Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

KURDISTAN-IRAK

La guerre fratricide

Inprecor n° 407, novembre 1996 · p. 29-34 · 5 260 mots

Golfe et Irak États-Unis Iran

L'intervention de l'armée de Saddam Hussein dans le Kurdistan irakien, le 31 août dernier, a placé sous les feux de l'actualité la guerre fratricide en cours entre les forces kurdes, et plus généralement la situation de l'opposition irakienne. Nous avons interrogé à ce sujet Kaid Fahmi, representant du

Parti communiste irakien en France et membre de sa direction à l'étranger. L'interview a été réalisée en septembre par Salah Jaber, avec la collaboration de Moustafa Salam. Depuis lors, les combats ont repris au Kurdistan irakien, dans l'indifférence relative due au fait que le régime de Bagdad n'était

Kurdistan-Irak pas directement impliqué cette fois-ci.

Entretien avec Raid Fahimi Propos recueillis par Salah Jaber et Moustafa Salam

Inprecor : Bien que l'incursion des forces de Saddam Hussein dans le Kurdistan irakien, à la fin du mois d'août dernier, ait fait la une des médias, l'événement est resté assez énigmatique. Peux-tu nous décrire ce qui s'est passé ? Raid Fahmi : L'intervention du régime irakien n'était pas un événement isolé ou surprenant, compte tenu de tout ce qui l'avait précédé quelques semaines auparavant. Le facteur le plus grave, qui peut expliquer le tournant survenu dans la situation, a été la reprise de la guerre fratricide entre Kurdes à partir de 1994, entre le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani et l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani. Après une période d'accalmie, cette guerre a repris de plus belle au cours des mois de juillet et août derniers. Elle a été exploitée par les forces iraniennes qui sont intervenues fin juillet pour attaquer les bases du Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI) et de quelques autres forces de l'opposition au régime de Téhéran. La Turquie a également menacé d'intervenir. En août, le conflit a pris une tournure nouvelle avec les succès de l'UPK au détriment des forces de Massoud Barzani. En tant que Parti communiste, nous avons mis en garde nos

(Représentant du Parti communiste irakien en France) partenaires kurdes, dès le début, contre le fait que la situation ainsi créée ouvrait une brèche béante, propice à toutes les interventions, celle du régime irakien comme celles des autres forces régionales. Toutes ces forces agissaient déjà régulièrement au Kurdistan, au moyen de leurs agents locaux. La région était malheureusement la proie d'actions de sabotage sous diverses formes : voitures piégées, attentats, assassinats, etc. Un climat de méfiance généralisée et de luttes intestines régnait au Kurdistan. Certes, il y avait une sorte de « ligne rouge » qui était le refus de recourir au pouvoir irakien, celuici étant perçu par l'ensemble du peuple kurde comme son ennemi principal et le premier responsable de sa souffrance en raison des nombreux crimes qu'il a commis. Pour notre part, nous savions que certaines fractions kurdes avaient des rapports avec le pouvoir. On justifiait ces rapports par des considérations pratiques, des raisons commerciales et administratives indéniables. Toutefois, le cours des événements a montré qu'il s'agissait de plus que de contacts routiniers. Le 31 août, les forces de Massoud Barzani ont bénéficié de l'appui logistique et de la couverture militaire que leur a procurés Saddam Hussein, pour avancer en direction de la ville d'Erbil par deux axes, sud et nord. La position de notre parti fut de résister aux forces irakiennes sans combattre celles de Massoud Barzani. C'est notre position générale au Kurdistan.

