Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BOSNIE-HERZEGOVINE

Incertains lendemains électoraux

· Inprecor n° 407, novembre 1996 · p. 20-21 · 1 818 mots

Ex-Yougoslavie

Après les élections du 14 septembre (1), l'État « souverain » de Bosnie-Herzégovine (B-H) est sous perfusion : sous protectorat étranger déguisé. L'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) a déterminé quand et comment devaient se tenir ces élections — et les élections municipales prévues pour fin novembre. Le FMI nommera le gouverneur de la Banque centrale. Et les « tuteurs internationaux » auront leur mot à dire dans bien d'autres institutions mises en place à l'ombre de l'OTAN qui demeurera avec des effectifs réduits après la fin du mandat de l'actuelle IFOR (Implementation Force) en décembre. Jusqu'à quand et pour quoi faire — le savent-ils eux-mêmes ? Par Cathrine Samary LA CONTRADICTION DES ACCORDS est là : essayer d'arrêter la guerre en entérinant ses résultats (le découpage ethnique du pays par les partis nationalistes dominants) tout en demandant à ces mêmes partis (grands vainqueurs de ces élections) de régner ensemble sur un pays unifié... Pour pouvoir entériner les résultats des élections l'OSCE a forcé Biljiana Plavsic, ultra-nationaliste bosno-serbe qui a succédé à Radovan Karadzic à la présidence de la Republika Srpska (RS), à déclarer publiquement sur les chaînes de sa télévision que les élus de son parti (le SDS) respecteraient les institutions communes... alors qu'ils ont fait campagne sur le thème opposé. Les pressions ont été aussi intenses pour dissoudre l'Herceg-Bosna, État croate auto-proclamé qui fait obstacle au fonctionnement de la Fédération croato-musulmane (deuxième « entité » du pays). L'effet pratique de ces pressions reste pour l'instant bien limité. Pourtant les trois candidats nationalistes victorieux (le Serbe Momcilo Krajisnik, le Croate Kresimir Zubak et le Musulman Aljia Izetbegovic) ont dû former une présidence collégiale chargée de la politique étrangère et de la monnaie du pays. Alija Izetbego-

Bosnie-Herzégovine

électoraux

Stle vic, ayant eu le plus de voix, sera pour deux ans (jusqu'aux prochaines élections) le premier président bosniaque de l'après-Dayton. Mais sa rencontre à Paris avec le président serbe Slobodan Milosevic, début octobre, et les accords qu'ils ont signés impliquant reconnaissance réciproque des deux États, ont immédiatement été contestés par le co-président bosno-serbe Momcilo Krajisnik... On mesure là la force et les faiblesses de la Pax americana : • elle a consolidé Milosevic (au détriment du dirigeant ultra-

1) Il s'agissait d'élire à la fois les présidents et les parlements 1°) de la B-H et 2°) de chacune de ses entités — la Republika srpska, entité serbe sur 49 % du territoire ; et la Fédération croato-musulmane (souvent dite « la Fédération ») sur 51 %. Le Parlement de B-H comporte une Chambre des représentants (42 sièges pour la Fédération et 14 pour la RS) et une Chambre des Peuples (avec parité nationale des trois peuples bosniaques : Croate, Serbe et « Bosniaque » - terme par lequel on désigne désormais les « Musulmans » bosniaques en tant que peuple) dont les membres sont élus par les assemblées des deux entités. Le Parlement fonctionne avec droit de veto pour chaque communauté. Le président de la RS y est élu au suffrage universel, ainsi que le Parlement où n'importe quel parti peut se présenter. Le Président de la Fédération est élu par son Parlement (bi-caméral, mais avec deux peuples reconnus seulement, croate et « bosniaque »). La présidence collégiale de B-H comporte un Serbe (élu en RS), un Croate et un « Boshniaque » (Musulman) élus dans la Fédération.

