Renan Vega, « Fin de la historia » o desorden mundial ? Critica a la ideologia del progreso y reivindicacion del socialismo, Bogota, Ediciones Anthropos, 1994, 422 pages. Ce livre d'un jeune universitaire colombien est un exemple frappant de la vitalité du marxisme latino-américain. Puisant aux sources de la pensée critique universelle — Marx et Gramsci, Walter Benjamin et Lucas, Chomsky et Ernest Mandel — et proche de l'école marxiste anglaise (EI Thompson, Eric Horsbawn, Perry Anderson), il n'est pas moins profondément enraciné dans la culture et l'histoire de l'Amérique latine, et dans l'œuvre de ses penseurs et écrivains, de José Carlos Mariategui à José Arguedas, et de l'indigénisme à la théologie de la libération. Ambitieux et polémique, il se propose d'examiner à la lumière du marxisme — tout en l'enrichissant des apports du socialisme utopique, de l'anarchisme, de l'écologie et des cultures indigènes — quelques uns des principaux problèmes du monde actuel, en confrontation avec le néolibéralisme, la nouvelle droite et l'idéologie de la « fin de l'histoire ». Il ne s'agit pas d'un ouvrage systématique : sept chapitres se succèdent dans un joyeux désordre, selon un plan passablement arbitraire : l'histoire du socialisme en Colombie, la crise du « socialisme historique », la redécouverte du socialisme indien, la troisième révolution industrielle, l'idolâtrie du marché, la crise des sciences sociales, et l'actualité du matérialisme historique marxien. N'importe : l'absence d'ordre dans la présentation n'empêche pas la rigoureuse cohérence de la pensée. Un thème traverse comme un fil rouge l'ensemble et distingue clairement sa démarche de la vulgate dite marxiste : la critique de l'idéologie du progrès, du temps linéaire qui « marche » toujours en avant, du culte de la croissance des forces productives et de la célébration a-critique de la maîtrise technologique de l'univers. C'est à partir de cette perspective qu'il met en lumière les limitations du « socialisme historique » de type soviétique, dont la tentative d'émuler le capitalisme a conduit à copier ses formes de travail et à une planification bureaucratique beaucoup plus préoccupée du « développement des forces productives » que du changement des rapports sociaux. Mais son principal adversaire c'est bien le système capitaliste mondial, dont la nouvelle religion, l'idolâtrie du marché — illustrée par les œuvres de Havek ou Milton Friedman (et de leurs disciples latino-américains comme Vargas Liosa) — a réussi ce qu'aucune religion du passé n'avait obtenu : la domination pleine et indiscutable sur toute la planète. Face aux dégâts du capitalisme à l'échelle mondiale et en Amérique latine en particulier — aggravation des inégalités, destruction de l'équilibre écologique, dissolution des liens de solidarité entre les individus — Renan Vega propose comme alternative un socialisme à la fois marxiste et utopique, libertaire et « indigène » — c'est-à-dire inspiré par la cosmologie écologique des communautés indiennes par leur « économie morale », fondée sur la valeur d'usage et par leurs traditions collectivistes destructeur, du consumisme irrationnel et de la logique d'accumulation infinie du modèle capitaliste occidental de « progrès ».
Par la force et l'originalité de ses propositions et analyses, ›ar sa facon de combiner l'ouverture intellectuelle la plu arge avec la termete politique la plus rigoureuse, ce ouvrage est une contribution au renouveau de la réflexion socialiste.
Michael Löwy