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TURQUIE • Tabriz

Diyarbakir PROJET D'UNE ZONE DE SECURITE TURQUE

IRAN ZONE DE • Donoul SECURIE soulo Erbil

Prise de IRAK Souleimaniye SYRIE

Zone de peuplement kur

OPULATION KURDE BAGDAD

TURQUIE BAN

EGYP Les forces de Saddam Hussein ont avancé après un bombardement méthodique ayant visé entre autres les positions de l'opposition irakienne. Les locaux de notre parti faisaient partie des objectifs directement visés. Comme les autres organisations politiques, nous avons perdu des militants au cours de notre résistance à l'invasion irakienne. L'intervention de Bagdad visait, dès le début, les locaux des organisations de l'opposition : perquisitions, vols, destruction. Les deux premiers jours de l'occupation, les agents de la sécurité irakienne ont procédé, sur la base de listes préétablies, à des arrestations d'opposants. Puis la pression internationale a obligé le régime de Saddam à se retirer d'Erbil, mais il a néanmoins maintenu la présence de ses forces de sécurité sous diverses formes. Le siège du parlement kurde à Erbil a été transformé en siège des services de renseignements irakiens et des sections du parti Baas au pouvoir à Bagdad ont été réétablies dans la ville avec des membres recrutés localement. Le siège de notre parti à Erbil a été investi par la Garde républicaine irakienne. Mais dès les troisième et quatrième jours, l'armée de Bagdad s'est retirée de la ville tout en se maintenant au nord du 36ème parallèle, c'est-à-dire qu'elle n'a pas regagné ses positions antérieures. Une partie des agents des services de sécurité et de renseignements du pouvoir irakien restés sur place, portait uniforme kurde. Progressivement, les appareils de répression officiels du régime ont cédé entièrement la place à un appareil local en uniforme kurde. Un des objectifs des forces irakiennes était de pourchasser tous les Arabes turkmènes résidant au Kurdistan, du fait que le pouvoir irakien considère que tout Arabe habitant au Kurdistan est un opposant. Les Turkmènes ont été durement persécutés. Dans d'autres régions du Kurdistan en dehors d'Erbil, dans les jours qui ont suivi l'invasion, les baassistes locaux qui avaient quitté ces territoires lors du soulèvement kurde de 1991 (soulèvement consécutif à la guerre qui opposa les troupes irakiennes à la coalition dirigée par les Etats-Unis et dont le résultat fut qu'à partir d'avril 1991, le Kurdistan fut déclaré zone autonome avec Erbil pour capitale, NDLR) y sont revenus pour reconstituer leurs organisations. L'armée irakienne n'a pas pris part directement aux combats ultérieurs entre le PDK et l'UPK pour la ville de Souleimaniyé (la plus grande agglomération du Kurdistan, environ 800 000 habitants, NDLR), mais elle a fourni un soutien logistique aux troupes de Barzani. Les combats pour la ville de Dokla furent très violents, car le dirigeant du PDK voulait atteindre le barrage et la centrale électrique de Dokan, la panne de cette dernière laissant Erbil sans eau ni électricité. L'UPK a combattu à Dokla de façon acharnée, mais elle a abandonné sans combat, par la suite, les villes de Koysandjak (à 65 kilomètres au sud-est d'Erbil, NDLR) et de Souleimaniyé en s'en retirant complètement. Son retrait de Souleimaniyé a été une surprise, y compris pour le PDK. Notre parti s'est retiré d'Erbil, mais à Souleimaniyé, quand Jalal Talabani et l'UPK ont décidé de se replier suivis par les autres partis, nous avons choisi de rester dans nos bases. Le retrait de l'UPK, qui assurait auparavant la gestion de la ville de Souleimaniyé, a créé une situation chaotique et un dérèglement au niveau de l'appareil administratif, de l'hôpital, etc. Ce désordre a ouvert la voie au pillage et au vandalisme, au point que nous avons dû faire intervenir nos peshmergas (terme kurde désignant les combattants, NDLR) pour protéger l'hôpital et d'autres bâtiments, ainsi que le barrage de Dokan. Deux ou trois jours après le retrait de l'UPK de Souleimaniyé, Barzani y a déployé ses troupes et a pris progressivement le contrôle de la ville. Le retrait de Talabani a engendré un mouvement d'exode massif en direction de la frontière iranienne : 50 mille personnes environ, selon nos estimations. Cela s'explique par le fait que les habitants crurent que c'étaient les troupes irakiennes qui avançaient vers la ville, et non celles du PDK. Quand il fut clair que c'étaient bien les forces de Barzani, une partie des habitants en fuite a rebroussé chemin. Ceux qui avaient déjà traversé la frontière iranienne ont été empêché de rentrer chez eux. La radio de l'UPK a contribué à semer la panique en annonçant des bains de sang. Elle a cherché à terroriser la population. Par la suite, Massoud Barzani a essayé de rassurer ceux qui avaient fui, il a décrété une amnistie et a commencé à établir des contacts avec les autres partis. La plupart des partis se sont retirés du Kurdistan irakien, à l'exception de notre parti et de l'Union des islamistes. Ce dernier est différent du parti Daawa pro-iranien : c'est un parti kurde local qui a collaboré avec Barzani à l'organisation du retour des habitants à Souleimaniyé, mais pas aux opérations militaires. Massoud Barzani tente actuellement de réanimer les institutions de ce qu'on appelle le « gouvernement kurde ». Il semble qu'il souhaiterait former un gouvernement intégrant d'autres forces politiques que le PDK. Il va sûrement prendre contact avec notre parti, ainsi qu'avec les islamistes. Son objectif est également de réétablir un parlement intégrant des députés assimilés à l'UPK. Pour notre part, nous n'étions pas représentés dans l'ancien parlement où l'UPK et le PDK s'étaient répartis les sièges à égalité, avec quelques autres membres cooptés. J'ai appris que Jalal Talabani ne reconnaît ni ce nouveau parlement, ni la représentativité des membres de l'UPK restés dans les territoires sous contrôle de Barzani. Telle est la situation aujourd'hui, les opérations militaires ont cessé, et on tente de rétablir l'ordre. Jalal Talabani prépare, de son côté, une contre-offensive. Le statut d'Erbil reste singulier, en ce que toute l'infrastructure de l'opposition y a été détruite.

