La contre-offensive « foudroyante » de l'armée zaïroise a non seulement été enrayée, mais les rebelles de l'Alliance des forces démocratiques du Congo/Zaire reprennent leur progression. Malgré l'aide française, malgré les mercenaires, la décomposition du régime de Mobutu entraîne celle de son armée. Pour expliquer son incapacité dans la reconquête, l'état-major des FAZ prétend que le Zaïre est victime d'une « invasion » des armées ougandaise et rwandaise.
Par Alain Mathieu
Le régime de Museveni en Ouganda est montré du doigt ; c'est en effet un adversaire acharné des dictatures zaïroise et soudanaise soutenues par la France. Même s'il bénéficie de la bienveillance des USA, il a sa propre autonomie et entend jouer un rôle important dans la région. Issu du courant maoiste dans les années 70, Museveni a réussi, à partir d'une guérilla dans laquelle ont combattu nombre de dirigeants actuels du Rwanda alors qu'ils étaient rétugiés en Ouganda, à renverser les régimes de la dictature d'Amin Dada et de son successeur Obote. L'ancien maquisard respecte désormais l'économie de marché et a réussi à faire de son pays un de ceux qui, en Afrique, connaissent la plus forte croissance économique (6,5 % de hausse du PIB en 1996) et attirent les investisseurs. Il a largement remporté les élections organisées en mai 1996 en Ouganda. S'il apporte une aide au Rwanda, par contre c'est un farouche partisan du boycott du régime burundais ; depuis le coup d'état de cet été au Burundi, il respecte, comme le Rwanda, l'embargo décidé par les pays de la région à l'encontre du Burundi tant que le régime de P. Buyoya se refuse à une solution politique négociée avec l'opposition hutue. Le Zaïre et le Soudan entretiennent aux frontières de l'Ouganda des guérillas multipliant les attaques meurtrières surtout contre les populations civiles. L'Ouganda a aidé la rébellion zaïroise, en conseillers militaires, en armement ; les rebelles dispo-
Zaïre
Désiré Kabila sent visiblement de missiles sol-airs, bien utiles face au monopole aérien des FAZ et des mercenaires. L'armée ougandaise a aussi effectué quelques opérations au nord du Zaire, pour démanteler les bases d'une guérilla d'anciens partisans d'Amin Dada entretenue par Mobutu. L'Ouganda a proposé que des observateurs internationaux soient postés à sa frontière avec le Zaire pour s'assurer que l'armée ougandaise reste dans ses frontières. En tout cas, il y a bien d'autres raisons que la thèse de l'« invasion » ougandaise pour expliquer les succès militaires de l'Alliance à l'Est du Zaïre et ce sont bien des Zaïrois qui composent les troupes de la rébellion et contrôlent une zone de 1000 kms de long, jusqu'au Katanga, entre Kalemié et Moba, base du PRP de Kabila depuis des années : • la décomposition de l'armée de Mobutu, mal payée, dirigée par des chefs corrompus et des mercenaires blancs qui, eux, sont payés à prix d'or, atteint un tel point qu'ils ne résistent pas au combat et pratiquent plus volontiers le pillage et la fuite. Les seuls qui combattent vraiment sont les ex-FAR et milices de l'ancien régime rwandais. Les populations doivent fuir devant des milliers de ceux qu'ils appellent les « déFAZés », pillant tout sur leur passage, à commencer par le matériel des ONG humanitaires. Beaucoup de militaires zaï-
rois ont déserté pour rejoindre la rébellion : selon celle-ci, 3 800 hommes ont changé de camp et avec eux des dizaines d'officiers. On trouve aussi des officiers qui, en 1993, avaient dirigé la mutinerie à Kinshasa contre Mobutu, révolte matée par l'armée française ; ces régiments rebelles, dirigés par les meilleurs officiers zairois, avaient été dissous par Mobutu et les officiers mis à pied. Plusieurs ont repris du service dans les rangs de la rébellion ; • dans les zones libérées par les rebelles, le soutien populaire à la résistance est réel, même si la population a craint dans un premier temps une contre-offensive de Mobutu qui aurait signifié un massacre de masse de tout ceux qui auraient affiché de la sympathie pour les rebelles. La vie revient à la normale, ce qui en soit déjà constitue un changement radical avec la situation d'avant, ou l'armée et la police zairoise taisaient regner corruption, terreur, racket, à l'encontre de la population. Sur le terrain, l'Alliance veut montrer qu'elle rompt avec 30 ans de népotisme. Elle remet en marche administration, écoles, hôpitaux, (mais sans I« aide humanitaire » qui ne vient pas dans les zones non contrôlées par Mobutu...), elle appelle les investisseurs à revenir discuter, notamment des concessions des mines d'or que les rebelles contrôlent désormais. L'Alliance a réaffirmé ses objectifs politiques nationaux : aboutir à la capitulation du Mobutisme, en combinant une défaite de l'armée de Mobutu dans l'Est et des mobilisations populaires dans le reste du pays et permettre, après le départ de Mobutu, des élections générales et l'engagement d'un processus démocratique. Objectif politique qui rassure ceux qui craignent une « partition » du pays au profit d'États voisins et permet le recrutement et la formation de milliers de jeunes combattants dans les territoires libérés, au fur et à mesure de l'avancée de la rébellion ; • la crise sociale et politique s'étend dans tous le pays ; le 10 février, Kinshasa a été paralysé par une grève générale très suivie. Une nouvelle journée de mobilisation nationale s'est tenue le dimanche 16. De retour, Mobutu voulait réaliser « l'union sacrée » pour reconquérir le Kivu « envahi par l'étranger » ; deux mois après, son armée est en déroute et la population vit de plus en plus mal une situation économique déjà catastrophique. Les nouveaux billets mis en circulation depuis son retour (des coupures allant de 100 000 à 1 million de « nouveaux » zaïres), sont refusés par les commerçants de Kinshasa et la population qui les a baptisés « billets prostate », en référence à la maladie de Mobutu. Dans ce pays rongé par une inflation de 700 %, on se demande comment réagiront les soldats des FAZ sur le front de l'Est quand on paiera leur maigre solde avec ces nouveaux billets, alors que les mercenaires sont payés en dollars. Dans la protestation populaire, se développe une volonté radicale d'en finir avec le Mobutisme, tandis que l'opposition officielle semble réserver ses coups au seul premier ministre jugé responsable de l'échec militaire à l'Est. L'UDPS d'E.Tsishekedi voudrait se présenter comme solution de rechange mais dans le cadre du système mobutiste. Cependant en réclamant une négociation avec les rebelles et Kabila « fils du pays », des élections démocratiques et la fin des « billets prostate » elle accélère la protestation populaire qui hâte la fin de Mobutu. Reste à savoir ce que feront les puissances impérialistes, à commencer par la France qui a beaucoup à perdre et les USA, qui craignent un après-Mobutu chaotique et non
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ZAÏRE *
ZAÏRE * contrôlé. Les USA ont mis en garde l'Ouganda et le Rwanda dans leur aide à la rébellion, ils ont, avec l'ONU, réclamé un cessez le feu (maintenant que la rébellion prend l'avantage.). La solution sur laquelle semblent se mettre d'accord Français, Belges, USA et ONU, sachant qu'une reconquête de l'Est par l'armée zaïroise semble impossible, serait de bloquer la situation militaire et d'obtenir qu'un « sommet africain » contraigne l'Alliance de Kabila à négocier une solution qui reste dans le cadre du Mobutisme, en attendant des élections. Une telle solution n'aboutirait qu'à prolonger la vie de la dictature et les souffrances du peuple La solidarité internationale doit s'affirmer avec l'opposition et la rébellion zaïroise, pour empêcher qu'une fois encore, l'impérialisme ne sauve la mise à une des pires dictatures africaines. MERCENAIRES ET SOLDATS, LA FRANCE DE CHIRAC TOTALEMENT IMPLIQUÉE La France est totalement derrière la dictature de Mobutu : elle héberge le dictateur, lui donne les moyens de faire des allées et venues entre Zaïre, France, Maroc où Hassan II est prêt à lui octroyer une aide militaire. La France fournit des armes au Zaïre, malgré l'embargo sur les ventes d'armes à ce pays. Ses conseillers encadrent son armée, et lui fournissent des hommes. La revue le nouvel Afrique Asie confirme l'engagement de hauts responsables français dans le recrutement de mercenaires pour Mobutu : l'opération, baptisée « Léopard », a été préparée par Pasqua, Wibaux, les réseaux Foccart, tout ce beau monde installé avec le quartier général de l' Élysée où le vice-amiral Delaunay, chef d'Etat Major particulier de Chirac, centralise l'opération. Les mercenaires recrutés proviendraient des réseaux français de P. Barril, Bob Denard, R. Montoya (en liaison avec un groupe d'Executive Outcomes, composé d'anciens de l'armée de l'apartheid sud-africain et qui a recruté des milliers de membres de