Le Parti communiste sud-africain, la plus forte des formations communsites en Afrique, participe au pouvoir depuis 1994. Pierre Beaudet directeur du réseau Alternatives à Montréal, correspondant du Monde diplomatique et spécialiste de l'atrique australe analyse les hésitations des communistes sud-africains face au virage entrepris par l'ANC en 1996.
Par Pierre Beaudet
Montréal, décembre 1996 LE PARTI COMMUNISTE SUD-AFRICAIN, de loin la plus forte des formations communistes du continent, fêtait en 1996 son 75ème anniversaire. Présents au sommet du pouvoir comme membres dirigeants de l'ANC et du gouvernement dirigé par Nelson Mandela, disposant de positions incontestables dans le mouvement de masse, implantés avec plus de 75 000 militants, dans toutes les régions du pays, les communistes s'affichent confiants et rayonnants. Selon Charles Ngakulo, le secrétaire général, les choix stratégiques du PC qui ont été de fonctionner dans et avec l'ANC se sont avérés justes et gagnants : « Notre parti a compris qu'il devait fonctionner au sein d'un mouvement de libération nationale large et de masse, et que la direction de ce mouvement ne pouvait qu'être LANC. C est | ANC qui dirige le pays et notre peuple, qui a amené la démocratie et la stabilité politique, qui bénéficie d'un appui fortement majoritaire de l'électorat et qui doit diriger le processus de reconstruction et de développement en Afrique du Sud » (1) LES COMMUNISTES AU POUVOIR Depuis avril 1994, les communistes sud-africains partagent le pouvoir avec et au sein de l'ANC en Afrique du Sud. Au sein de la députation de l'ANC qui détient une immense majorité au Parlement sud-africain, les communistes ont au moins 40 représentants. Dans le gouvernement actuel, plusieurs ministres et vice-ministres proviennent du PC, notamment Alec Erwin, le ministre de l'industrie et du commerce (il était avant 1994 l'un des dirigeants du syndicat de la métallurgie NUMSA). La participation des communistes est également notable au sein des gouvernements provinciaux, comme dans l'Estern Cape où Raymond Mhlaba est premier ministre. Finalement, au sein même de l'ANC où la présence des communistes est assurée depuis les années 40, plusieurs
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dirigeants du PC sont présentement membres du Comité exécutif national, dont Charles Ngakula, Jeremy Cronin et Blade Nzimande. Parallèlement, les communistes détiennent des positions hégémoniques au sein de la direction de la centrale syndicale COSATU, qui sont d'autant plus fortes que la direction de plusieurs des syndicats affiliés, ceux entre autres des métallurgistes (NUMSA) et des mineurs (NUM), est assurée par des militants notables du PC, dont plusieurs sont membres du comité central. Comme COSATU fait partie d'une « Alliance » organique et institutionnelle avec l'ANC et le PC, les communistes se retrouvent au centre du pouvoir à triple titre, en tant que représentants du parti, en tant que dirigeants de l'ANC, et à titre de responsables de la centrale syndicale. Devant ces faits, la direction du Parti communiste sud-africain estime que l'évolution de la situation a été depuis 1994 « globalement positive ». « Beaucoup a été accompli, explique Ngakula, mais beaucoup reste à faire, surtout pour assurer la transformation sociale et économique, de façon à mener jusqu'au bout la logique du déblocage démocratique d'avril ». Pour les masses en effet, la mise en place d'une démocratie multiraciale et l'établissement d'une relative stabilité politique
1) Discours de C. Ngakula lors du rassemblement commémorant le 75ème anniversaire du PC le 28 juillet 1996 à Gugulethu, Cape Tawn. Reproduit dans African Communist, n°145, troisième trimestre 1996.
