Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

La pensée unique sexiste

· Inprecor n° 411, mars 1997 · p. 20-21 · 1 957 mots

France Femmes

Le plein emploi et le contrat de travail à durée indéterminée seraient la nouvelle utopie. Gouvernement et patronat, nous ramenant cent ans en arrière, déclarent le chômage et la précarité indépassables.

L'application des critères de convergence de l'Europe de Maastricht ne fait que renforcer cette logique. En France, on compte dix millions de chômeurs, de précaires et d'exclus. Les femmes sont toujours et encore

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en première ligne. MALGRÉ LA VOLONTÉ PERSIS. TANTE des femmes de rester sur le marché du travail, leur droit à l'emploi est régulièrement remis en cause. En période de crise économique, les vieux démons réactionnaires, contre les femmes « voleuses d'emploi », resurgissent. Toutes les tentatives, explicites ou déguisées, de salaire maternel pour les exclure du salariat n'ont pas inversé la tendance, mais jusqu'à quand ? Déjà, l'application de l'Aide parentale d'éducation (APE) a fait baisser, de manière inquiétante, le taux d'activité des mères ayant eu un deuxième enfant, de 75 % à 45 %.

En 1995, la France comptait 11,5 millions de femmes actives et 14 millions d'hommes. Cette augmentation spectaculaire de 5 millions pour les femmes depuis le début des années 60, date de l'expansion du tertiaire. Mais ce secteur, où les femmes sont traditionnellement concentrées, se voit aujourd'hui « rattrapé » par la vague du chômage et de la précarité.

Sous couvert de la généralisation du chômage et de la précarité, le silence consensuel concernant les femmes est révélateur d'une pensée unique qui gomme notre existence pour mieux la dominer.

Il n'est jamais inutile de réaffirmer qu'aujourd'hui comme hier, la situation sociale des femmes n'est pas la simple résultante d'inégalités, mais l'expression d'un rapport global de domination et d'oppression d'un sexe sur l'autre que le capitalisme a toujours su utiliser à son profit.

La pensée

unique sexiste

Par Myosotis Walner CHOMEUSE, PRÉCAIRE, COMME MA MERE !

Les femmes représentent en France, entre 52 % et 58 % des chômeurs, selon les différents critères d'évaluation des statistiques officielles. Les modes de calcul officiels sont d'ailleurs sujets à caution dans la mesure où ils ne font état publiquement que des personnes sans aucun emploi et à la recherche d'un temps plein, laissant dans l'ombre tous les autres cas de figure. Les femmes ont davantage d'ancienneté dans le chômage que les hommes, en mars 1994 près de 600 000 femmes étaient au chômage depuis plus d'un an, contre 500 000 hommes. Ce que reflète la moyenne européenne, bien que des caractéristiques inverses existent dans certains pays (Irlande, Allemagne). Margaret Maruani, sociologue, parle à juste titre de « sur-chômage » féminin (1). Les catégories les plus touchées sont les ouvrières et les employées qui ont respectivement un taux de chômage de 20,8 % et de 15,7 %. Même avec un diplôme tel qu'un CAP, elles sont 15 % de chômeuses contre 10 % de chômeurs. Les jeunes femmes n'échappent pas à la règle avec un taux de chômage de 32 % contre 23 % pour les jeunes hommes, le taux de l'ensemble des jeunes de moins de 25 ans étant de 27 %.

Outre les attaques patronales et les politiques gouvernementales (y compris sous la gauche) de déréglementation, de flexibilité du travail, on assiste à un regain de l'offensive idéologique sur le temps partiel. Depuis les premières lois initiatives du début des années 80 jusqu'à la loi quinquennale de

1993 et l'accord du 31 octobre 1995 sur l'annualisation et la flexibilité du temps de travail, l'extension du temps partiel ne fait que s'aggraver (2). Les Pays-Bas et la Grande-Bretagne seraient les « modèles » de résorption du chômage par le temps partiel. Subi plutôt que choisi, comme partout ailleurs en Europe, les femmes se voient condamnées au temps partiel, pendant que la pénurie d'infrastructures pour les enfants est organisée.