• Officiellement, les forces irakiennes se sont reti-

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rées de la ville d'Erbil, mais qu'en est-il en réalité ?

Saddam Hussein garde-t-il le contrôle de la ville ? Oui, pratiquement on peut affirmer que la présence la plus forte du pouvoir de Saddam est à Erbil. C'est-à-dire que ses services de renseignements sont établis à Erbil, tandis que dans les autres régions, ils sont en train de rétablir leur réseaux consécutivement à la levée du « blocus interne ». Comme vous le saviez certainement, le Kurdistan était soumis à un « blocus interne » par décision du pouvoir. Aujourd'hui, ce blocus a été levé, ce qui va certainement faciliter les conditions de vie des populations en permettant la circulation des produits alimentaires, de l'essence, etc. Il s'agit d'une décision dont l'objectif est de répondre au mécontentement populaire en assurant les besoins économiques, mais également de permettre à Saddam de réintroduire ses forces et de rétablir ses organisations satellites.

• La presse internationale a fait état du grand mécontentement de la population kurde. Il semblerait qu'une partie de celle-ci soit même prête à accepter la présence du pouvoir de Saddam pourvu qu'il soit mis fin à la guerre fratricide entre

Kurdes... Oui, il est possible que de tels propos aient été tenus, de la même façon que les gens en Irak disent qu'ils seraient prêts à accepter une invasion israélienne pourvu qu'elle les débarrasse de Saddam. La population kurde ne supporte plus une situation qui paralyse sa région. Les combats fratricides sanglants ont entraîné une véritable partition du Kurdistan : le déplacement d'une zone à une autre est devenu une gageure, les milices font la loi, la vie économique est paralysée, la majeure partie de la jeunesse s'est trouvée obligée de rejoindre l'une ou l'autre des organisations militaires pour pouvoir subsister. Les milices se sont hypertrophiées parce qu'elles se sont transformées en gagne-pain. Cette situation ne correspond guère aux attentes du peuple kurde, d'autant moins que les combats meurtriers entre fractions kurdes n'ont rien à voir avec la cause nationale. Ils opposent deux formations politiques se battant chacune pour ses intérêts particuliers.