ont représenté une immense avancée par rapport à la situation d'oppression exacerbée qui prévalait depuis l'arrivée de colons européens au XVIle siècle et en particulier depuis l'avènement de l'apartheid en 1948. Aujourd'hui en Afrique du Sud, la vie quotidienne n'est plus ce qu'elle était avec sa menace constante de répression et le climat d'humiliation constant qui rendait ce pays irrespirable jusqu'en 1994. Par ailleurs, les espaces politiques et sociaux où la population peut défendre ses droits sont plus ouverts, ce qui pourrait permettre, du moins en principe, la poursuite de la lutte pour la justice sociale et la démocratie. Selon Blade Nzimande qui est président adjoint du PC, le « déblocage démocratique » est le gain le plus important des dernières années : « l'élaboration de la constitution (finalement adoptée en décembre 1996) en est une manifestation, d'autant plus importante que la demande patronale d'y inclure le « droit » au lock-out a été rejetée (...) De même, une législation progressiste a été adoptée concernant l'éducation, la santé, la terre ». Toutefois, souligne Nzimande, l'œuvre de transformation démocratique « n'est pas terminée ». Citant le document-bilan de la dernière conférence de l'ANC, en décembre 1994, il explique que l'accession au pouvoir « a été un moment décisif mais qui ne met pas fin au processus de transfert du pouvoir politique. La majo rité démocratique a remporté des éléments du pouvoir politique, mais des éléments seulement », ce qui implique qu'il faut continuer à lutter (2). Cette lutte doit se faire dans le cadre de l'alliance actuelle entre l'ANC et le PC. « Nous ne devons pas etre cyniques envers | ANC. L ANC demeure le véhicule pour atteindre les objectifs de la classe ouvrière dans la phase actuelle de la lutte. L'orientation pro-ouvrière de l'ANC doit être affirmée si les travailleurs organisés y jouent un rôle important. » L'objectif est de transformer l'Etat capitaliste en un Etat national démocratique : « il ne s'agira pas d'un État socialiste, mais d'un État de transition, où le pouvoir politique et économique se déplace de la classe capitaliste vers l'alliance de la classe ouvrière, des masses rurales et des éléments des couches moyennes, notamment les couches moyennes noires. » INCERTITUDES PAR RAPPORT AU VIRAGE DE L'ANC Tout au long de l'année 1996, de vifs débats sur l'orientation économique ont traversé les formations politiques au centre du pouvoir. Depuis quelque temps, il est devenu clair que Nelson Mandela et son successeur présumé, le premier ministre Thado Mbeki, s'efforcent d'infléchir la ligne définie en 1994 lors de la période électorale et qui s'inscrivait dans la tradition radicale de l'ANC. A l'époque, l'ANC de concert avec le Parti communiste et COSATU s'étaient engagés à un ambitieux programme dit de « reconstruction et de développement » (plus connu sous son acronyme RDP pour Reconstruction and Development Programme) qui, sans prôner la socialisation de l'économie et la rupture avec le capitalisme mettait en avant des réformes radicales. C'est le secteur public qui devait prendre le leadership de la reconstruction de l'économie par des investissements dans la réfection des infrastructures urbaines ainsi que par la réforme agraire. Le programme incluait egalement des mesures pour démemorer les monopoles. Sur le plan des rapports avec le reste du monde, la philosophie du RDP était de maintenir l'indépendance de l'Afrique du Sud quitte à ne pas s'engager auprès d'institutions internationales comme la Banque mondiale et le FMI qu'on soupçonnait de vouloir s'opposer à une perspective contraire à celle de la politique dite des ajustements structurels. D'inscription keynésienne, les économistes du RDP, pour la plupart liés au PC, et à COSATU estimaient que la croissance économique du pays devait etre restructurée à travers la redistribution de la richesse nationale.
Après quelques mois de pouvoir toutefois, le nouveau gouvernement amorça un virage. Sous prétexte de préserver la stabilité financière du pays, l'Etat s'engagea dans une politique d'austérité financière (réduction du déficit et maintien de hauts taux d'intérêts). Cédant aux injonctions des institutions financières, des pays du G7 et des capitaux privés, le gouvernement entreprenait également de démanteler les arrières taritaires et d'ouvrir davantage l'économie nationale sur le marché international. Les responsables de cette politique y compris Nelson Mandela invoquèrent le piteux état des finances publiques hérité de l'apartheid et la nécessité du « réalisme » dans un environnement international bouleversé depuis la chute du mur de Berlin. Dans ce contexte, le RDP fut radicalement reformulé sous la forme d'un « livre blanc » qui remplaçait les objectifs initiaux par une série de « priorités » s'inspirant