Reposer la question de l'avenir du mouvement des femmes en Afrique du Sud relève d'un intérêt certain. Pourquoi avons-nous besoin d'un mouvement de femmes ? Quelle forme devra-t-il prendre ? A qui incombe sa direction? IL S'AGIT D'UNE PHASE importante pour réfléchir sur ces questions, car les centrales syndicales sont d'ores et déjà en train de reconsidérer le caractère de leur propre mouvement et la dimension femme est bien présente dans les discussions sur la voie à suivre. Dans une perspective de classe, la Confédération des syndicats sud-africains (COSATU) a joué un rôle central dans la construction d'un mouvement de femmes. Ainsi avec le soutien du mouvement syndical, les travailleurs ont mis en avant des questions telles que : les avantages liés à la maternité et à la paternité, les crèches, le harcèlement sexuel, la discrimination au niveau des salaires, etc.
Le travail de la Cosatu à l'extérieur du mouvement syndical a été plus éclaté. Les syndicalistes n'avaient pas eu un rôle central dans le mouvement des femmes. Cet article vise à soulever certains problèmes politiques difficiles se rapportant aux luttes contemporaines pour l'égalité des sexes (l'auteur utilise le mot gender intraduisible en français, NDLR). LES BESOINS AUXQUELS DEVRAIT RÉPONDRE UN MOUVEMENT DE FEMMES
Le statut socio-économique et politique des femmes dans la première démocratie sud-africaine doit demeurer la base pour la construction du mouvement des femmes. Le rôle dirigeant de l'ANC au gouvernement est déterminant pour une édification de leur statut socio-économique. Il n'est pas trop tard pour poser la question suivante :
de femmes ?
Par Roseline Nyman
Debate, revue sud-africaine quel est la nature des politiques proposées par l'ANC en vue de soutenir les luttes quotidiennes des femmes ?
La plate-forme de la campagne de l'ANC (le Programme de reconstruction et de développement, RDP) a fourni les directives politiques sur les questions du travail, de la terre, du logement, de l'eau, de l'électricité, des télécommunications, du transport, de l'environnement propre et hygiénique, de la nutrition, de la santé et du bien-être social comme programme prioritaire. Ces besoins élémentaires sont également d'une extrême importance pour la classe ouvrière, indépendamment même de l'égalité des sexes.
Depuis que les femmes noires ouvrières constituent la majorité des pauvres, les questions socio-économiques occupent une place grandissante pour les femmes des classes moyennes et particulièrement les Blanches. Pour la classe ouvrière féminine noire aussi bien les questions socio-économiques que politiques (violence, avortement et représentativité) sont critiques.
Le taux de pauvreté en Afrique du Sud varie dramatiquement selon la race et le sexe. Plus de 65 % des Noirs sont pauvres, mais seulement 0,7 % de Blancs le sont (SALDRU, 1995). 57 % des ménages les plus pauvres ont des femmes comme chef de famille, plus de 70 % de ces familles sont pauvres.
La part des femmes dans la main-d'œuvre adulte n'est que de 37 % et leur apport dans les ressources totales de l'ensemble des ménages n'est que de 30 % La moitié des femmes noires sont au chômage, ce taux est respectivement de 9 % seule-
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ment pour les femmes blanches et 34% pour les hommes noirs.
Pour comprendre pourquoi ces statistiques décevantes sont encore valables, nous pouvons considérer 487 projets de travail public à court terme analysés par Valoodia (1996), dont l'objectif est d'assurer aux femmes au moins 40 % du travail. Le RDP (section 2.3) stipule que « le programme des emplois publics devrait maximiser la participation des femmes et des jeunes des ménages ruraux les plus pauvres ! Ce programme doit avoir des retombées socio-économiques importantes en favorisant surtout une production conforme aux besoins élémentaires des femmes, telles les crèches ». Ce type de projet est important pour générer rapidement des ressources et satisfaire facilement des besoins, mais ne constitue pas une solution pour la création d'emplois à plus long terme.
En pratique, néanmoins, les femmes ont accès à seulement 23 % du total des 908 091 jours de travail dans ces projets publics (selon une étude faite par CASE), en partie parce que le Département des travaux publics sous-traite une large part de ces fonds à des institutions comme le Independent Development Trust, qui de toute évidence ne privilégie pas les femmes.
