Au moment même où ; le président Menem essayait de convaincre une délégation d'investisseurs étrangers que son pays était prêt à entrer dans le cercle sélect des gagnants, une source aussi digne de foi que la CNN diffusait dans le monde entier les images de l'Argentine réelle : des gens en train de manger des chats. CNN ajoutait que les tortues et les serpents font également partie du menu de milliers d'habitants de la ville de Rosario (province de Santa Fé), la deuxième plus importante du pays, où ; le taux de chômage atteint les 50 %. Ces informations de la chaîne nord-américaine ont déclenché un scandale dans les cercles frivoles du pouvoir. Même la très conservatrice Eglise catholique a dû sortir de sa réserve et critiquer la politique économique du gouvernement. Cependant, la réaction la plus énergique est venue de Margarita Montero, ex-lavandière et repasseuse de 49 ans, actuellement au chômage, comme tant d'autres : « Nous ne mangeons pas de serpent. Nous mangeons des chats. Avec de l'ail, du persil, du poivre, du piment moulu......) C'est un régal » A Pergamino (province de Buenos Aires), des centaines de personnes se réunissent tous les jours devant le dépôt d'ordures de la ville à la recherche de restes de nourriture. Il y a quelques années encore, un grand nombre d'habitants de Pergamino travaillaient à l'aciérie Somisa située à San Nicolas, une localité proche. A la belle époque, l'usine employait 10 000 ouvriers. Aujourd'hui, cette entreprise s'appelle Siderurgia Argentina et elle ne compte plus que 2 000 employés. Les résultats du modèle gagnant du gouvernement sont clairement perceptibles.
Une autre source au-dessus de tout soupçon, la Fundacion Mediterranea, un think tank de l'ex-ministre Cavallo, indique que le nombre de pauvres a augmenté de 45 % au cours de la demière année. Le taux de chômage officiel a déjà dépassé la barre de 20% dans l'ensemble du pays. Si l'on tient compte du sous-emploi et du secteur informel, presque six millions d'Argentins vivent dans des conditions de paupérisation. Dans la seule région métropolitaine, soit la capitale fédérale et le Grand Buenos Aires, la pauvreté touche 3 millions de personnes, soit 28 % de la population. Dans l'Argentine de Menem, 5 % du total de la population vivent dans plus de 2 500 bidonvilles. Selon la revue Noticias (18 mai 1996), 60 % des habitants de ces bidonvilles sont sans emploi fixe ; les autres flottent d'un emploi précaire à un autre. Beaucoup sont contraints de voler pour survivre. C'est dans ces régions exclues de la moderisation capitaliste que se concentrent les taux les plus élevés de violence, de chômage, de toxicomanies, de maladies (y compris le choléra) et de mortalité infantile.
Les policiers n'osent plus pénétrer dans ces quartiers considérés comme « hautement dangereux » par les services de sécurité ; lorsqu'ils y sont obligés, ils y entrent armés jusqu'aux dents, comme pour une guerre. A l'époque de la dictature militaire, l'intendant de la capitale, le brigadier O. Cacciatore, déclarait : « Les bidonvilles enlaidissent la métropole, nous allons les éradiquer » Comme cela n'a pas été possible, mais qu'au contraire ils se sont étendus et multipliés, l'actuel gouverneur de la province de Buenos Aires, le péroniste E. Duhalde, s'est fait le promoteur d'une solution plus rapide et plus efficace : « Nous allons dynamiter Fuerte Apache [un important bidonville de la capitale] pour en extirper la délinquance ». Car, dans le vocabulaire néo-libéral, es pauvres et les exclus sont avant tout des délinquants. Leur réponse est venue sous la forme de l'énorme succès de la grève générale du 8 octobre dernier.*