dans une large mesure des programmes d ajustement structurel, c'est-a-dire la reduction du déticit de l'Etat, la nécessité de restreindre le secteur public et l'ouverture à la « compétitivité » de l'économie En 1996, ce virage s'est fortement accentué et s'est traduit lans un nouveau cadre programmatique, qui abandonne de acto la perspective du RDF ainsi que les institutions qui lui étaient associées. Désormais, le gouvernement s'engage à mettre en œuvre le GEAR (growth, employment and redistribution), un prinistre des finances prendr ministre des finances Manuel et fortement applaudi par le patronat. Les objectifs-clés y sont définis comme la réduction du déficit fiscal, la privatisation d'éléments appartenant au secteur public, le maintien des capitaux dans le pays, la réduction des taxes corporatives, la lutte contre l'inflation, le renforcement des secteurs liés à l'exportation et la limitation des salaires par une plus grande flexibilités du marché du travail. Avec ces mesures, prétendent les porte-parole du gouvernement, la croissance de l'économie permettra, à l'image des pays asiatique, de créer des emplois et d'augmenter les revenus, dans la bonne vieille tradition du « developpement par la percolation » (trickle down) des théories développementistes des années 50. La centrale COSATU n'a pas tardé à critiquer cette nouvelle politique. Selon le National Institute for Economic Policy, un think tank d'économistes de gauche lié à COSATU, la nouvelle politique perpétue les objectifs de « stabilisation financière » du précédent gouvernement de l'apartheid. Pour le secrétaire général de COSATU, Sam Shilowa, cette perspective abandonne totalement les objectifs sur lesquels l'ANC avec l'appui des syndicats et du Parti communiste a été élue en 1994. Il critique également l'action du gouvernement qui n'a pas selon lui, tout fait pour réellement mettre en œuvre le RDP (3). Il attaque enfin la politique poursuivie par la Banque de réserve qui consiste à maintenir de hauts taux d'intérêt, favorisant ainsi les secteurs financiers et spéculatifs au détriment de l'industrie. Pour marquer publiquement sa dissidence, COSATU a boycotté une rencontre prévue avec le directeur du FMI, Michel Camdessus, de passage à Johannesburg pour appuyer la
2) Discours de B. Nzimande lors du congrès du National Union Metalworker of South Africa (NUMSA), - The role of the working class in consolidatin and deepening the national democratic revolotion », septembre 1996. Reproduit dans African Communist n°145, troisième trimestre 1996.
nouvelle ligne du gouvernement sud-africain et négocier l'obtention de crédits potentiels. LES COMMUNISTES SUR LA CORDE RAIDE Interpellé par ces développements, le Parti communiste a semblé, au moment où cette nouvelle orientation économique était rendue publique, vouloir prendre ses distances Jeremy Cronin, secrétaire général adjoint, fit une intervenion très remarquée lors d'une session du Comité exécutif national de l'ANC. Il reprenait en gros les arguments de COSATU indiquant que le programme GEAR représentait non seulement un tournant inacceptable pour une organisation élue sur un tout autre programme, mais une véritable menace pour l'alliance et l'avenir des relations entre l'ANC et les organisations populaires. Cronin accusait également, sans les nommer, plusieurs responsables du gouvernement, dont le premier ministre Mbeki et le ministre des finances Trevor Manuel, d'avoir agi sans mandat ni consultation (4). Selon Cronin, la tascination pour la privatisation et la dérégulation qui ressort du GEAR est « une erreur terrible » et l'évolution actuelle pourrait mener à transformer l'ANC en une coalition incolore et insipide. Quelques jours plus tard, le président Mandela intervenait lui-même auprès de la direction du Parti pour dénoncer ceux qui osent critiquer le gouvernement. De manière significative, le puissant syndicat des métallos (NUMSA), réuni en congrès en octobre dernier, endossait dans une large mesure cette attaque frontale de la direction de l'ANC. Les métallos votèrent même une résolution demandant à la direction du syndicat de débattre de l'opportunité de demeurer au sein de l'alliance avec Mais à l'instigation du président du Parti communiste, M Blade Nzimande, les délégués refusèrent d'aller jusqu'au bout de leur critique tel que le leur proposaient trois des neuf structures régionales de NUMSA en vue de se distancer au plus tôt de l'ANC et de constituer une nouvelle alliance de gauche (5). Pour Nzimande, la classe ouvrière doit prendre le leadership de la révolution nationale démoratique, ce qui implique de demeurer dans l'ANC et d' lutter pour des positions progressistes. Parallèlement, la direction du PC se démarquait publiquement de certaines sections locales appelant à mener une lutte de front contre le GEAR. Un document émanant de la structure régionale du Western Cape, et qualifiant le gouvernement actuel de frère jumeau du Parti national, fut ainsi censuré par le comité central. (6) VALSE HÉSITATION Pour bien afficher le fait que le Parti communiste ne désirait pas trop de distancier de l'ANC, le secrétaire général Charles Ngakula affirma pour sa part que le « programme essayait de trouver de meilleurs moyens pour mettre en œuvre le RDP. Nous avons des critiques a exprimer a pro-