Du reste, l'infrastructure dont l'importance est particulière pour elles ne leur est toujours pas accordée. Le gouvernement avait échoué à mettre en place un programme national de crèches, seulement environ 9 % des enfants entre 0 et 6 ans bénéficient de cette assistance. Un tiers de ces enfants est blanc et seulement 6 % sont noirs. Les
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Blancs bénéficient également davantage que les Noirs des subventions aux crèches du Département de l'éducation.
Encore pire, la Lund Commission avait recommandé la réduction drastique du budget affecté à l'assistance pour les enfants dans la mesure où le gouvernement n'a pas suffisamment de moyens pour prendre en charge tous les groupes raciaux. Cela fragilisera davantage la position des femmes. La tendance à l'augmentation du nombre de femmes chef de famille signifie que beaucoup de femmes sont obligées de prendre en charge seules les coûts et la responsabilité des enfants.
Le manque de soutien aux femmes de la part du gouvernement sous forme d'assistance et de pensions pour les enfants a un impact sur l'érosion du niveau de vie de la classe ouvrière féminine noire.
Tant que les femmes restent privées économiquement et tant que leur égalité constitutionnelle formelle est sans traduction en termes socio-économiques et politiques, la nécessité d'un mouvement de femmes demeure d'actualité. Seule une société socialiste pourra générer des relations sociales éradiquant l'oppression des femmes.
En effet, la classe ouvrière féminine espère plus qu'une égalité avec ses frères de la même classe et ses sœurs de la classe moyenne. Elle aspire à une société où tous les vestiges du patriarcat et du chauvinisme mâle soient éradiqués. Elle désire une société où les fonctions de l'économie domestique soient supportées par les institutions de la société socialiste. La majeure partie de la transformation du travail domestique ne peut s'opérer que quand l'État assume les ressources des institutions communales (maternité, garde d'enfant, jardins d'enfants, cantines, etc.). Seule une société socialiste est capable de garantir la libération spirituelle de la personne humaine et assurer le développement du potentiel de chacun et de chacune. DE QUEL TYPE DE MOUVEMENT DE FEMMES AVONS-NOUS BESOIN ?
Comme la libération des femmes est liée au socialisme, l'avenir des femmes est attaché à la classe ouvrière. Seule une direction de femmes et d'hommes de la classe ouvrière est capable de militer en faveur d'une société socialiste. Des résistances persistent de la part des camarades hommes quant à l'éradication du patriarcat, la classe ouvrière féminine devrait s'efforcer de neutraliser ces tendances. Les travailleurs et les travailleuses font face aux mêmes patrons et au même État. Toutefois, en raison de la prédominance du patriarcat ainsi que la position occupée par les femmes dans la sphère de la production, les besoins des femmes sont supérieures à ceux des hommes. Le mouvement des femmes devrait ainsi assurer que des questions comme la prise en charge sociale des enfants, l'égalité des salaires soient des axes de lutte de toute la classe
Sans mouvement de femmes ces priorités ainsi que l'éradication de l'oppression des femmes seront reportées aux calendres grecques. Cela a été le cas aussi bien dans les démocraties bourgeoises que dans les sociétés socialistes. En Russie de 1913 à 1917, les femmes se sont organisées au sein d'un mouvement lié au parti bolchevik. Les Bolcheviks publiaient un journal pour les femmes, Robotnitsa, traitant amplement des questions des femmes y compris de l'assurance maternité, le travail des femmes, la protection de l'enfance, l'hygiène, les problèmes des travailleuses et de la famille, la journée des femmes et les droits électoraux pour les femmes. Avant 1917, durant la première Guerre mondiale, la participation des femmes au marché du travail avait substantiellement augmenté. En 1917, les travailleuses avaient participé amplement à plusieurs grèves et à la révolution.