• Tu confirmes donc que les combats entre fractions kurdes ne correspondent pas à un véritable clivage politique... Non, ces combats tournent autour de la répartition des zones d'influence. Il n'y a pas confrontation entre deux projets politiques distincts. C'est pourquoi, dans notre parti, nous avons toujours considéré que ces combats étaient destructeurs et nous avons cherché à les faire cesser en tentant de former des organes de médiation. Malheureusement, nous n'avons pas été écoutés. Les deux fractions ont l'illusion de pouvoir trancher la situation militairement, ce qui témoigne de leur myopie. Le peuple kurde, quant à lui, ne s'est pas acharné aux côtés de l'une ou l'autre fraction, ni à Erbil ni à Souleimaniyé. En 1991, quand les forces de Saddam Hussein ont envahi le Kurdistan, il y a eu un énorme exode de la population — entre un et deux millions de personnes. Les forces de l'UPK qui se sont retirées de Souleimaniyé, avant la prise de cette dernière ville par le PDK, s'attendaient probablement à un exode comparable à celui

KURDISTAN-IRAK * de 1991. Il n'en a rien été. Ceci dit, il ne faut pas croire que les Kurdes qui disent souhaiter le retour du régime de Saddam le disent sérieusement. Ils savent pertinemment que le dictateur est à l'origine de leur malheur. La population kurde est cependant excédée par le nombre grandissant des victimes de la guerre fratricide, elle est épuisée et ceci crée une brèche politique qui peut être exploitée.

• Des interrogations ont été émises au sujet de l'attitude américaine. D'une part, il est difficile d'admettre que les Américains aient été réellement surpris par la demande d'aide adressée par le PDK de Barzani au régime de Saddam, d'autant plus qu'ils maintiennent une forte présence dans la région. D'autre part, la réaction américaine à l'intervention des troupes irakiennes au Kurdistan a consisté à bombarder des positions au sud de l'Irak, et non au Kurdistan même. Y aurait-il duplicité ou hypocrisie dans la position américaine, ou peut-on croire à la bonne foi de Clinton ? Si on part des faits, il est clair que les États-Unis ne regardaient pas d'un bon œil les combats entre Kurdes. Ils ont d'ailleurs tenté à maintes reprises d'offrir leur médiation et d'organiser des rencontres entre les deux formations kurdes, la dernière tentative dans ce sens avant l'intervention irakienne ayant eu lieu à Londres. Nous pensons que les USA étaient contre ces combats, mais que s'ils n'ont pas cherché sérieusement une issue politique à cette situation, c'est pour une raison simple : une normalisation de la situation au Kurdistan permettrait à ce qu'on appelle « l'expérience kurde » d'innover. Ceci poserait une série de problèmes à Washington quant à l'attitude à adopter vis-à-vis des droits politiques et économiques des Kurdes, etc., autant de questions auxquelles ni l'Occident ni les Etats-Unis ne souhaitent avoir à répondre. Il semble que, durant toute cette période, les Américains n'ont jamais songé à doter le Kurdistan d'une entité politique autonome — même la possibilité d'une solution fédérale n'a pas figuré parmi leurs priorités. C'est par un concours de circonstances (guerre du Golfe, exode kurde massif) que les Américains ont été amenés à intervenir dans le Nord de l'Irak en 1991. Il semble qu'ils aient voulu maintenir le Kurdistan irakien dans un statut inférieur à une indépendance réelle qui affecterait les autres États de la région qui se partagent le reste du Kurdistan. Mais l'évolution de la situation el le déclenchement des combats entre partis kurdes ont provoqué le mécontentement des États voisins — essentiellement la Turquie, chaînon central de la stratégie américaine dans la région, et l'Iran qui pouvait cependant tout aussi bien tirer profit de la nouvelle situation, sans parler du régime de Bagdad. Cela a obligé les Etats-Unis à reconsidérer leur position. En examinant la position américaine durant la dernière période, force est de constater que les préparatifs de l'intervention des troupes de Saddam, commencés plusieurs semaines avant le 31 août se sont déroulés sous le nez des forces américaines : l'aviation américaine survole continuellement la région et les États-Unis disposent également de plusieurs agents et de représentants officiels sur place. C'est pourquoi prétendre qu'ils aient été surpris par l'invasion irakienne ne tient pas debout. Par ailleurs, si on examine la

