, ressort en livre de poche, le livre de Denis Berger et Henri Maler, constitue, bien plus qu'un pamphlet de circonstance, un minutieux démontage de la boîte à malices avec laquelle Furet exerce de manière fort curieuse son « métier d'historien ». Consacré à « la sagesse » historienne, le dernier chapitre (IV) de Berger et Maler, pose à l'historien Furet une question de méthode fondamentale : « L'interprétation du passé est toujours plus ou moins solidaire d'une anticipation de l'avenir : c'est le passé compris qui vient éclairer l'avenir escompté, et l'avenir espéré qui conditionne le savoir du passé. Toute lecture interprétative de l'histoire est solidaire d'une lecture stratégique. » (p155) . Or, sous prétexte de s'en tenir à l'inventaire classique, « des idées, des volontés et des circonstances », Furet se livre, du point de vue toujours provisoire des vainqueurs, à une apologétique des jeux « déjà faits », autremen lit du fait accompli. D'où cette irrépressible tentation de l « fin de l'histoire », en vertu de laquelle nous serions « condamnés à vivre dans le monde où nous vivons ». L'historien devient alors un simple « notaire du fait accompli » (189), pourvu d'une lucidité rétrospective, maître d'une « histoire sans risques et sans restes », dont les coups de dés s'organisent en destin par la magie du rétroviseur. Il n'y a plus, en histoire d'autre histoire possible, de possi bilités réelles mais contrariées. « Stratège des batailles dont il connaît l'issue », l'historien selon Furet substitue la chronologie à la stratégie, « l'ordre des événements » à « l'incertitude de leur agencement ». Les hommes sont ainsi conviés à entrer dans l'histoire en abandonnant toute espérance sur le seuil : « A ce point convergent le rêve, la sagesse et le désespoir de l'historien. Son rêve : immobiliser l'histoire. Sa sagesse : s immo biliser au milieu de l'histoire ou en fin de partie. Son désespoir : savoir que l'histoire se moque de son rêve et de sa sagesse. Car telle est la malédiction de l'historien : l'histoire ne s'arrête pas au jugement que l'on porte sur elle » (p192). Au terme de la lecture guidée à laquelle nous convient Denis Berger et Henri Maler, il ne reste pas grand chose de l'imposante construction de Furet, de sa thèse comme de sa méthode, si ce n'est précisément « une certaine idée du communisme », la sienne et seulement la sienne. Chemin faisant, ils nous ont en revanche ouvert un programme de recherche historique autrement fécond, sur la démocratie en révolution, sur la logique de la violence et de la terreur, sur les formes politiques du possible révolutionnaire.

Daniel Bensaïd Inprecor n° 404 - juillet 1996 35

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