Des acquis furent réalisés durant la révolution soviétique. Le code du mariage instaura l'égalité entre les époux ainsi qu'entre les enfants légitimes et naturels. La procédure de divorce fut simplifiée. Un décret légalisa l'avortement. Une infrastructure communale sociale fut établie. Le Parti bolchevik inaugura une campagne pour la mobilisation des femmes basée sur l'idée selon laquelle l'émancipation des femmes était irréalisable sans le communisme, et que le communisme était impensable sans l'émancipation des femmes.
Toutefois, et sous l'effet d'une énorme pression, la NEP (Nouvelle Politique Economique) inaugurée à partir de 1921 remettra en cause plusieurs de ces acquis. La hausse du chômage ainsi que le désengagement progressif de l'État sur la question de l'infrastructure social engendrant une diminution substantielle du nombre des femmes employées et par là-même leur retour aux tâches domestiques esclavagistes (Cliff, 1987). La leçon-clé de la révolution russe est que les femmes doivent prendre en charge leurs questions spécifiques. Les travailleuses doivent militer sans répit pour leurs droits et en défenses de leurs acquis.
Actuellement en Afrique du Sud, le climat politique demeure favorable aux femmes luttant pour leurs droits. L'égalité postulée par la constitution transitoire et les clauses sur l'action affirmative fournissent un cadre légal adéquat. Les décrets du gouvernement stipulant l'égalité sur les lieux de travail et le droit à l'avortement constituent des acquis indéniables. Les structures gouvernementales pour la promotion des femmes sont composées de l'Office pour les statuts des femmes (Office for the Statuts of Women), la Commission pour l'égalité entre les sexes (Commission for Gender Equality) et la Commision pour les droits humains (Human Rights Commission). Le mouvement de femmes doit s'inscrire et se construire dans le cadre de ces avancées. QUEL ROLE POUR LES FEMMES DE LA CLASSE MOYENNE ?
Les femmes de la classe moyenne, en particulier les Blanches, donnent la priorité à la question de l'égalité dans le cadre politique capitaliste, au détriment des questions socio-économiques et du socialisme. La direction du mouvement des femmes attachée à la classe ouvrière doit établir des alliances avec les organisations des classes moyennes sur des questions spécifiques.
Par exemple, la campagne en faveur de l'IVG menée par la direction de la Cosatu avait offert cette possibilité à l'intérieur et à l'extérieur de la fédération. Le droit des femmes à l'avortement concerne spécialement les travailleuses noires exposées très souvent à la mort ou aux accidents à l'occasion des IVG clandestines. Toutefois, le mouvement pour le libre choix était dominé par le Comité parlementaire de santé ainsi que l'Alliance pour les droits de reproduction (dont la Cosatu est membre), qui mettent l'accent sur le rôle des femmes des classes moyennes. L'intervention femme de la Cosatu s'était limitée à attendre les réunions et à se soumettre au parlement. Les structures femmes de la Cosatu avaient
échoué dans la mobilisation de leurs membres autour de la question du droit à l'avortement. En effet, le Comité exécutif de la Cosatu n'avait pas réussi à soulever la question malgré le fait que l'IVG a retenu l'attention des médias pendant un certain temps. Néanmoins, et en raison de la majorité dont bénéficie l'ANC au sein du parlement, la loi sur l'avortement a été votée. Ainsi, la Cosatu a manqué l'occasion de mobiliser toutes les femmes sous la bannière de la classe ouvrière. PLUSIEURS POSSIBILITÉS S'OFFRENT à la classe ouvrière féminine pour jouer un rôle important. La troisième Conférence nationale de femmes de la Cosatu qui s'est tenue début 1996 a présenté trois orientations stratégiques pour la construction du mouvement : le mouvement national des femmes doit être dirigé par la classe ouvrière, la Conférence nationale des femmes doit se transformer en une structure basée sur la classe ouvrière, le mouvement national des femmes doit se mobiliser autour des questions centrales. Le document final affirme que les femmes ne « peuvent pas seules faire le lien entre les dimensions constitutionnelle, exécutive et législative de la lutte pour l'égalité », et il conclut « la fin de l'oppression des femmes est l'œuvre de la lutte des femmes, des hommes, des familles et de toutes les structures et institutions de la société. »
Les trois scénarios qui ont émergé de la Conférence sont :
1- celui de la fraternité, impliquant une organisation nationale pour toutes les femmes, basée sur le fait que les revendications des femmes sont relativement homogènes;
2- la restructuration du mouvement des femmes, en différentes organisations et groupes;
3- le développement d'un mouvement organique de femmes à travers les luttes et des campagnes bien orientés.