l'Unita de Savimbi). Ils sont dirigés par un mercenaire belge, Tavernier. Selon Billet d'Afrique, celui ci ne serait qu'une couverture, la troupe mercenaire est composée à 80 % par des Français et on y trouve toute la racaille disponible pour ce genre d'opérations, y compris des Serbes et des Croates qui se sont fait la main il y a peu dans l'épuration ethnique en Bosnie... Selon l'ex-colonel Yamba, ancien officier des troupes mobutistes dans les années 80 : « Ceux que vous appelez " mercenaires" sont en réalité 500 Français des troupes d'élite venus de Bangui, des "Commandos recherche et action en profondeur (CRAP) ». Les 2 000 soldats français en Centrafrique ne sont en effet qu'à une portée d'hélicoptère du théâtre des opérations. Le Jérusalem Post révèle que la Chine (populaire) et Israël fournissent des « coopérants militaires » aux FAZ. Quarante experts militaires fraîchement libérés de Tsahal sont arrivés pour encadrer des unités zaïroises. L'armée marocaine a prêté ses avions qu'on a vite repeints aux couleurs zaïroises, tout comme les MIG 24 russes, pilotés par des Kusses, qui bombardent au côté d'appareils de fabrication française les positions des rebelles et les populations environnantes. Aux dernières nouvelles, 280 mercenaires blancs seraient encerclés depuis deux semaines dans la ville de Watsa dans le Haut Zaire et compteraient dans leurs rangs des morts et des blessés. D'autres sources indiquent qu'ils auraient plié bagages.
Si cette armada cosmopolite retarde l'avance rebelle, elle reste impuissante face à la décomposition du régime et de l'armée zaïroise. A moins d'un engagement plus important de l'armée française, qui n'est pas à exclure, la « reconquête » parait très difficile. Ils ont donc choisi la dernière option militaire qui restait : bombarder les localités des zones libérées pour terroriser la population et affaiblir le soutien de la rébellion. Le 18 février, l'aviation mercenaire a effectué une série de bombardement notamment sur la ville de Bukavu, cherchant directement à atteindre L. Kabila qui s'y trouvait. Le gouvernement zaïrois a appelé la population sous contrôle des rebelles à quitter la zone car, dit-elle, les bombardements vont se poursuivre. LHUMANITAIRE, ARME POLITIQUE Quand la contre-offensive militaire s'est avérée impuissante, on a ressorti les « humanitaires », à commencer par Emma Bonino, la commissaire européenne aux réfugiés. Elle a tenté de convaincre à nouveau l'ONU de la nécessité d'une intervention militaire, soit disant pour sauver les réfugiés, en fait pour sauver, encore, Mobutu. Mais il s'avère que les obstacles à l'aide aux 150 000 réfugiés rwandais, burundais, et déplacés zaïrois, viennent d'abord de l'armée zaïroise. Elle a interdit les vols autres que militaires pour les besoins de ses opérations de guerre. Et nombre d'ONG ont dû quitter les camps face au déferlement de soldats des FAZ en déroute qui pillent avant tout l'aide humanitaire et le matériel des ONG et rançonnent les réfugiés. Dans le camps de réfugiés rwandais de Tingi Tingi, une délégation de Médecins du Monde a fait état de la reconstitution de l'encadrement des réfugiés par les milices et ex-FAR génocidaires regroupés par communes d'origine, avec les anciens responsables qui reprennent leur fonction. La délégation de MDM a été frappée par le contraste entre l'état physique des femmes et enfants réfugiés affectés par la marche et la malnutrition et celui des jeunes hommes bien nourris, prêts à combattre haptis combate avec l'armée zaïroise et les ex-FAR. En fait l'histoire recommence, comme dans les camps à la frontières rwandaise de 1994 à 1996 ; plus d'un pays et d'une ONG ne veulent plus servir à la reconstitution de l'encadrement militaire et idéologique des camps par les responsables du génocide rwandais. Le secrétaire de l'ONU, Kofi Annan, a dû mettre en garde contre la militarisation du camp par les ex-FAR et les FAZ, qui veulent s'en servir comme bouclier durant l'avance rebelle sur Kisangani. Des munitions sont stockées au milieu du camp, l'armée zairoise détourne le kérosène des avions de l'aide humanitaire pour alimenter les raids aériens des mercenaires ... Pendant ce temps, les mêmes officines humanitaires présentes au Zaïre ne donnent rien pour le million de réfugiés rentrés au Rwanda, ou pour les populations de l'Est du Zaïre contrôlé par la rébellion.
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