›os du programme actuel, mais ce débat ne remet pas er ause la continuation de notre participation dans l'Alliance L'Alliance va continuer, de même que des débats constructifs sur la politique économique (7) » Même Jeremy Cronin, devant les attaques personnelles dont il fut la victime de la part de Nelson Mandela, acceptait d'endosser le recent virage : « en tant que Parti communiste, nous ne sommes pas capables d'élaborer une stratégie économique alternative c'est pourquoi nous sommes dans l'Alliance. Au bout du compte, le Parti ne peut être meilleur que l'ANC. A l'inver se, si l'ANC s'affaiblit, nous le serons également » (8). Ces affirmations ne semblent cependant pas avoir mis fin à l'incertitude. Langa Zita qui travaille au département d'organisation reflète les angoisses de plusieurs : « on ne sait plus vraiment ce qu'est l'ANC. Ce n'est certainement pas une organisation de classe. » (9) D'autres comme Dale McKinley, cofondateur d'une revue politico-théorique se présentant comme un forum de débat pour la gauche communiste et non-communiste (10), s'interrogent sur la validité des élaborations théoriques des dernières années qui ont plus ou moins remis en question les principes « historiques » comme la dictature du prolétariat au profit de conceptions « post léninistes » et parlementaires (11). Cette opinion reflète celle de militants qui voudraient voir le PC s'afficher haut et clair socialiste et dans l'opposition quitte à devoir assumer les coûts de cette rupture. Entre temps, les préoccupations des couches populaires sont plus programmatiques. C'est devenu clair, les transformations espérées ne sont pas réalisées. Pire encore, les mouvements populaires, notamment les syndicats, sont sur la défensive. Dans ce contexte éclatent des grèves « sauvages », quelque fois déclenchées contre la direction syndicale, se multiplient, comme celle de la mine de Rustenberg en juillet 1996, qui s'est terminée par une lourde défaite stratégique. Un peu partout, les restructurations des entreprises suppriment des emplois. Ainsi, seulement en 1996, plus de 50 000 mineurs ont perdu leur poste. Les responsables du gouvernement invoquent les pressions macro-économiques, la noncompétivité de l'industrie sud-africaine, les coûts trop élevés de la main d'œuvre et disent à la classe ouvrière de se serrer la ceinture, d'être patiente et surtout ne pas trop demander pour le bénéfice de l'économie et du pays. Pendant ce temps, les statistiques officielles révèlent que l'écart entre les salaires des travailleurs (9 % d'augmentation moyenne en 1995, soit moins que le taux d'inflation) et ceux des cadres (+25 % chez Anglo American) ne cesse de s'accroître. MENACE DU POPULISME Devant l'incapacité du Parti communiste à se démarquer et à proposer des alternatives, plusieurs initiatives provenant de courants populistes de droite se développent, notamment dans les régions les plus durement touchées par les politiques néolibérales. Ainsi dans l'Eastern Cape, une pépinière traditionnelle de l'ANC et du PC, un ancien chef de bantoustan recyclé en dirigeant de l'ANC, Bantu Holomisa, a été récemment expulsé par Nelson Mandela après avoir critiqué les accointances douteuses entre plusieurs responsables de l'ANC et de riches entrepreneurs blancs qui avaient fait fortune au temps de l'apartheid. Depuis, Holomisa avec des discours démagogiques et incendiaires attire des foules déçues et frustrées de se voir confiner comme toujours dans la misère et l'exclusion.
3) Southscan, vol.11, n°45, 29 novembre 1996
4) « Mandela raps SACP from criticism », Mail and Guardian, 13 septembre 1996.
5) - Call for Summint with Alliance partners », Maid and Guardian, 4 octobre 1996
6) « Pre-budget battle drawn by COSATU attack on CEAR, Southscan, vol.11, n° 45, 29
7) Intervention de C. Ngakula lors du meeting de commémoration du 75ème anniversaire du
8) Hein Marais, « No room for rebels without a cause », Mail and Cuardian, 23 novembre
10) Le premier numéro de la revue en question, DEBATE, peut être commandé en écrivant à Inkhululeko P.O Box 94 163, Yeoville 2 143, South Africa.
11) Dale T. Mckinley, « The strategic necessity of the dictatorship of the proletariat, a reply to Comrade Jeremy Cronin », African Communist, nº145, troisième trimestre 1996.
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