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* KURDISTAN-IRAK position américaine face aux événements ultérieurs, on constatera que la condamnation américaine ne portait pas principalement sur l'incursion ou la présence des forces irakiennes au Kurdistan. En outre, les reproches adressés par Washington à Barzani sont restés bien modérés. Si l'on ajoute à cela le fait que la réaction américaine a visé le Sud de l'Irak, on peut en déduire que les États-Unis n'étaient pas fermement opposés à l'intervention irakienne et que la présence de tentacules du pouvoir central irakien au Kurdistan n'était plus un tabou pour eux. Ainsi, même quand le gouvernement américain a demandé le retrait des forces de Saddam, il n'a pas exigé qu'elles retournent à leurs positions d'avant le 31 août. Clinton a d'ailleurs déclaré que l'objectif des tirs de représailles contre l'Irak était de « réduire sa capacité à menacer ses voisins (Arabie saoudite et Koweit), et les intérêts des Etats-Unis », sans aucune allusion à l'intérêt national du Kurdistan. Pour les États-Unis, le Kurdistan est une « affaire humanitaire » qui toutefois les embarrasse politiquement. Tous ces éléments me poussent à croire que les Etats-Unis s'orientent vers un désengagement du Kurdistan. Qui va les remplacer ? Mijote-ton un accord quelconque ? Assistons-nous à la première étape d'un règlement déjà décidé ? Il est difficile de répondre. Ce qu'on peut affirmer, par contre, c'est que les différentes parties trouvent leur compte dans la nouvelle situation, y compris l'Iran qui n'a pas réagi de façon provocatrice à l'incursion irakienne. On peut d'ailleurs se demander si le retrait précipité des forces de Jalal Talabani ne s'explique pas par l'absence d'un soutien iranien ettectit. C est pourquoi 1l est probable qu'il y a une tentative de réaménagement de la situation qui est en cours, même s'il ne s'agit probablement pas d'un plan achevé. La réorganisation du Kurdistan est en cours de façon évidente, peut-être même avec la participation du gouvernement de Bagdad. La seule question qui reste en suspens concerne la formule qui sera adoptée : s'agira-t-il de « l'autonomie » telle qu'elle existait auparavant et qui était en pratique vide de contenu, avec Barzani comme représentant de cette option, ou d'une nouvelle formule en cours d'élaboration ? Je pense pour ma part que les derniers développements de la situation portent essentiellement sur cette question. Massoud Barzani est disposé à négocier avec les autorités irakiennes, mais ne souhaite pas le faire sans appui international. Ce qui explique la reprise des contacts avec les Etats-Unis à sa demande, dans le but de faire revenir les organisations humanitaires et de ne pas supprimer la zone de sécurité, etc. Si Barzani veut négocier avec le pouvoir central, il doit avoir des garanties. Une autre question se pose : est-ce que Barzani va décider seul de s'asseoir à la table des négociations ? Quelle sera la position de Talabani ? Va-t-il contre-attaquer ? Ou va-t-il lui-même subir le poids de la pression internationale et accepter de négocier ? Il y a de fortes éventualités pour un règlement au Kurdistan avec le pouvoir central à Bagdad, de manière à préserver les intérêts de la Turquie. L'Iran serait impliqué tacitement, mais non ouvertement, car ce pays conserve son rôle d'épouvantail. Ce qui est certain, c'est que le Kurdistan a connu un tournant majeur. De grandes questions se posent : le Kurdistan restera-t-il, comme c'était le cas auparavant, un espace de liberté pour l'opposition irakienne ? Quelle sera la position de Barzani dorénavant ? A-t-il rejoint l'autre camp ? Les jours qui viennent vont certainement apporter des réponses à ces questions. Mais ce qui est certain, c'est que le Kurdistan n'est plus une région sûre pour l'opposition irakienne. Pour notre part, nous y sommes toujours présents à proximité d'un pouvoir central capable d'y intervenir à tout moment et qui y reconstruit ses appareils. Ces données devraient être sérieusement prises en compte par toutes les forces politiques présentes au Kurdistan.

