Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

Le coup de vieux du RP

· Inprecor n° 410, février 1997 · p. 30-31 · 1 863 mots

Grèce et Turquie

A. Krivine et Ufak Uras Inprecor a rencontré Ufak Uras, président du Parti des libertés et de la solidarité (Parti de l'amour et de la révolution, ODP) à l'occasion de son.

passage à Paris pour participer au 2geme congrès du Parti communiste français. Entretien avec Ufak Uras Propos recueillis par Jean Louis Michel Inprecor : D'une façon générale, quelle est la situation socio-politique en Turquie ? Ufak Uras : Après les élections générales du 24 décembre 1995, la coalition ANAP-DYP (Parti de la mère patrie et Parti de la juste voie) formée à l'instigation des milieux du capital a éclaté en peu de temps. La coalition RP-DYP (RP : Parti de la prospérité, islamiste) qui s'est formée par la suite n'a pu tenir jusqu'à fin 1996 qu'avec peine. De nouvelles tentatives contre la coalition néo-libérale/islam politique ont déjà vu le jour. Après l'accident de la route à Susurluk le 3 novembre 1996, le régime s'est littéralement effondré. En effet, cet accident a dévoilé la collaboration entre A. Çatli (ancien militant d'extrême droite, assassin d'un journaliste en 1978, recherché par Interpol depuis 18 ans, à qui l'État a délivré un passeport de fonctionnaire en lui commanditant certaines opérations), un député de DYP, S. Bucak qui possède 18 000 commandos paramilitaires à sa solde pour lutter conte le PKK avec le soutien de l'État et enfin un chef de police enommé ! Comme on le sait, depuis 1984, l'Etat a organise les commandos paramilitaires contre la guérilla kurde. Les exécutions, les disparitions et la torture se sont développées à grande échelle. Avec l'aiguisement des disparités économiques renforcé par une inflation avoisinant les 100 % par an, la crise de la représentativité politique et le chaos ethnique ont amené sur le devant de la scène politique des appels du pied aux « forces vives de la nation », c'est-à-dire la bureaucratie militaire. • Existe-t-il une possibilité d'ouverture démocratique? Il y a d'un côté, la recherche par les partis institutionnels d'une « entente nationale » pour former un gouvernement de transition et de l'autre des aspirations démocratiques libertaires, avec le mot d'ordre d'ÖDP, « ou bien ils donnent

Turquie des comptes, ou bien le peuple les balaiera ». Ce mot d'ordre suscite des manifestations massives qu'il est nécessaire de renforcer. Face aux partis de l'establishment, il est impératif de construire l'union la plus large des forces de gauche. Toutes les forces politiques s'affrontent de façon violente sur la scène politique et il ne serait pas surprenant de voir surgir un règlement de compte final en 1997. • L'arrivée au gouvernement du RP, a-t-elle changé quelque chose au mveau central ou local, en matière d'enseignement et de services sociaux ? Le Parti de la prospérité (RP) est arrivé au gouvernement avec l'accord de l'armée et des milieux du capital. Son action depuis 6 mois n'a tait que les indisposer. En effet, ce gouver nement a déjà pris un coup de vieux dans la mise en place des solutions pro-capitalistes pour restructurer la Turquie et lépasser la crise. Le PR, tout en présentant les traits d'un part du système et du capital, possède aussi des caractéristiques propres de par son organisation forte à la base, sa propre discipline interne et les relations qu'il a pu tisser. Les autres partis du système n'ont fait que renforcer l'islam politique, même quand ils étaient au pouvoir. Pour le moment le RP est critiqué uniquement par ses membres radicaux et ses intellectuels marginaux. Il est encore tôt pour voir se développer une réaction de la part des milieux défavorisés. Le RP ne se sent pas suffisamment fort pour modifier sa ligne générale au niveau local, ni entamer des transformations radicales de la vie quotidienne. Il n'a pas non plus l'idéologie pour le faire. Le Parti des libertés et de la solidarité (ÖDP) armé de sa conception libertaire de la laicité estime que seule une pers pective de lutte axée sur les forces du travail est susceptible de contrecarrer l'islam politique et l'orthodoxie néolibérale. L'ODP désigne le RP, comme la force qui envisage le fouet pour discipliner la classe ouvrière. L'ODP bâtit ses propres réseaux de solidarité depuis les banlieues jusqu'en province. • Concernant la question kurde, quelles sont les évolutions récentes, les attentes à court et long terme? L'État de guerre se poursuit. Dès le début, nous avons mis en avant notre revendication pour un cessez-le-feu réciproque et une amnistie générale. Nous reconnaissons l'HADEP (Parti démocrate populaire, pro-kurde de gauche) comme notre interlocuteur politique. Nous avons réalisé ensemble la journée mondiale de Paix le 1er septembre 1996 et entamé la campagne pour un million de signatures pour la paix, en associant toutes les forces de paix. Nous avons accéléré nos campagnes

