Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CANADA

La marche des femmes contre la pauvreté

· Inprecor n° 411, mars 1997 · p. 14-16 · 2 465 mots

Femmes Syndicalisme

Une caravane de femmes provenant de toutes les régions du Canada s'est rendue à la capitale Ottawa pour une grande manijestation le 15 juin 1996. La caravane a été organisée avec très peu de moyens en l'espace de quelques mois, emboîtant ainsi le pas à la marche des femmes sur la ville de Québec en

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1995. LA CARAVANE EST PARTIE de Vancouver sur la côte pacifique et de Saint Jean (Terre Neuve) et Saint-Jean (Nouveau Brunswick) sur la côte atlantique. Selon l'une des organisatrices de la ville d'Edmonton (Alberta), Giselle Renault, « il y avait entre 5 et 8 000 participants à Ottawa. Mais ce chiffre ne représente qu'une petite fraction par rapport aux dizaines de milliers de femmes, d'enfants et d'hommes qui ont exprimé leur appui à la caravane lorsqu'elle traversait les grandes et petites villes du pays. »

En effet, des centaines de milliers de Canadien(ne)s ont pris conscience des revendications de la marche des femmes contre la pauvreté de 1996. La marche a ouvert toute une série de perspectives pour de futures campagnes contre la pauvreté et le racisme ainsi que pour les mouvements féministe et syndical. D'après Lorrie Silver du New Socialist Group, « la marche a été l'occasion d'une démonstration impressionnante de solidarité sur tous les plans, faisant le lien entre injustice économique et formes multiples d'oppression des femmes, que cette oppression se conjugue au racisme, à l'exploitation de classe ou à la discrimination contre les homosexuel(le)s, etc. Il a valu la peine de lutter pour des emplois décents et des programmes sociaux, »

Les féministes sont divisées sur le bilan à en tirer en ce qui concerne leurs organisations principales, à savoir le comité femmes du Congrès du travail canadien (CTC) et le Comité national d'action sur le statut de la femme (CNA). Dans le mensuel radical au plus grand tirage du Canada anglais, This Magazine, la journaliste Irshad Manji a

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Par Adam Novak défendu le CNA contre les critiques de plus en plus fortes à son encontre faites par des féministes des milieux universitaires, qui taxent le CNA d'extrémisme et d'intolérance. « Plus que jamais, des hommes se sont ralliés aux activités du CNA depuis que Sunera Thobani (une femme immigrée) est devenue présidente. Je ne crois pas que ces hommes se seraient impliqués dans un mouvement extrémiste et anti-hommes. »

« Le CNA a récemment parrainé le premier congrès pan-canadien contre la politique de suppressions de programmes sociaux appliquée par le gouvernement libéral du premier ministre Jean Chrétien. Que ce congrès ait été le premier et qu'il ait été pan-canadien, fait preuve de la crédibilité du CNA et non pas d'un soi-disant extrémisme. A l'heure actuelle, il y a une marche pan-canadienne, co-parrainée par le CNA, contre la pauvreté. Le chômage est le fléau principal des familles canadiennes de nos jours, et il est souvent à l'origine de la pauvreté. Il ne s'agit en rien d'un enjeu des seules femmes immigrées, réfugiées ou lesbiennes. »

Des femmes de la gauche révolutionnaire soulèvent un problème d'un tout autre ordre. De leur point de vue, le CNA comme la bureaucratie syndicale, ne va pas assez loin dans ses campagnes économiques. Dans la revue Socialist Challenge, Julia Barnett et Lorrie Silver notent que, « le CTC et le CNA ont peu fait pour souligner la responsabilité du gouvernement libéral dans la réduction des paiements de transfert de l'Etat fédéral aux provinces en ce qui concerne les programmes sociaux et par conséquent dans le durcissement des politiques menées par les gouvernements provinciaux... Ni l'un ni l'autre n'ont été porteur d'une viston stratégique à plus long terme. »

Il ne s'agit là ni d'une rancœur gauchiste ni d'un vœu pieux. En effet, le cœur économique et politique du Canada, la province de l'Ontario, a connu une montée sans précédent des mobilisations syndicale et populaire depuis l'élection de 1995 du gouvernement « conservateur progressiste » (Tory) de Mike Harris. Ensemble, le mouvement des femmes et le mouvement syndical pourraient faire tomber le gouvernement.