• Il a également été dit que les derniers événements ont offert une occasion en or à Saddam Hussein pour la consolidation de son pouvoir, dans la mesure où il semblerait qu'il y avait des remous au sein même de l'appareil d'Etat et que le régime se trouvait dans une situation difficile. Qu'en pensesJe pense que ces analyses correspondent à la réalité. Ces derniers temps, en effet, le fossé entre le pouvoir et le peuple s'est creusé davantage, et le mécontentement a gagné les membres des appareils politiques et autres du pouvoir. Cela est dû à la détérioration des conditions de vie et à l'état d'insécurité. Les prémisses d'un début de conflit au sein même de l'appareil central de l'État, voire de la famille au pouvoir, sont apparus. L'épisode Hussein Kamel (gendre de Saddam, réfugié en Jordanie, puis revenu en Irak où il fut assassiné, NDLR) en est la démonstration éclatante : cet épisode ne s'est pas achevé avec l'assassinat de Kamel. Depuis lors, plusieurs informations circulent concernant des conflits à l'intérieur de l'armée, la poursuite des règlements de compte, etc., à tel point que deux des frères de Saddam sont aujourd'hui assignés à résidence surveillée et qu'il y aurait des conflits entre Saddam et son propre fils, Oudaï. Les derniers événements au Kurdistan ont offert au dictateur l'occasion de rassembler ses forces et faire taire les conflits internes. Cela est loin d'une solution radicale à la crise, car ses causes sont toujours présentes. Mais il est incontestable que le pouvoir a pu mobiliser ses forces et remonter le moral de ses troupes. Mais qu'en sera-t-il dans les prochains mois? Comment le gel de la résolution 986 de l'ONU (la résolution qui permet à l'Irak d'exporter du pétrole contre de la nourriture, NDLR) va-t-il se traduire pour l'ensemble du peuple ? Économiquement, l'impact direct du gel de la résolution 986 est d'aggraver la situation. Cette décision constitue un grand coup pour l'écrasante majorité du peuple irakien qui avait placé tant d'espoir dans une levée partielle de l'embargo. Par ailleurs, le pouvoir irakien a enregistré quelques progrès en créant des brèches dans l'isolement dont il était l'objet aussi bien au niveau arabe qu'au niveau international. Cela va-t-il se traduire à terme par la levée de l'embargo ? Cela va-t-il aider le pouvoir à reconquérir ses positions sur la scène internationale ? Va-t-on s'accommoder du maintien de Saddam Hussein au pouvoir ? Pour toute ces questions, on commence à avoir quelques éléments de réponse. Il est évident, tout d'abord, que les Américains n'ont jamais songé à la des-

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titution de Saddam, que ce soit en 1991 ou plus tard. Par ailleurs, une analyse sommaire de toutes les mesures prises par les Etats-Unis montre qu'ils n'ont jamais visé le pouvoir irakien en tant que tel et sa force répressive intérieure, mais uniquement son potentiel régional et la menace éventuelle qu'il pourrait représenter pour les alliés de Washington dans la région. Les derniers événements prouvent que le « facteur extérieur » sur lequel certains pariaient a perdu de son importance. En revanche, le facteur intérieur sur lequel nous avions toujours insisté devient décisif. Malheureusement, il y a toujours un problème à ce dernier niveau. L'opposition irakienne est divisée et le peuple irakien est épuisé, d'autant plus que le blocus affaiblit ses possibilités de riposte. Cependant, le peuple irakien possède encore un fort potentiel de lutte et se trouve engagé dans des formes diverses de résistance. Néanmoins, force est de constater que Saddam a marqué des points politiques sur les plans interne et externe, a court terme. En revanche, sur les moyen et long termes, les causes de la crise et de la détérioration de la situation étant toujours présentes, le fossé qui sépare la majorité du peuple du pouvoir ne peut que se creuser davantage. La situation au Kurdistan reste une inconnue dans la mesure où on ne peut pas encore prédire si le nouveau contexte va constituer un facteur de force pour le pouvoir ou au contraire ouvrir une nouvelle période d'instabilité. La question kurde, qui était jusqu'à présent isolée du reste du pays du fait de la zone d'exclusion, va-t-elle de nouveau s'insérer dans la lutte nationale et démocratique en Irak ? Nous le saurons dans les prochains mois.

