Est-ce que la stupidité collective devrait faire partie des hypothèses fondamentales de l'analyse marxiste de la lutte des classes ? A en juger par l'initiative récemment prise par le gouvernement coréen, il faut croire que oui.
Par Terry Lawless
Séoul, février 1997 QUEL AUTRE QUALIFICATIF QUE CELUI DE STUPIDE peut-on donner à l'adoption d'un train de mesures législatives pris en sept minutes dans une session clandestine, à l'aube, qui a immédiatement déclenché la plus grave crise sociale qu'ai connu le régime de Kim Young-Sam, provoquant une désastreuse couverture médiatique internationale quelques semaines seulement après l'entrée de la Corée lans l'OCDE et menaçant de déclencher la plus grande grève générale de l'histoire du pays? Quel autre nom pour cette initiative d'un gouvernement qui se vante de gérer au mieux les finances publiques et qui par sa maladresse désasreuse a fait perdre davantage de production pour fait de grève en trois semaines que dans la totalité de l'année anté rieure ? Quel autre nom pour un gouvernement qui a réussi à cimenter la plus forte solidarité qu'on ait vu en Corée, entre la conservatrice et officielle Fédération des svndicats coréens (FKTU) et sa toujours illégale rivale la KCTU, pour un mot d'ordre officiel de grève générale ? Peut-être cependant l'apparente stupidité ne fait que retléte les limites infranchissables que l'action politique de chaque bourgeoisie nationale rencontre dans le contexte de l'ordre mondial néo-libéral. La cause de ces « stupides » mesures est eut-être simplement l'anticipation du tait que l'adhésion a 'OCDE va provoquer une onde de choc dans toute l'économie coréenne, provoquant la faillite de nombreuses entreprises, affectant la plupart des marchés locaux et nationaux Les mesures aberrantes qui ont été prises deviennent, dans cette perspective, des réformes inévitables si la Corée veut continuer à se maintenir sur la corde raide entre les marchés des pays riches du G7 et le défi que posent les coûts sala-
Corée du Sud
nouveau miracle
- XH riaux beaucoup plus faibles des économies émergentes d'Asie du Sud-Est. Comme l'a dit le président Kim Young-Sam dans son message de vœux, « il fallait que quelqu'un le fasse ». UNE SITUATION ÉCONOMIQUE QUI SE DÉGRADE Pourtant 1996 était supposé constituer le couronnement du rêve coréen : ce rêve vieux de trente ans de l'ex-Général Président Park Chung-Hee devenait réalité, la Corée rejoignait le club des pays riches en adhérant à l'OCDE. Dans ce processus que le Président Kim appelait l'« ajustement des comptes avec l'histoire », deux anciens présidents, Roh Tae-Woo et Chun Doo-Hwan, responsables du coup d'Etat de 1979 qui suivit l'assassinat de Park et du massacre de Kwangju en 1980, ont été jugés. Chun a même initialement été condamné à mort. Une seconde série d'élections a été organisée qui confirmait apparemment l'implantation d'un gouvernement civil démocratique, malgré les rumeurs persistantes selon lesquelles la campagne de Kim en 1992 aurait bénéficié de largesses des caisses occultes de Roh Tae-Woo. La Corée réussit même à obtenir la co-organisation des jeux olympiques de 2 002 conjointement avec son vieil oppresseur impérialiste, le Japon. Malgré cela 1996 restera comme l'année où les choses ont mal tourné. Une chute de 80 % des prix des semi-conducteurs a été le premier d'une série inattendue de coups durs, réduisant dramatiquement les profits de chaebols (trusts) comme Samsung, Hyundai et LG, entraînant des répercussions en chaîne
sur 1 'industrie automobile, l'acier, l'électronique et la pétrochimie. Samsung enregistrait un profit de 3 milliards de dollars en 1995, mais trois fois moins en 1996. La sidérurgie, l'un des piliers de l'économie, rencontre de graves difficultés. Le 24/01/1997 Hanbo Iron and Steel, le second producteur d'acier coréen, était racheté par quatre banques par suite de son incapacité à rembourser 6 milliards de dollars de dettes. Les banques devront provisoirement apporter encore de l'argent pour financer la construction du cinquième plus grand complexe sidérurgique au monde lans la province du Chungchong du Sud, bien que l'avenir à long terme de l'entreprise et à court terme des banques elles-mêmes, ne soit pas assuré. Hanbo se situait au 18eme rang des principales entreprises coréennes pour le chiffre d'affaires et pourrait devenir