Revenons sur le cours des événements dans l'Ontario. LA FÉDÉRATION DU TRAVAIL de l'Ontario (FTO) a organisé une série d'importantes journées d'action au cours des neuf derniers mois, obtenant l'appui d'un large éventail d'associations communautaires et de conseils syndicaux régionaux. Plus de 14 000 personnes ont manifesté dans la ville de London le 11 décembre 1995 en dépit de températures arctiques. Ce faisant, elles ont déclenché un élan qui a conduit deux mois plus tard à la plus importante manifestation syndicale de l'histoire du Canada et des États-Unis. Plus de 25 000 personnes ont fait grève et manifesté à Hamilton le 23 février 1996, le lendemain plus de 120 000 ont manifesté contre le congrès des Tories. Quelques jours auparavant, 67 000 travailleurs du secteur public de la province avaient voté la grève par une marge de deux à un contre la suppression de services et les atteintes contre les conditions de travail. Plusieurs milliers des membres du syndicat des travailleurs du secteur public (SESPO) ont assisté à un rassemblement

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organisé à Toronto pour commémorer la journée internationale de la femme. Les journées d'action suivantes n'ont pas été aussi suivies que celle de Hamilton, elles ont été néanmoins des temps forts dans l'histoire de cette province : 45 000 à Kitchener-Waterloo le 19 avril, 8 000 à Peterborough le 24 juin, etc. MALHEUREUSEMENT, L'ORGANISATION de la Marche des femmes contre la pauvreté dans l'Ontario et dans la plus grande ville du pays, Toronto, a souffert des mêmes faiblesses organisationnelles que la journée d'action syndicale à Peterborough. D'après Julia Barnett, militante au niveau municipal du syndicat des employés publics (SCEP), « les militants de base à Toronto ont reproduit les conflits internes du mouvement syndical à l'échelle provinciale, réduisant de ce fait la force de la journée à Toronto et révélant au grand jour leur incapacité de mettre sur les rails une stratégie de résistance à long terme dans toute la

La Marche des femmes a été l'une des peu nombreuses mobilisations populaires ayant lieu simultanément au Canada anglais et au Québec, la province à majorité francophone conquise par la Grande-Bretagne en 1760 qui subit toujours une discrimination de la part de la bourgeoisie d'origine angloécossaise. Se basant sur les progrès faits lors de la Marche du pain et des roses de 1995, la Fédération des femmes du Québec a tissé des liens avec d'autres mouvements sociaux et organisé un rassemblement dans la capitale de la province, la ville de Québec. Plus de 6 000 participants de tous les âges se sont regroupés devant l'Assemblée nationale et ont déversé des miettes de pain devant les portes d'entrée des grandes banques et sociétés privées de la ville. Ils ont exigé que le gouvernement fédéral et le gouvernement provincial du Parti québécois mettent en place des politiques créatrices d'emplois et qu'ils augmentent les dépenses pour les programmes sociaux.

La participation en 1996 a été de 30 à 40 % inférieure à la première marche de 1995. Celle-ci avait eu lieu dans le climat militant de la campagne pour le Oui au référendum d'octobre 1995 sur la renégociation des rapports entre le Québec et le Canada. A cette époque, le premier ministre nationaliste du Québec, Jacques Parizeau, s'était adressé aux manifestants dans l'espoir d'obtenir leur

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soutien au référendum. « Cette année (1996) le gouvernement du Parti québécois a réduit les dépenses sur les programmes sociaux, dit l'une des organisatrices de la marche Jacqueline Loiselle, Parizeau ne pouvait rien apporter aux manifestants. Et les gens croyaient encore moins que leurs revendications auraient un effet quelconque sur la politique du gouvernement. »

Selon Jacqueline Loiselle, dans un tel contexte la marche a été un authentique succès. Elle estime que deux tiers des quelque 200 femmes qui sont allées à Québec de sa région (l'Outaouais, dans l'ouest du Québec, frontalier avec l'Ontario anglophone et en face de la capitale canadienne Ottawa) n'avaient pas participé à la marche de l'année précédente. Son syndicat, l'Alliance du secteur public du Canada (ASPC), a libéré des fonds pour lui permettre d'organiser la marche sur les lieux de travail. Le résultat à été la participation de 20 femmes syndiquées, comparées aux trois de l'année précédente. MEME SI LES DIRIGEANTS syndicaux ont affiché une claire volonté de travailler de pair avec des associations communautaires, il y avait un nombre étrangement réduit de femmes syndiquées à la marche au Québec. La Confédération de syndicats nationaux (CSN), la fédération syndicale provinciale la plus importante en dehors du CTC, a eu beau appuyer la marche financièrement, elle a été incapable de mobiliser ses propres adhérents. La plupart des participants venant de la ville de Jacqueline Loiselle, Hull, appartenaient surtout « au mouvement des femmes, des femmes qui travaillent dans le secteur des services aux femmes en difficulté, aux femmes battues par exemple. Je

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(Toutes INSEMBLE pense que l'on pourrait tirer le même bilan dans les autres régions. »