• Quelle est votre position sur l'embargo imposé à l'Irak? Dès le début, notre parti a exigé parmi ses revendications centrales la levée de l'embargo. Nous estimons tout simplement que cet embargo est une punition infligée au peuple irakien, et non au pouvoir. Nous étions, bien sûr, d'avis qu il fallait tirer profit des possibilités offertes par les résolutions de l'ONU dans le sens de l'allégement de la souffrance du peuple, mais non pas comme substitut à la levée de l'embargo (les résolutions 706, 712 et enfin la résolution 986). Nous estimons que le régime a commis un nouveau crime en refusant la résolution 986 il y a un an et demi, ce qui a augmenté la souffrance du peuple. Notre parti est en faveur de l'acceptation et de l'application de cette résolution. Certes, elle ne permet ni la réanimation de l'économie, ni la reconstruction du pays. Le maximum qu'elle puisse offrir, c'est l'allégement de la souffrance humaine. Nous appelons également à d'autres mesures : levée du gel sur les avoirs irakiens à l'étranger, arrêt des prélèvements imposés sur les revenus des exportations irakiennes, etc. Nous étions au début l'une des rares forces politiques de l'opposition irakienne fermement opposées à l'embargo. Cela nous a causé même quelques problèmes avec d'autre forces de l'opposition qui considéraient que la levée de l'embargo profiterait au pouvoir et serait contraire aux intérêts de l'opposition. C'est peut-être vrai, mais on ne saurait

KURDISTAN-IRAK* affaiblir Saddam Hussein en faisant mourir de faim le peuple irakien.

• Que reste-t-il de l'opposition irakienne aujourd'hui? Sans nul doute, les événements du Kurdistan constituent un coup dur pour elle. L'opposition irakienne est formée de quatre grands courants : kurde, islamiste, nationaliste arabe et communiste démocratique. Les derniers événements soulèvent quelques problèmes concernant le courant kurde : va-t-il connaître une scission durable ? Est-ce qu'une partie de ce courant va abandonner l'opposition ? Pour notre part, ces questions ne sont pas encore tranchées. Par ailleurs, les événements ont fait reculer les efforts entrepris naguère pour l'unification de la lutte. Ils ont aussi réduit les terrains d'action jadis disponibles. Mais il est possible que ces événements permettent une certaine clarification au sein de l'opposition. Le nouveau contexte créé par la guerre de 1991 a permis à certaines parties de se joindre à l'opposition à partir d'une légitimité qui trouve son origine dans les relations internationales, et non pas dans la présence réelle sur le terrain. Peutêtre que le rôle des différentes forces sera ramené dorénavant à leur poids réel. Face à cette nouvelle crise, de nouvelles tâches apparaissent quant à l'activité de l'opposition à l'intérieur du pays. Force est de constater que le cours des événements a confirmé la centralité du facteur intérieur pour la destitution de Saddam Hussein, infirmant par là-même les spéculations qui considéraient que le facteur extérieur, les États-Unis en l'occurrence, étaient le facteur central. Ce qui vient de se passer confirme clairement que les États-Unis ne sont pas concernés par la destitution du régime de Saddam. Cette leçon pourrait permettre de nouvelles convergences entre forces de l'opposition sur la base d'une plate-forme nationale plus claire et plus solide, ainsi qu'une meilleure appréciation de l'ingérence extérieure dans les affaires de l'opposition irakienne. Pour notre part, nous considérons que l'internationalisation de la question irakienne impose une coordination avec les forces régionales, c'est la géographie qui dicte cela. Néanmoins, l'opposition doit avoir un programme national et des priorités de lutte qui déterminent sa démarche vis-à-vis de n'importe quelle force dans l'objectif de renverser la dictature. Malheureusement, dans certains cas, l'opposition a mis sa lutte au service d'une force régionale ou d'un projet international. Espérons que les derniers événements vont permettre une remise en cause de cette démarche.