Le département pour l'égalité des sexes (Gender Department) du Parti communiste sud-africain (SACP) soutient la perspective de la construction d'un mouvement de femmes à travers la lutte. Son rejet du « scénario de la fraternité » sur le fait que les divisions de classe, race et sexe sont imbriquées est équivalent à un rejet de la Conférence nationale de femmes telle qu'elle existe aujourd'hui. La position selon laquelle il faudrait que les femmes s'organisent autour des questions qui les touchent directement, signifie que le mouvement de femmes devrait se construire autour des questions
Du fait que le mouvement syndical constitue la partie la plus organisée de la classe ouvrière, il est impératif que les femmes syndicalistes soient le fer de lance du mouvement des femmes. Il est évident qu'organisationnellement, la Cosatu, afin de diriger les revendications des travailleuses noires, devrait se renforcer. Pour accomplir cet objectif les structures « femmes » de la Cosatu sont appelées à jouer un double rôle. D'abord, œuvrer inlassablement avec la fédération pour mettre les questions de l'égalité à l'ordre du jour. Ensuite, initier et diriger les organisations à l'extérieur du mouvement syndical pour la lutte pour la libération des femmes. Ces deux tâches sont entrelacées. Etant donné que les structures « femmes » se sont renforcées avec la Cosatu, cela suppose que les femmes de la Cosatu sont préparées à diriger la lutte à l'extérieur de la confédération. Inversement, la mobilisation des femmes de la Cosatu à l'extérieur pourrait dynamiser la confédération.
Toutefois, les femmes de la Cosatu ont prouvé rapidement leur habileté à diriger les luttes à l'intérieur de la fédération. Durant les années 80, le CWIU s'est engagé avec succès dans une série de grève contre la discrimination salariale. Durant la même période, les travailleurs de SACCAWU ont dirigé des grèves pour une augmentation salariale. Au début des années 90 et au cours de l'année 1996, les travailleurs de SACTWU ont fait grève pour des salaires plus élevés. La sous-commission nationale des femmes de la Cosatu a joué un rôle dirigeant pour l'adoption par le CEC d'un code sur la question du harcèlement sexuel. LA RÉSOLUTION ADOPTÉE PAR LA COSATU sur la question des femmes appelle à la mise en place d'une coordination nationale.
Néanmoins, certaines résolutions n'ont pas été prises. Ainsi, une importante résolution sur la sous-représentation des femmes dans les organes dirigeants de la confédération a été négligée. Pour ne citer que l'évolution de la participation des femmes dans trois importantes centrales syndicales depuis 1994 : la représentativité dans le SACCAWU demeure à 33 % au niveau de la direction nationale, au sein de la SACTWU le taux est passé de 33 % à 13 % et a augmenté de 20 à 27 % pour le cas de la SADTU. Dans trois sections de la Cosatu les femmes ne sont pas présentes au niveau de la direction nationale. Cela résulte en partie du fait que les femmes de la Cosatu se sont battues pour mettre à l'ordre du jour la question femme.
Le point critique est que les femmes ne peuvent faire aboutir leur revendications que par leurs propres luttes. Au sein du mouvement syndical et en raison de la domination mâle, les femmes sont obligées de mener des batailles contre la discrimination exercée par leurs camarades hommes (et souvent les camarades femmes également).
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L'oppression des femmes sous le capitalisme (avec particulièrement une pauvreté extrême dont sont victimes les femmes de la classe ouvrière noire) confirme le besoin d'un mouvement de femmes doué d'une conscience de classe.
L'échec du gouvernement de l'ANC à prendre en charge une série de question en faveur des femmes confirme la nécessité d'un mouvement de femmes luttant pour le socialisme sous une direction de classe. Cosatu de par le rôle qu'elle joue en tant que la plus importante organisation de la classe ouvrière occupe la première place critique dans la direction d'une alliance tripartite (classe, race et sexe).