Le temps partiel ce n'est rien d'autre que du chômage partiel, un salaire partiel voire un salaire proche du RMI ; les femmes qui représentent 85 % des personnes travaillant ainsi, le savent pertinemment. Plus de la moitié des femmes à temps partiel sont des employées et les branches les plus touchées sont les services, le commerce, l'hôtellerie, la restauration. Ce qui n'empêche pas les employeurs de leur proposer des heures supplémentaires afin de répondre aux variations saisonnières et en jouant ainsi sur la nécessité pour elles de gagner davantage:

Les jeunes femmes, toutes professions confondues, sont également davantage touchées par le temps partiel avec un taux de 29 % contre 12 % pour les jeunes hommes.

Dans la fonction publique, le mercredi libre pris principalement par les femmes, n'est certes pas imposé comme dans le secteur privé, mais il confirme néanmoins la division des rôles. Le taux de temps partiel est plus fort, avec 25 %, dans la plus basse catégorie « C » que dans les catégories « A » et « B » où il est de 10 %.

1) L'emploi féminin à l'ombre du chômage, in Actes de la Recherche en sciences sociales, n°115, décembre 1996.

2) Cahiers du féminisme 1996, n°77

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Le développement des contrats à durée déterminée (CDD) n'est pas quant à lui spécifiquement circonscrit aux femmes, mais l'étude de la DARES (Direction de l'animation, de la recherche, des études et des statistiques) de décembre 1995 sur la situation de l'emploi dans 84 métiers permet cependant d'affiner l'analyse.

Les chiffres officiels de mars 1995 démontrent que les CDD représentent 70 % des embauches et 56,4 % des départs. La précarité s'aggrave encore puisque les CDD de moins d'un mois ont augmenté de 39,8% en un an, ceux entre un mois et six mois augmentent de 20,6 %, alors que les plus de six mois baissent de 8 %.

Ainsi, même si le nombre d'emplois de caissier(e)s, et employé(e)s de libre-service, occupés principalement par les jeunes femmes de moins de trente ans, a augmenté de 40 % entre 1982 et 1990, le taux de chômage y est de 17 % et reste supérieur à la moyenne. Les taux d'entrée et de sortie d'emploi (CDI et CDD ensemble) sont environ trois fois supérieurs aux autres

La catégorie des employé(e)s de maison (180 000 actifs), où les femmes de plus de quarante ans sont majoritaires, a perdu pour sa part 13 % d'emplois pendant cette même décennie. Malgré une hausse en 1992, le taux de chômage atteint 16 %, avec un taux important de chômage longue durée.

La vente et le secrétariat sont également particulièrement touchés. Outre que le taux de demandeurs d'emplois de moins de 25 ans dans ces secteurs soit supérieur à la moyenne, les jeunes femmes, comme leurs aînées, sont davantage pénalisées par le temps partiel que les jeunes hommes.

Par ailleurs, les garçons se retrouvent davantage sous contrat de formation en alternance (contrat de qualification notamment), alors que les jeunes filles se voient proposer des CES (contrat emploi solidarité) qui n'incluent aucune formation.

L'indépendance financière des femmes déjà mise à mal par les discriminations salariales, s'aggrave en période de chômage.

Les chiffres de mars 1996 font apparaître que sur 2,2 millions chômeurs(euses) indemnisés en AUD (allocation unique dégressive) ou en ASS (allocation spécifique de solidarité), la moitié, soit 48,8 %, touche moins de 3 000F par mois. Et la proportion de chômeurs vivant avec moins de 5 000F est toujours de 82 %. Par ailleurs, 43,6 % des personnes au chômage n'ont aucune allocation. En décembre 1995, sur un total de 850 000 chômeurs de 18 à 25 ans, 550 000 ne disposaient d'aucune allocation. Les jeunes filles, en rupture familiale, voient leurs conditions de vie dégradées car elles sont moins indemnisées. Ce qui est d'ailleurs le cas des femmes en général puisque la différence de couverture avec les hommes est de 7,3 points. Ceci est particulièrement marqué pour la tranche d'âge 30/39 ans, un homme sur deux ne touche pas l'AUD contre 60 % de femmes.