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pour une société où les armes se tairaient, où tout le monde s'exprimerait librement et vivrait comme il l'entend. Face aux partis qui prônent la guerre, nous sommes conscients de la difficulté de la tâche. La seule alternative est la construction d'une société multi-linguistique, libertaire, égalitaire dans le respect des identités multiples. Force est de constater que ce processus se développe aujourd'hui à notre avantage à tous les points de vue. • Peux-tu nous décrire les relations gréco-turques, compte tenu des menaces de Çiller (ex-premier ministre et ministre actuel des affaires étrangères) et quel est le projet de l'ODP à ce propos? Les relations entre les deux pays ont toujours été à la merci des forces de guerre. Les menaces de Çiller à l'encontre de Chypre illustrent bien les manœuvres politiciennes dirigées vers l'extérieur chaque fois que la politique intérieure est en difficulté. Nous projetons une conférence commune pour développer la solidarité internationaliste dans la région Nous espérons voir la matérialisation de nos efforts bientôt, avec l'AKEL (le Parti communiste de Chypre du Sud), le Parti républicain turc de Chypre, le Parti communiste grec et Sinasmismons de Grèce. Nos contacts lors du 29eme congrès du Parti communiste français sont très positifs à cet égard • Les relations du nouveau gouvernement avec Iran et Traq sortent-elles de la politique traditionnelle? La politique extérieure de la Turquie est déterminée par l'intérêt de l'Etat indépendamment des prétérences des partis politiques au pouvoir. En effet, le RP quand il était dans l'opposition, privilégiait les pays musulmans du Moyen-Orient aux dépens de l'Union européenne. Une fois au pouvoir, il a déclaré son engagement vis-à-vis de la politique traditionnelle d'Etat. Le RP n'a même pas hésité à signer l'accord de coopération militaire avec Israël qui dérange beaucoup sa base. Il est devenu clair que l'ancienne devise politique : « ils sont musulmans, nous aussi, alors nous résoudrons tous nos problèmes par le dialogue » a vite cédé la place à la raison d'Etat. L'opposition du RP à l'Occident se limite au domaine culturel sans remise en cause du fonctionnement du système capitaliste. • Peux-tu nous décrire l'évolution des relations de la Turquie avec l'Europe? Les relations avec l'Union européenne se limitent à l'Union douaniere. Les lens économiques de la Turquie ainsi que sa position au Moyen-Orient obligent l'Europe à la prendre en considération. Néanmoins, l'Europe prend ses distances vissuit, de la situation des droits de l'homme et de la democra- 1-vis de la Turquie à cause de l'état de guerre ne, de la crise économique chronique qui engendre un chô nage intensif et du taux d'inflation élevé. Le scandale de Susurluk qui a mis sur le devant de la scène l'utilisation par l'Etat des services de brigands, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur (Grèce, Arménie), ne présage rien de bon. • Quelle est la situation actuelle de l'ÖDP, ses perspectives pour 1997 et sa place dans la société ? La constitution de l'ÖDP le 21 janvier 1996 a suscité beaucoup d'intérêt. Depuis 16 ans en Turquie, le fascisme, l'islam politique et le néolibéralisme avaient leurs tribunes. Ce n'était pas le cas du monde du travail, du socialisme et de la pensée révolutionnaire. Il était par conséquent impératif d'établir l'union de la gauche révolutionnaire, des socialistes de la base social-démocrate, des féministes, des verts, des antimilitaristes, des anarchistes, etc. Toutes ces forces se sont unies dans un Parti pluraliste, transparent, avec la perspective d'une convergence en arc-en-ciel. Aujourd'hui, 85 % des 30 000 membres du Parti, tout en se définissant de gauche, n'appartenaient auparavant à aucun groupe politique . Le parti a les moyens de dialoguer avec un million de personnes et se trouve devant la tâche d'organiser 450 000 personnes. Nous avons entamé trois campagnes : • une campagne pour la paix ; • une campagne pour la démocratisation avec comme axe central l'abolition des interdictions politiques ; • une campagne pour la défense du travail contre les offensives de privatisation, du Nouvel ordre mondial et de la globalisation. Les élections partielles locales du 2 juin 1996 nous ont pris au dépourvu. Le Parti venait de se constituer. Malgré le risque, nous y avons participé dans cinq localités où la droite était forte. Seul l'ODP a désigné ses candidats localement. Les autres partis ont nommé leurs candidats depuis leur centre. Localement nous avons obtenu 2 % des votes, correspondant à 4 % au niveau national. Nous nous en réjouissons. Aujourd'hui, nous avons un potentiel électoral de 5%. Nous participons a la campagne en vue d'elections legislatives anticipées à l'automne 1997 pour l'établissement d'un pouvoir « reconstructeur ». Nous nous sommes organisés dans la banlieue et les provinces avec de nombreux cadres. Par ailleurs, nous occupons aujourd'hui, au niveau international, une bonne place parmi les partis ouvriers-travaillistes Nous considérons que notre devoir est à la fois de restructurer la Turquie afin d'apporter une solution à la question du travail et de la crise et de retonder la gauche. Notre expérience rompt avec l'arbitraire des leaders, les modèles hiérarchiques, l'obéissance aux ordres venus d'en haut, la professionnalisation de la politique, la prise de décision à cent lieux de leur exécution et la consommation passive de la politique. Personnellement, je continue à exercer ma profession à l'Université, je défends l'idée de la rotation au niveau de la présidence du parti, et le quota de 30 % au minimum pour les femmes dans les structures de direction. Le nombre de femmes et de jeunes y a considérablement augmenté. Le scepticisme du début, quand des anciens staliniens, maoïstes et trotskystes se sont retrouvés dans le parti, a vite cédé la place à une coopération active. A l'extérieur on prédisait des grandes luttes intestines au sein de l'ODP, en fait, nous avons préféré nous battre côte à côte, contre le système. Nous avons partagé nos expériences à la Conférence « Humanité contre le néolibéralisme » avec les Zapatistes. Au printemps prochain, nous ferons de même au Forum de Sao Paulo. Mais malgré ces efforts, nos relations extérieures ne sont pas encore à la hauteur de notre poids dans le pays. A ce propos, il est important que les centaines de milliers de nos compatriotes vivant en Europe, tout en se tournant vers l'ÖDP, renforcent leurs relations avec les organisations de gauche et de masse en Europe. C'est ainsi que nous pourrions établir nos propres réseaux de solidarité pour lutter contre les monopoles multinationaux comme Shell, Mobil et Carrefour qui licencient et interdisent la syndicalisation des travailleurs en Turquie.

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