L'écrivain Eduardo Galeano (1) explique que la division internationale du travail consiste en ce que la spécialisation de certains pays est de gagner, alors que celle d'autres est de perdre. Malheureusement, nous avons touché le lot perdant. Un seul chiffre confirme cette réalité obscène : avec une part de 4,5 % du commerce mondial, l'Amérique latine a passé ces dernières décennies du statut de région exploitée à celui de région exclue. Dès lors, qui va encore se soucier des presque 200 millions de pauvres, de misérables et d'indigents qui survivent dans ces parages ? Par Ernesto Herrera Membre de la direction du PST (section de la QI en Uruguay) et directeur de la revue Mas Alla. (Montevideo, août 1996) ADAM SMITH (2) RACONTE qu'aux débuts de la civilisation l'homme travaillait librement la terre et arrivait à en vivre, même si, comme les fruits qu'il en tirait étaient limités, les échanges étaient rares également. Il apaisait les gronde ments de son estomac et satisfaisait ses besoins les plus élé mentaires de manière simple et rudimentaire : « Lorsqu'il a faim, il va chasser en forêt ; lorsque son vêtement est usé, il se couvre de la peau du premier grand animal qu'il tue ; lorsque son abri commence à s'écrouler, il le répare du mieux qu'il peut avec les arbres et les branchages qu'il trouve à proximité » PIRE QU'AU DÉBUT Aujourd'hui, au seuil du XXIE siècle, presque la moitié (46 %) de la population latino-américaine en revient à vivre - par la grâce des politiques économiques des disciples modernes du célèbre écossais — littéralement de chasse et de pêche, comme c'était le cas au moment de cet « état primitif ». Avec cependant quelques circonstances aggravantes. Ils ne peuvent pas travailler la terre (parce qu'ils ne la possèdent pas). S'ils sortent chasser des animaux (domestiques) pour se nourrir, ou s'ils coupent un arbre pour se construire
Amérique latine
FIRST
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CITY BANK
OF NEW YORK
Lima, Pérou une maison, ils finiront en prison ou au cimetière. C'est ce que les élites dominantes et parasites appellent la « modernisation ». Mais la tromperie ne s'arrête pas là. Jusqu'à il y a quelques années, la pauvreté et la misère étaient comprises comme le résultat de l'injustice sociale. Personne, même pas la droite la plus archaïque, ne le niait. Cependant, aujourd'hui, avec l'hégémonie tiédasse du discours néo-libéral omniprésent, la pauvreté est présentée comme le juste châtiment de « l'inefficacité » et du « sous-développement ». C'est ce que claironnent les organismes financiers internationaux, leurs gérants locaux (les gouvernements) et bien des intellectuels de gauche qui, après la chute du mur de Berlin, ont fini par s'incliner inconditionnellement devant ceux d'en haut. PEU ONT BEAUCOUP... BEAUCOUP ONT PEU 17 300 millions de dollars sont dépensés chaque année en Amérique latine pour les armées, soit l'équivalent de la dette
1) Eduardo Galeano (1940- ), écrivain uruguayen, auteur notamment de : Les veines ouvertes de l'Amérique latine, Terre humaine, 1981, éd. espagnole, 1971 : Mémoires du feu, 3 vol., Plon, 1985-1998 ; La découverte qui n'a pas encore eu lieu, Messidor, 1992.- Réd.
2) Adam Smith (1723-1790). Auteur des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations (1776), il est considéré comme le fondateur de l'économie politique classique.