Tout concourt à l'appauvrissement des femmes (notamment avec le développement des familles monoparentales, majoritairement composées de femme seule avec enfants) : le maintien du système de dégressivité de l'AUD de 17 % tous les six mois depuis le dernier accord UNEDIC (au lieu de quatre mois auparavant), le mode de calcul sur l'ancienneté au travail et les salaires antérieurs, la condition d'avoir travaillé quatre mois dans les huit derniers mois pour avoir droit à l'AUD, l'accroissement de la précarité notamment avec l'inflation des CCD à moins d'un mois, etc.

Faute de moyens pour payer la crèche et la cantine, les femmes se retrouvent une fois de plus en charge des enfants, et de ce fait sont moins disponibles que les hommes pour toutes les démarches de recherche LEUR RÉDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL ET LA NOTRE

Face au chômage et à la précarité, la revendication majeure des 32 heures sans perte de salaire et avec embauches correspondantes, est singulièrement primordiale pour les femmes. La création en nombre suffisant d'équipements collectifs pour la petite enfance, afin que le temps libre dégagé ne renforce pas le non partage des tâches domestiques et éducatives, est un corollaire indispensable.

Depuis 1992, la majorité des accords porte davantage sur l'aménagement du temps de travail que sur sa réduction. Le résultat est tout bénéfice pour le patronat : annualisation, flexibilité, temps partiel, baisse des rémunérations et cumul des exonérations des charges patronales. Et la stratégie vis-à-vis des femmes, relayée parfois par les syndicats, est évidemment de les inciter à prendre le temps partiel, « choix » qui n'en est pas un pour toutes les raisons qui tiennent une fois de plus à leur statut social (3).

L'accord EDF du 20 janvier 1997 sur les 32h, outre l'absence de création d'emplois et une perte de salaire de 900F en moyenne, est encore un exemple de flexibilité forcenée dont les femmes, avec l'objectif de 12 000 personnes « volontaires » pour le temps par-

La loi de Robien de juin 1996 oblige certes à une application proportionnelle entre la réduction de la durée du travail et les embauches ou le maintien des emplois, mais ne protège en rien les salarié(e)s contre la flexibilité. Les femmes ont donc toutes les raisons de rester vigilantes. DE MARS À JUIN, ON LEVE LE POING

Massivement présentes lors du mouvement de décembre 1995 (4), elles le furent encore dernièrement dans le conflit du Crédit foncier. Même dans les luttes de petites entreprises qui ne font pas la une des médias, comme à la société Maryflo (Bre-

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tagne), elles obtiennent le limogeage d'un directeur dont le comportement ordurier et despotique avait déclenché une grève illimi-

Militantes déterminées dans les mouvements contre le chômage et les exclusions, tel qu'AC ! (Agir ensemble contre le chômage), elles ont été de toutes les occupations des ASSEDIC (organismes payeurs des allocations) et des ANPE (Agence nationale pour l'emploi) qui se sont déroulées ces derniers mois. Elles sont tout autant actives dans les luttes des sans papiers, et des sans

Elles seront encore là lors de la Marche européenne contre le chômage et les exclusions qui se déroulera d'avril à juin 1997 (5).

Féministes, syndicalistes, chercheuses, militantes associatives ou politiques, portées par le succès de la manifestation pour les droits des femmes du 25 novembre 1995, elles organisent la résistance la plus large possible. Les Assises des 14 et 15 mars 1997, portant sur l'ensemble des droits des femmes, ont l'ambition de construire des initiatives unitaires afin de riposter aux attaques des fascistes, des catholiques intégristes, mais aussi de battre en brèche les politiques gouvernementales et patronales remettant en cause le droit à l'emploi des

3) Cahiers du féminisme 1995, n° 71/72.

4) Cahiers du féminisme 1996, n° 75/76.

5) Inprecor, n°410, février 1997.

A lire : Données et arguments d'AC 1, N°1 et N°2, Syllepse, Paris.

Hommes/Femmes, l'Introuvable égalité, de A. Bihr et R. Pfefferkor, Les éditions de l'Atelier.

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