la plus grande faillite et le plus grand scandale de corruption de l'histoire coréenne. Il semble que le fils de Kim Young-sam soit impliqué dans l'attribution de crédits de complaisance à une entreprise dont la solidité était douteuse. Pour corser le tout, l'OCDE a prévu récemment une surproduction d'acier au début du siècle et critique les projets ambitieux d'investissements coréens et chinois. Le déficit commercial de 1996 a atteint 20 milliards de dollars, deux fois plus qu'en 1995. Il provient entre autres des importations de pétrole nécessaires pour soutenir une croissance de 9,8 % de la consommation d'énergie, les importations d'une vaste gamme de marchandises et des déficits sectoriels tels celui de 657 millions de dollars avec le Japon dans le secteur des pièces automobiles. Malgré le boom de la construction automobile le taux de faillite dans l'industrie mécanique est passé de 1,9 % en 1994 à 6,6 % en 1996 (196 faillites sur 2 985 entreprises recensées). La faiblesse du yen japonais a rendu les produits coréens moins compétitifs et a contribué à la chute de 10 % de la monnaie coréenne, le won, par rapport au dollar. L'indice des cours en Bourse a connu une chute libre en partie à cause du retrait des investisseurs étrangers. Il a perdu un tiers de sa valeur en 1996 ! Et malgré un taux de croissance enviable de 6,8 % l'inflation devient un problème : 4,5% pour 1997. Le pire pour ce pays de travailleurs acharnés, est que le taux de chômage a commencé à augmenter. En novembre 1996 il n'était que de 2,2 % mais orienté à la hausse, surtout pour les jeunes diplômés qui arrivent sur le marché du travail. L'opi nion dominante dans la bourgeoisie coréenne est que les entreprises devront licencier si elles veulent rester compétitives alors que la Corée ouvre certains marchés à la concurrence mondiale. Ces restructurations capitalistes seront accélérées par l'ambitieuse dérégulation du secteur financier, qui va permettre aux banques, aux compagnies d'investissement et aux assurances de sortir des limites de leur secteur à partir d'avril 1997. L'ENTRÉE DANS L'OCDE Le 6 décembre 1996 la Corée est devenue membre de l'OCDE. Afin d'atteindre les normes de législation sociale et de transparence requises au niveau international, le gouvernement Kim Young-Sam avait mis en place un comité présidentiel pour réviser le droit du travail. Les principaux changements prévus visent à affaiblir le haut niveau de sécurité de l'emploi dont bénéficiaient jusqu'alors les travailleurs coréens. Les nouvelles lois permettront de licencier plus tacilement un grand nombre de salariés à l'occasion de restructurations ou de fusions d'entreprises, introduisent la notion d'horaires de travail flexibles (selon lesquels les salariés devraient être disponibles à tout moment pour atteindre un horaire moyen de 56h par semaine calculé sur un mois, ce qui supprime toute nécessité de payer des heures supplémentaires) et ouvrent la possibilité de recruter des briseurs de grèves durant un conflit. D'autres dispositions améliorent les libertés politiques de la classe ouvrière coréenne, en alignant les droits sur ceux des pays du G7. Jusqu'alors l'article 12 de la loi sur les syndicats interdisait à ceux-ci de participer à toute activité politique. Les nouvelles mesures prévoient l'acceptation du pluralisme syndical sur le lieu de travail, le droit pour des tiers (y compris des militants politiques ou des partis) d'intervenir dans les conflits du travail et le droit des syndicats de participer à l'action politique, y compris en formant un parti des travailleurs. En outre on évoquait la possibilité d'autoriser les fonctionnaires et les enseignants à se syndiquer, ce qui n'aurait pas encore représenté des droits syndicaux complets mais constituerait un progrès. Ces changements signifient que le gouvernement s'est résigné à admettre la légalisation du Minchu Nochong, la Confédération des svndicats de Corée (KCTU), scission de gauche de la Fédération des syndicats coréens (FKTU) en 1995. La FKTU comporte environ 1,2 millions de membres et la KCTU environ 75 000. La KCTU a su déclencher des grèves décisives dans la construction navale et l'automobile au printemps 1995 et obtenu des hausses de salaires d'environ 12 %. Les observateurs pensaient que la KCTU allait tenter de résister à celles des nouvelles