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nationaliste bosno-serbe Radovan Karadzic poursuivi pour crimes de guerre) — alors que le SDS de Karadzic est majoritaire en RS (sa candidate à la présidence de la RS a obtenu 60 % contre 12% pour celui soutenu par une coalition proche de Milosevic)... Milosevic a joué le jeu de la reconnaissance de tous les Etats voisins (ce qui désormais inclut la B-H) pour obtenir la levée des sanctions et une reconnaissance internationale — tout en essayant de consolider son poids en RS. Mais les chefs de guerre bosno-serbes, qui ont puisé leur raison d'être dans la construction de « leur » Etat, n'y renonceront pas aisément ; • mais la Pax americana s'est surtout appuyée sur une consolidation de l'armée et du pouvoir du président croate Franjo Tudjman. Elle a misé sur la Fédération croato-musulmane pour équilibrer le poids de la Serbie et offrir une issue autre qu'un Etat musulman aux « Bosniaques » (Musulmans). Mais la politique grand-croate de Tudjman et de son ministre de la Défense, Gojko Susak - Herzégovinien d'extrême-droite — fragilise la Fédération... LES POPULATIONS VEULENT certes l'arrêt des combats. Mais deux-tiers des habitants de BH ne vivent plus là où ils vivaient avant la guerre... Le droit au retour ne peut pas être « individuel ». Beaucoup de ceux qui sont à l'étranger n'ont pas usé de leur droit de vote. Ils ont pu craindre qu'en votant, ils ne s'engagent en fait dans une procédure de renvoi forcé « chez eux » (c'est en train de se passer en Allemagne), sans garantie aucune de retrouver maison, emplois et protections... si leur « chez eux » n'est pas dans les bonnes « entités ». Même sans manipulations de la part des partis nationalistes, la « schizophrénie » des réfugiés est fatale : il y a ce qu'ils souhaiteraient (vivre « chez eux »), d'une part ; et il y a d'autre part les quelques droits et protections qu'ils essayent d'obtenir pour eux et leurs enfants, là où ils vivent aujourd'hui. Telle est la base matérielle formidable du vote majoritaire « communautariste » renforcé par les pressions et promesses des partis nationalistes — grands vainqueurs de ces élections. Les partis nationalistes dominants exploitent leurs positions de pouvoir pour développer chacun un clientélisme doublé de menaces et d'un contrôle des principaux médias. Et ils bénéficient de la défiance populaire envers « les autres »... « Les autres », ce sont d'abord les « grandes puissances » dont tout « diktat » produit un réflexe nationaliste. Cela a pu être un facteur de victoire pour le SDS de Karadzic - après les pressions étrangères pour obtenir la mise à l'écart de celui-ci, et face au soutien que Milosevic reçoit en revanche de la part des gouvernements occidentaux... Contre Milosevic pèse aussi en RS le souvenir d'un blocus de Belgrade et d'une Serbie qui s'est fermée aux réfugiés bosno-serbes et a abandonné les Serbes de la Krajina de Croatie... D'où le score modeste de « Alliance pour la paix et le progrès » dirigée par le Parti socialiste de RS (petit frère du parti de Milosevic) - dont le candidat a obtenu 12% de voix. Une combinaison de facteurs a joué aussi dans la victoire d'Izetbegovic contre son adversaire et ex-premier Ministre, Haris Siladzic : celuici, très populaire il y a quelques mois, incarnait parmi les Musulmans l'aile laïque et pro-américaine du SDA dont il a scissionné récemment pour former son « Parti pour la B-H ». Son faible score face à Izetbegovic tient à la fois à des réflexes d'exaspération devant les comportements impérialistes des Etats-Unis, mais aussi les incertitudes du programme de Siladzic. Izetbegovic a évidemment aussi bénéficié de la volonté de concentrer les votes sur celui qui avait le plus de chance de recueillir plus de voix que le candidat ultra-nationaliste serbe (Momcilo Krajisnik) explicitement dévoué à la cause de l'éclatement de la Bosnie... Enfin, dans toutes les communautés, « les autres » ce sont ceux dont on craint une politique revanchiste... La faiblesse des oppositions anti-nationalistes tient aux incertitudes et limites de leurs programmes : la défense d'une citoyenneté abstraite accompagne souvent les projets de privatisations qui n'offrent qu'un avenir de chômage à la grande masse des populations. Les partis nationalistes, avec leur projet d'étatisation en leur faveur, semblent offrir davantage de protections sociales... à leur communauté. En outre, les populations perçoivent souvent les divisions de l'opposition comme des affaires de pouvoir personnel — ce qu'elles sont en grande partie. Haris Siladzic et son « Parti pour la BH » a refusé d'établir une coalition avec les Partis anti-nationalistes de la « Liste Unie »Celle-ci s'est regroupée autour du parti du maire de Tuzla, Selim Beslagic (et resterait majoritaire dans la ville de Tuzla, même si le SDA l'emporte au niveau du canton). Le bilan des votes pour ces formations reste plus modeste qu'elles ne l'espéraient. AU PARLEMENT DE BH, en dehors des trois partis dominants, seuls sont représentés l'Alliance pour la paix et le progrès proche de Milosevic, le Parti pour une B-H de Siladzic et la Liste unie — avec chacun deux sièges (2). Le parti libéral a été laminé. Mais dans un tel contexte, 40 % contre le parti de Karadzic en RS, ce n'est pas rien. Et les votes musulmans ont été plus importants que prévus dans cette entité. Le SDA, parti d'Izetbegovic, sera représenté au Parlement de l'entité serbe, à côté d'autres partis de la Fédération. Les conflits de pouvoirs internes à la RS et avec Belgrade et la question du contrôle des forces armées et de la police seront un enjeu de coulisse essentiel... Le besoin de rétablir des communications et relations économiques avec la Fédération s'imposera de lus en plus. Certes ... la Fédération elle-même peut éclater Mais Mostar (« capitale » de l'Herceg-Bosna») a été théori quement unifiée, et la résistance aux diktats des bandes fascistes croates qui veulent empêcher toute vie commune avec les Musulmans commence à se manifester. C'est dire, en dépit de l'extrême fragilité de la situation, la possibilité que se poursuive une résistance contre les nationalismes exclusifs. Cela passe par la lutte contre le nettoyage ethnique de la langue qui a commencé dans la RS, par l'exigence de fonds publics pour des écoles laïques, par le contrôle de l'aide à la reconstruction qui doit servir au rétablissement des communications, par le développement d'une vie syndicale réelle en défense du droit à l'emploi, quelle que soit sa nationalité... Au-delà du cessez-le-feu, la paix se construira aussi sur une démocratie où tou(te)s les citoyen(ne)s et toutes les populations bosniaques doivent se sentir représenté(e)s. Les débats pour une Constituante seraient dans l'avenir aussi l'expression d'une remise en cause de ce « protectorat » qui puise ses règles dans celles des partis nationalistes. Ce sont les populaions elles-memes qui devront regler leurs comptes aux tauteurs et protteurs de guerre. Un « Parlement de l'Alternative citoyenne » s'est mis en place en Août à Tuzla (où la Liste unie semble rester majoritaure), regroupant des associations de tout le territoire de la BH. Face à la victoire annoncée des partis nationalistes, la résistance de « ceux d'en bas » pour une existence et des droits où chacun(e) trouve sa place est plus que jamais

2) Il y a 42 sièges dans la Chambre des représentants ; 28 pour la Fédération (le SDA aurait obtenu 17 sièges, le HDZ croate 7, l'opposition 4) : 14 sièges pour la RS (le SDS aurait 9 sièges, la coalition proche de Milosevic 2 et ... le SDA 3).

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