• Quelles sont les forces influentes aujourd'hui à l'intérieur de l'Irak, en dehors du Kurdistan ? Il y a des formes d'opposition non organisée, certaines informations parlent de militaires qui préparent des complots, etc. Cela n'est guère étonnant dans le cadre du pourrissement du pouvour. Quant à l'opposition organisée, les forces les plus visibles sont le courant islamiste et le courant communiste. D'autre petits groupes existent, indépendants de tous les principaux partis : des groupes de jeunes agissent aujourd'hui par la dis-

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* KURDISTAN-IRAK tribution de tracts ou l'inscription de slogans sur les murs, etc. Mais en général, la force de l'opposition au Centre et au Sud du pays reste en-dessous du niveau qu'exige la confrontation avec l'appareil de l'Etat. L'opposition est encore faible et subit continuellement la répression. Chaque fois qu'une organisation locale est construite, elle s'expose à la répression. Malheureusement la faiblesse générale du pouvoir n'affecte pas son appareil répressif en raison de sa longue expérience accumulée et parce que les financements consacrés à cette activité n'ont pas été affectés par les mesures d'austérité. Incontestablement, l'embargo et la crise économique rendent plus difficile l'organisation des masses préoccupées par leur survie.

• Dans le cas d'un effondrement du régime, et au-delà des élections libres et de la démocratie, quel est votre programme en termes de pouvoir, de gouvernement ? Quelle serait votre relation avec le courant islamiste ? Etes-vous disposés à tenter une expérience gouvernementale commune avec lui ? Nous avons un programme d'action à court terme qui comprend entre autres la promotion des libertés démocratiques et l'établissement d'un gouvernement provisoire intégrant tous les courants, y compris le courant islamiste. Ce gouvernement aura pour tâche principale la préparation d'élections générales libres. Notre parti n'a aucun veto sur n'importe quelle force politique. Nous rejetons de même et catégoriquement toute ingérence dans nos affaires. Concernant notre point de vue à plus long terme, il existe plusieurs problématiques nécessitant un approfondissement de la réflexion. Nous ne nous sommes pas rentrés dans les détails pour le moment, nous contentant de dessiner les grandes lignes. Nous considérons le socialisme comme une option et nous ne pensons pas qu'elle soit à l'ordre du jour dans la situation actuelle de l'Irak. Il est indispensable de réorganiser l'économie, mais nous sommes contre la domination du secteur privé. Nous sommes pour le maintien dans le secteur public des ressources économiques fondamentales, telles que le pétrole. La question démocratique est aujourd'hui au cœur même de notre projet. Nous ne sommes plus disposés à sacrifier la démocratie pour sauvegarder un acquis social jugé progressiste. La vie nous a appris une leçon importante : tous les acquis sociaux restent fragiles tant qu'ils ne reposent pas sur une mobilisation populaire. C'est pourquoi nous considérons qu'il ne faut pas sous-estimer la centralité de la démocratie. C'est à travers la démocratie qu'on peut réaliser et sauvegarder les acquis sociaux. L'effondrement du régime est-il susceptible de conduire à la guerre civile en Irak ? Certaines analyses avancent une telle perspective. Nous pensons que c'est exagéré, même si nous n'écartons pas totalement cette éventualité. Car après 30 ans de terrorisme d'État, sans commune mesure avec ce qui se passe ailleurs, les rancœurs et les rancunes se sont accumulées et peuvent s'exprimer d'une façon anarchique et aboutir à des excès. Toutefois, nous ne pensons pas qu'une telle situation conduirait nécessairement à une guerre civile (Sunnites contre Chiites, Arabes contre Kurdes, etc.). Non, je pense qu'il existe un socle commun unifiant le peuple irakien. Eviter le déferlement de la violence dépend, dans une certaine mesure, de la capacité des forces politiques à désamorcer préalablement les mines et à conclure des accords. Malheureusement, jusqu'à maintenant les forces de l'opposition irakienne n'ont pas encore réussi à réaliser cet objectif. Qui plus est, la faiblesse de ces forces ne peut qu'accentuer les risques liés à la spontanéité en cas de chute du régime. C'est pourquoi nous devons redoubler nos efforts.

Temas, n°5

Revue marxiste indépendante publiée à Cuba. En vente à la librairie La Brèche.

TEMAS

CULTURA IDEOLOGIA SOCIEDAD Número 5/1990

SER CUBANAS

Mirta Luisa María Isabel Lourdes Nara

Margarita Adelaida Mayra María Elena

Mercedes Digna Zaida Carolina Perla ZOUTERDA AS BON L ¿ ortodoxos o liberales ?

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