extérieure cumulée de la Bolivie, de l'Equateur, du Guatemala, du Paraguay et de l'Uruguay (enquête de la Fédération latino-américaine des Sciences sociales - Flacso). La dette extérieure de tous les pays latino-américains est actuellement de 533 milliards de dollars, quand bien même la plupart des gouvernements ont payé ponctuellement et servilement les intérêts. Le plan Brady (3) a imposé l'idée que les créances à l'égard des pays d'Amérique latine pouvaient être utilisées pour financer l'achat de sociétés privatisées. Malgré cela, la dette nette du continent a augmenté de 7,5 % durant la seule année 1995. Dans ce contexte d'escroquerie et de gaspillage gigantesques, un Latino-Américain sur trois survit — ou du moins essaie — avec moins d'un dollar par jour. L'impunité dont bénéficient les seigneurs de l'argent et leurs fonctionnaires est sans limite. Carlos Hernandez, responsable à la J P. Morgan des marchés latino-américains déclarait récemment que « | Amérique latine est une région d avenir, et qu'il faut y être présent » (The Wall Street Journal Americas, ler juillet 1996). Il faisait évidemment allusion au gâteau latino-américain que les banques se partagent en achetant des bons de la dette entreprises publiques, ainsi qu en investissant dans les systèmes de sécurité sociale et de santé en voie de privatisation. Quelques semaines auparavant, la réunion annuelle des gouverneurs de la Banque interaméricaine de développement (BID), à Buenos Aires, de chanter les louanges des réformes structurelles ainsi que de la réduction du déficit budgétaire et de l'inflation, obtenues grâce à de brutaux plans d'ajustement structurel. Simultanément, I'« effet tequila » (4) ne semblait plus être une menace dans la plupart des pays du continent. Dès lors, tous les espoirs semblaient permis pour un nouvel afflux de capitaux étrangers censés nous sortir du sous-développement et nous plonger jusqu'au cou dans la mondialisation. Sans oublier bien sûr de verser des larmes de crocodile sur l'augmentation du chômage et de la pauvreté. De toute manière, la banque de la corruption (comme on appelle ici la BID) considère qu'« avec un effort supplémentaire » dans l'application des programmes économiques gouvernementaux, « il serait possible d'imaginer une économie plus diversifiée, avec des institutions fiscales, financières et monétaires solides ». Ce qui permettrait, pour reprendre la formule de Paul Samuelson, de « transformer le dinosaure de l'instabilité [qu'était l'Amérique latine] d'avant les réformes, en un lézard, après les réformes » (Semanario Posdata, Montevideo, 20 mars 1996). Selon ces technocrates, les recettes pour assurer le redressement économique de l'Amérique latine sont celles qui ont déjà été appliquées, avec les conséquences désastreuses que l'on sait : libéralisation du commerce, création de nouvelles entreprises, stabilité des prix et clarification des droits de propriété. L'imagination de ces maîtres de l'arnaque est déci-
AMERIQUE LATINE * dément sans limites. Car l'économie réelle, celle dont souffrent chaque jour des millions de Latino-Américains, évolue de manière très différente. Alors que se déroulait cette réunion des gouverneurs de la BID, un rapport publié par la prestigieuse revue America Economia de mars 1996 et basé sur les chiffres de la Banque mondiale mettait les choses crûment à leur place : l'inégalité sociale atteint des proportions scandaleuses en Amérique latine. La part des revenus dont s'accaparent les 10% les plus riches de la population est de 51,3 % au Brésil ; de 45,8 % au Chili ; de 42,1 % au Panama; de 39,5% au Mexique et en Colombie ainsi que de 35,4% au Costa Rica. A l'opposé, les 20 % les plus pauvres recueillent quelques misérables miettes : 2,1 % au Brésil ; 3,3% au Chili ; 2 % au Panama ; 4,1 % au Mexique ; 3,6 % en Colombie ; 4,5 % au Pérou et 4 % au Costa Rica. La Banque mondiale elle-même le prédit : le rythme de croissance prévu en Amérique latine pour la prochaine décennie ne sera pas suffisant pour garantir un niveau de vie plus élevé. La raison en est simple : dans cette région du monde, le nombre de pauvres, disposant d'un revenu quotidien inférieur à deux dollars par jour, augmente de deux personnes par minute. Parmi les miséreux, 86 millions vivent en fait avec moins d'un dollar par jour. Les enquêtes les plus récentes effectuées par la Commission économique pour l'Amérique latine (CEPAL) indiquent qu'au milieu des années 90 près de 200 millions de Latino-Américains — soit 46 % de la population totale — n'étaient pas en mesure de satisfaire leurs besoins élémentaires, tandis que 94 millions — 22 % de la population — vivaient dans une situation de pauvreté extrême. 