dispositions qui étaient défavorables aux travailleurs, comme ses dirigeant l'avaient annoncé au cours des débats de la Commission présidentielle. Quand celle-ci termina ses travaux sans parvenir à un compromis, le Président Kim demanda qu'un projet soit rédigé pour être voté par l'Assemblée Nationale avant la fin de la session. MANŒUVRES PARLEMENTAIRES Durant la semaine qui a précédé la séance secrète de nuit, les truction à l'Assemblée, y compris en occupant les lieux et en séquestrant des élus du parti au pouvoir, le NKP (Parti de la Nouvelle Corée, du président Kim). L'opposition voulait que l'entrée dans l'OCDE soit l'objet d'un véritable débat. Après les élections d'avril 1996, le NKP avait une majorité absolue très étroite à l'Assemblée, en recourant au recrutement secret de parlementaires non alignés. Dans la semaine précédant le vote secret du 26 décembre, les Démocrates libéraux unis ont été une fois de plus spoliés par la défection de trois de leurs dirigeants au profit du NKP. La tension politique était à son comble. Les deux principaux partis d'opposition, le Congrès national pour une nouvelle poli tique, dirigé par Kim Dae-Jung et les Démocrates libéraux unis, dirigés par Kim Jong-Phil, un vieux compagnon di Président Park, avaient décidé de prolonger la résistance al moins jusqu'au nouvel an. Ce fut donc une grande surprise pour les citoyens coréens de constater en se réveillant le 26 décembre que certains de leurs députés avaient voté douze textes dans un temps record, y compris une loi rétablissant l'Agence pour la sécurité nationale, la police secrète coréenne, sans avoir consulté
ni l'opposition ni la population. Les nouvelles lois sur le travail avaient aussi été adoptées, incluant toutes les dispositions anti-ouvrières mais repoussant la possibilité du pluralisme syndical — c'est-à-dire de la légalisation de la KCTU - jusqu'à l'an 2 000. LA DYNAMIQUE DE LA VAGUE DE GREVES La réaction de la KCTU a été immédiate. Dès que les informations ont commencé à être connues les secteurs clés sont partis en lutte. La ville industrielle d'Ulsan, dans le sud-est du pays, a été exemplaire. Ulsan possède le plus grand chantier naval du monde et la plus grande usine automobile du monde, et en tout 10 usines Hyundai y sont localisées. Le 27 décembre la ville était complètement arrêtée. Les ouvriers des trois principaux chantiers navals, de Korea Telecom et des principaux constructeurs automobiles Hyundai, Kia, Daewoo et Sangyong, ont déposé leurs outils le même jour. En même temps la FKTU organisait une manifestation de 10 000 travailleurs à Séoul. Le samedi 28 décembre, il y avait entre 500 000 et un million de travailleurs en grève ; la FKTU appelait à l'extension pour une grève jusqu au 31 décembre. Quatorze hôpitaux, y compris l Hôpital universitaire de Séoul, n'assuraient plus que les urgences. De grandes villes industrielles comme Changwon, Masan, Ansan, Kwangmyong et Kwangju étaient toutes touchées. Les travailleurs du métro à Séoul et Pusan se mirent en grève, bien qu'ils sachent qu'ils seraient remplacés par des jaunes. Les taxis et les bus annoncèrent leur adhésion au mouvement le 30. Quelle que soit la manière dont on fait les comptes, il s'agissait de la plus grande grève de l'histoire du pays. Le lundi 30 décembre le gouvernement, sentant que la situation lui échappait, menaça d'arrêter vingt dirigeants syndicaux, y compris sept membres de la KCTU qui choisirent de se réfugier dans la cathédrale de Myongdong, centre de la version coréenne de la théologie de la libération. Le dernier jour de l'année les cours de la Bourse atteignirent leurs plus bas niveaux depuis quatre ans. Kwon Young-Gil, dirigeant de la KCTU, appela alors à une interruption tactique du mouvement pour laisser la population profiter des fêtes du Nouvel an et pour donner au gouvernement le temps de réfléchir sur sa stupidité. Cependant les syndicats de la télévision et de la radio menacèrent d'entrer en action si la loi n'était pas abrogée avant le 3 jan- FEEL vier. Les salariés des banques annoncèrent une grève pour le 4 janvier. Il est important de souligner que certains secteurs n'ont à aucun moment interrompu leur service pour ne pas gêner le public, ainsi les cheminots et certains services publics. La construction électrique et électronique elle aussi a été peu touchée. La grève