Les revendications de 1996 ont été les mêmes qu'en 1995, avec plus d'attention portée sur le salaire minimum, l'égalité salariale ou le gel des réductions des allocations sociales. Des comités de la Fédération des femmes du Québec discutent actuellement de la forme que prendra la marche de 1997, en vue d'une marche internationale des femmes sur New York en l'an 2 000. D'après Jacqueline Loiselle, bien que les syndicats participent aux comités, malheureusement les déléguées « ne remettent pas les revendications aux militants syndicaux. Elles ne font que présenter les résultats des comités de la Fédération des femmes aux seuls comités femmes des différents syndicats. » LES RAPPORTS ENTRE LES MOUVEMENTs des femmes canadien-anglais et québécois sont souvent malaisés, à cause du chauvinisme (relativement modéré) de la gauche de langue anglaise. D'après les militantes torontoises Julia Barnett et Lorrie Silver, « le mouvement a fait peu d'efforts pour travailler avec les femmes québécoises et comprendre leur revendication pour l'autodétermination. On comprenait mal les difficultés spécifiques auxquelles les québécoises étaient confrontées sous le gouvernement du Parti québécois. Qui plus est, il n'y a eu aucun coup de collier pour envoyer des femmes du Canada anglais à la marche à Québec. Le mouvement des femmes au Canada anglais aura efficacement adapté une idée de ses sœurs québécoises sans pour autant tisser des liens

Le rassemblement final à Ottawa a été

« plus ou moins » bilingue, mais la réalité au jour le jour dans la région de la capitale est qu'il y a deux comités femmes, l'un à Ottawa (Ontario) et l'autre à Hull (Québec). Celui de Hull est francophone et celui d'Ottawa est formellement bilingue, dans les faits il faut s'exprimer en anglais pour être compris.

Selon Loiselle, « nous ne voyons pas les choses et nous ne menons pas nos activités de la même façon. Il est donc difficile de travailler ensemble, malgré les bonnes volontés de part et d'autre. » Dans un tel contexte, il n'est pas étonnant qu'il a été difficile de faire venir des femmes québécoises à Ottawa, même celles de Hull qui fait partie de la même zone métropolitaine. « Même si Ottawa est juste à côté, il a fallu un grand travail pour mobiliser à Hull, Ottawa nous paraîssant souvent comme la ville d'un autre pays. Des 200 femmes de Hull qui étaient allées à la manifestation de Québec (quatre heures de bus) en 1995, seulement 25 ont traversé le fleuve pour aller à Ottawa. »

Malgré ces faiblesses, dont le mouvement des femmes canadien est loin d'être la seule victime, le bilan d'une série d'initiatives locales reste positif. A Edmonton dans la province d'Alberta, le Comité femmes de la Fédération du travail de l'Alberta (FTA) et la direction de la FTA a mis en place un comité d'organisation qui a regroupé plus de 45 femmes. D'après la militante syndicale Giselle Renault, ces femmes « représentaient des syndicats, des associations de femmes, des associations religieuses et des femmes de couleur. Plus important encore, des femmes vivant dans la pauvreté se sont fait entendre lors des réunions, et le comité a décidé de les mettre en avant pour exiger la justice, et non pas la charité, de la part des députés parlementaires élus et "respon-

« Cela a été la première fois qu'un groupe de femmes aussi variées a travaillé ensemble. Nous avons mobilisé plus de 2 000 personnes et attiré l'attention sur le sort des femmes vivant dans la pauvreté Aprés le passage de la marche nous nous sommes mises d'accord pour poursuivre le travail de la coalition patiemment construite tout le long du printemps. Ce réseau de femmes continuera de faire face aux mesures d'austérité stériles et hystériques du gouvernement libéral et de ses équivalents provinciaux. »

La marche a généré des revendications concrètes pour la création d'emplois et une hausse des dépenses sociales. Et comme tout mouvement « de la base » il a facilité et encouragé une réflexion sur les causes de la pauvreté et les solutions à long terme. Selon Giselle Renault, « au-delà des mesures d'urgence pour les pauvres, il nous incombe de comprendre la corruption systématique qui est à la base de toute société donnant plus d'importance aux intérêts des banques et des grandes sociétés qu'au peuple, créateur de richesses. Voulons-nous vraiment d'une société qui se met à paniquer lorsqu'il y a baisse du chômage, ou quand il y a des spéculations boursières sur une éventuelle inflation due à la hausse des NOS GOUVERNEMENTS participent à une course effrénée vers le plus petit dénominateur commun, en taillant dans les dépenses sur la santé, l'éducation et les programmes sociaux. Cette politique vient accompagnée d'une culture du bouc émissaure mise en avant par les politiciens et les patrons. Le système capitaliste sème les graines de sa propre destruction et nous commençons à en voir les effets. Une population pauvre de faible niveau culturel et sanitaire ne pourra guère « être compétitive dans l'économie mondiale ». Une société qui considère les gens comme un fardeau plutôt que comme une force est en faillite morale et politique. « La leçon finale est donc que nous devons dénoncer la corruption et proposer des alternatives positives, qui pourraient changer le système. Des coalitions fondées sur des actions et des revendications concrètes, qui appellent à des changements concrets, ne sont jamais démodées, même si la droite nous dénigre en nous qualifiant de "groupements d'intérêts particuliers". Comme si tous leurs instituts de recherche soi-disant indépendants, leurs associations d'industriels et leurs chambres de commerce n'étaient pas des "groupements d'intérêts particuliers" Nous ne pouvons compter, ni sur notre argent ni sur les forces de police, mais sur la force de nos rangs et celle de nos convictions. Ne jamais se rendre ! Ne jamais

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