196 millions d'habitants du continent doivent survivre avec des revenus inférieurs à 60 dollars par mois, ce qui donne une idée de leurs difficultés économiques. D'un autre côté, plus de 60 millions de Latino-Américains vivent dans une situation de « faim chronique », selon les catégories utilisées par la FAO, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture. Un rapport du Système économique latino-américain (SELA) annonce que l'Amérique latine deviendra en l'an 2 000 la région la plus urbanisée du monde. 70 % des travailleurs vivent dans les villes ; cependant environ 15 % d'entre eux occupent des emplois à basse productivité. En fait, 56 % des travailleurs latino-américains et des Caraïbes travaillent dans le secteur informel ; pour 100 nouveaux emplois créés, 83 le sont dans le secteur informel. Les indigènes qui, avec 34 millions de personnes, représentent 8% de la population sont parmi les plus touchés par les politiques d'exclusion à l'œuvre. Ils en constituent la frange la plus vulnérable. Ils souffrent davantage de maladies et de dénutrition ; ils n'ont pratiquement aucun accès à l'éducation. Ils sont les pauvres parmi les pauvres, dont les revenus ne dépassent jamais les deux dollars par jour. En même temps, les jeunes entre 15 et 25 ans sont les plus fortement frappés par le chômage et la marginalisation. Pour cette tranche d'âge, l'homicide est la deuxième cause de décès. On compte presque 20 assassinats pour 100 000 habitants en
3) Présenté le 10 mars 1989, le plan Brady, du nom du secrétaire américain au Trésor de l'époque, a concerné avant tout des pays du Tiers Monde à revenu moyen et fortement endettés (Mexique, Argentine, etc.). Pour l'essentiel, il a consisté en une réorganisation de leur dette, allégeant très légèrement la charge des intérêts annuels, mais consolidant l'obligation de la rembourser dans sa totalité.
4) Effet tequila : expression utilisée après la crise du peso mexicain, fin 1994-début 1995 pour désigner les répercussions en chaîne de cette crise sur les autres pays d'Amérique latine.
Amérique latine, le pourcentage le plus élevé du monde. La « féminisation de la pauvreté » est un autre aspect de la crise. 30 % des foyers sont à la charge d'une femme et sont, dans leur majorité, plongés dans une situation de marginalisation. Bref, la fameuse « reconversion » économique, qui, selon les prophètes néo-libéraux, devait nous conduire à la « modernisation » tant souhaitée, n'a fait qu'approfondir l'injustice sociale jusqu'à des limites inouïes. UN GÉNOCIDE SOCIAL « Nous perdons chaque année environ un million d'enfants de moins de 5 ans. Voilà la plus grave catastrophe qui a lieu en Amérique latine. Les principales causes de ces décès sont la dénutrition et les infections. Dans la région, il y a au moins 30 millions d'enfants âgés entre 10 et 14 ans et qui travaillent, dont 15 millions dans les rues » Ce n'est pas un gauchiste délirant qui tient ces propos, mais le sous-directeur de l'UNICEF. Le taux de mortalité infantile est un des indices de la situation d'extrême pauvreté en Amérique latine. Chaque année, 52 enfants sur mille — soit 641 000 — meurent avant l'âge d'un an ; 69 autres sur mille décéderont avant l'âge de 5 ans. On enregistre les pires indicateurs de mortalité infantile en Haïti, suivi de la Bolivie, du Guatemala et du Brésil. L'espérance de vie — même si les moyennes ont augmenté — ne dépasse pas les 55 ans dans certaines zones rurales de Haïti, de la Bolivie, du Guatemala, du Pérou et de l'Equateur. En même temps, le taux d'analphabétisme atteint 30 % dans des régions agricoles et semi-urbaines de pays tels que le Pérou, la Bolivie, le Guatemala, le Salvador, l'Equateur et le Paraguay. Pour compléter ce panorama catastrophique, il faut se souvenir que l'on a dénombré ces quatre dernières années en Amérique latine 1 061 188 cas de choléra — une maladie typique de la pauvreté — qui a provoqué plus de 10 000 décès. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a dénoncé le fait que dans le Pérou de Fujimori (5), où ; les salaires ont chuté à 11 % de leur valeur précédente en trois ans, plus de 7 000 maîtres d'école, gagnant 150 dollars par mois, continuent de travailler quand bien même ils souffrent de tuberculose, une maladie éminemment contagieuse. Les coupes budgétaires effectuées, dans le cadre de la sécurité sociale et de la santé ont plongé ces services publics dans une situation sociale calamiteuse. Un des exemples les plus significatifs de cette dynamique d'exclusion est fourni précisément par le pays qui est présenté comme le paradigme néo-libéral du continent : le Chili. Au début des années 70, l'État chilien consacrait 3,5 % de son budget à la santé. Il n'en alloue plus aujourd'hui que 0,8 % ; ces maigres ressources sont pour l'essentiel destinées au 28 % les plus pauvres de la population, gagnant moins de 150 dollars par mois. Le reste de la population est entre les griffes des sociétés privées. DÉPENDANCE OU INEXISTENCE? Il y a quelques décennies, la théorie de la dépendance (6) prédominait en Amérique latine. La dépendance était conçue
5) Alberto Fujimori (1938- ) : président du Pérou depuis 1990, il a appliqué brutalement les plans d'ajustement structurels du Fonds monétaire international. Au début de 1991, une épidémie de choléra a révélé au grand jour les conséquences sociales désastreuses du « fujichoc ».
6) Théorie de la dépendance : approche qui considère que, des les grandes découvertes du XVI® siècle, le capitalisme s'est constitué en un système mondial qui, au travers d'une chaîne de relations asymétriques entre métropoles et régions dominées, a engendré le sous-développement dans ces dernières et a cristallisé à l'échelle internationale des rapports structurellement inégaux. Ces thèses sont notamment exposées dans l'étude d'André Gunder Frank, Capitalisme et sous-développement en Amérique latine (Maspero 1968, 1er édition en anglais 1967).
dans ce cadre comme un phénomène structurel : il y avait des pays hégémoniques et des pays dépendants, ou dominés. Certes, on nous exploitait ; mais cela nous permettait de faire un peu partie du système capitaliste. Puis est apparu le concept du « Tiers Monde » pour désigner les pays semi-coloniaux, exploités. Cependant, l'espoir d'une libération nationale demeurait intact, toujours inspiré par la théorie de la dépendance. Aujourd'hui, nous sommes arrivés à l'époque de la mondialisation capitaliste ; les catégories et leurs contenus changent une nouvelle fois. Certains parlent de « Quart Monde », du « Sud » ou de « Monde B ». En réalité nous devrions parler de centaines de millions d'êtres humains considérés par le système comme inadaptés, de régions entières classées dans la catégorie : « inintégrables ». Des gens avec qui il n'y a aucun butin à partager, parce qu'ils font eux-mêmes partie du butin. José P. Flienmann avait donc peut-être raison lorsqu'il demandait, le 3 février dernier, dans le quotidien argentin Pagina 12 : « Que reste-t-il donc de la théorie de la dépendance alors que l Amérique latine est plus près d'être un continent exclu qu un continent exploite? Alors que la globalisation médiatique écrase les identités nationales ? Alors que Henry Kissinger affirme, plaisantant cyniquement à la fin d'un bon repas, que l'Amérique latine peut sombrer dans l'océan sans que cela trouble le moins du monde l'heureux fonctionnement du capitalisme de marché ? » Le fiasco économique et social est tel, malgré les scores des indicateurs macro-économiques, qu'il serait nécessaire de développer une « théorie de l'existence » pour affronter et freiner l'ouragan néo-libéral. Car, pour les maîtres du monde, nous n'existons tout simplement plus.
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