générale reprit après le congé de deux jours. Les estimations de la KCTU parlaient de 90 000 salariés dans 44 entreprises, tandis que la KFTU annonçait 150 000 salariés de 553 syndicats. Le 6 janvier 230 000 travailleurs supplé mentaires devaient se joindre au mouvement. L'action se ralentit alors, en attendant la grève générale organisée les 14 t 15 janvier. Une fois encore elle devait impliquer près d'ur nillion de travailleurs : 250 000 de la KCTU et 750 000 de la KFTU. Mais le 10 janvier les mandats d'arrêt ont été lancés contre vingt dirigeants syndicaux, tandis que Lee HongKoo, le président du NKP, proposait un débat télévisé. Le KCTU a rejeté cette proposition alors que l'élan du mouvement était encore très fort. Le 13 janvier le gouvernement avertit le TUAC (Conseil des syndicats de 'OCDE) et la Confédération internationale des syndicats libres, qui avaient assisté à des meetings, de ne pas se mêler des affaires intérieures de la Corée. Cependant la grève générale n'était qu'un demi-succès. A Séoul le 15 janvier, les taxis et les banques tonctionnaient pour la plupart. En province la solidarité des chauffeurs de taxis était plus forte. Le 17 janvier les premières arrestations ont eu lieu, quand le gouvernement a senti quel les syndicats commençaient à perdre l'initiative. La KCTU finit par accepter la proposition d'un débat télévisé. Le 20 janvier la plupart des travailleurs avaient repris le travail, après que la KCTU ait annoncé qu'elle organiserait chaque mercredi une grève de 24 heures jusqu'à l'abrogation de la loi. Lors du vote définitif de celle-ci le 18 février, les svndicats ont menacé de relancer une grève générale. Le 21 janvier Kim Young-Sam rencontra les deux partis d'opposition et affirma que les dispositions contestées seraient revues. Il suspendit aussi les mandats d'arrêt contre les dirigeants syndicaux et annonça la libération des cinq arrêtés. Le même jour le comité consultatif de l'OCDE annonça que la nouvelle loi coréenne ne respectait pas les normes internationales. QUELQUES LEÇONS L'opposition parlementaire a été timide et velléitaire et on ne peut pas attendre grand-chose de ses dirigeants. Le recul partiel du gouvernement n'a été dû qu'à l'action de la classe ouvrière. Une fois de plus ce sont les syndicats qui ont sauvé la démocratie coréenne. Le NKP est le grand perdant de cet épisode : son candidat, désigné par Kim, pourrait bien perdre l'élection présidentielle de décembre 1997, qu'il aurait probablement gagné haut-la-main sans cela. Ces événements sont restés limités à la Corée, mais ils peuvent se reproduire ailleurs. Ils correspondent à la première tenta des de ands des tigres asiates de pour aller comme la cour des grands pays capitalistes développés. ( toire de la révision du Code du travail le montre, cela ne pourra se faire qu'aux dépens de la classe ouvrière. Mais le paradoxe est que la croissance et la concentration économiques ont aussi donné naissance à une classe ouvrière très organisée et combative, qui peut défendre avec succès ses Le caractère secret du vote de la loi révèle aussi l'incapacité de la direction politique coréenne de rompre avec les mauvaises habitudes du passé. La tentative de ressusciter l'ancienne police secrète, officiellement à cause de la menace nord-coréenne, montre la profonde méfiance des responsables politiques bourgeois vis-à-vis des travailleurs et étuOn peut gagner une bataille mais néanmoins perdre la guerre. Mais il n'est même pas évident que Kim Young-Sam ait gagné une bataille. Le renforcement de la coopération des deux confédérations syndicales est un résultat très positif de la maladroite offensive bourgeoise. La bourgeoisie coréenne est à la recherche d'un nouveau miracle. Il y a beaucoup de nouveaux prétendants - Indonésie, Chine, Malaisie - qui pourraient bien empêcher ce miracle. La tentative de s'échapper du carcan national pour rechercher l'investissement et les profits à l'étranger pourrait bien faire surgir des problèmes bien connus ailleurs, comme le chômage de masse et les faillites en série, particulièrement si un ralentissement généralisé de l'économie mondiale se produisait. Des difficultés similaires pourrait guetter les bourgeoisies de Singapour et de Taiwan si elles cherchaient à s'embarquer dans la même direction.
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