En novembre 1996 le président Alexandre Loukachenko avait imposé un référendum visant à amender la constitution : selon lui, 84 % des électeurs ont participé au vote et 70,5 % se sont exprimés en faveur du changement, alors qu'en fait les garanties nécessaires pour un déroulement démocratique n'avaient absolument pas existé Après le référendum, Loukachenko avait mis sur pied un nouveau parlement comprenant 110 anciens députés ayant reconnu les résultats officiels. Ce parlement a décidé de dissoudre le Soviet suprême. De nouvelles élections ont eu lieu le 28 décembre : les députés ont été choisis par les soviets locaux, toutes les candidatures ayant été préalablement approuvées par Loukachenko. En fait, à la suite de l'adoption de la nouvelle constitution, le parlement biélorusse n'est plus qu'un organe consultatif.
Par Vadimir Chimanovitch
L'OPPOSITION CONTINUE de représenter une coalition assez étrange, composée de syndicalistes, communistes démocratiques, sociaux-démocrates et nationalistes libéraux pro-occidentaux. De 50 à 60 députés de l'ancien Soviet suprême ont continué à se réunir. Les gouvernements occidentaux sont généralement favorables à l'opposition. L'auteur de cet article, Vladimir Igorevitch Chimanovitch, est membre du Présidium du syndicat biélorusse de l'automobile et de la construction de machines agricoles et vice-président du Parti du travail. Le 15 mars 1994, après deux ans et demi de discussion, le Soviet suprême de Biélorussie avait adopté une nouvelle constitution instituant une république présidentielle. Auparavant, le pouvoir politique était partagé entre le Conseil des ministres, le Soviet suprême et le pouvoir judiciaire (même si, à vrai dire, un pouvoir judiciaire indépendant n'existait pas à l'époque, pas plus qu'aujourd'hui).
24 Inprecor n° 411 - mars 1997
Biélorussie
Loukachenko
ДЕМОКРАТИЯ! ПЛЮРАЛИЗМ! ГЛАСІ Démocratie, pluralisme, glasnost. Les élections présidentielles ont eu lieu dans la même année 1994. La Fédération des syndicats a soutenu V. Kebych, alors président du Conseil des ministres. Mais la position des syndicats était alors et reste maintenant que la Biélorussie n'a pas besoin d'un président. Selon nous, l'histoire prouve que les présidents ont tendance à usurper le pouvoir. Nous sommes favorables à une république parlementaire. A PART KEBYCH, il y avait trois autres candidats : Chuchkevitch, président du Soviet suprême, Novikov, chef du Parti communiste, et Alexandre Loukachenko , directeur d'une entreprise agricole d'État et député au Soviet suprême où il présidait la Commission pour la lutte contre la corruption. En réalité, ce dernier était presque inconnu et ne jouissait d'une certaine considération que grâce a un rapport contre la corruption, qui pourtant n'abordait pas le niveau gouvernemental. Son élection à la présidence a représenté plus un rejet du gouvernement sortant qu'un vote en sa faveur. Loukachenko s'était engagé à respecter la constitution, mais
assez vite il a commencé à prétendre que cette constitution lui donnait les pouvoirs d'un tsar et qu'il était autorisé à gérer l'Etat sans opposition. Sa principale promesse électorale avait été celle de « faire marcher les entreprises ». Est-ce qu'elles ont commencé à marcher depuis lors ? Au moment de son élection, 12 % des entreprises ne fonctionnaient pas ; aujourd'hui, elles sont 40 % mais les ouvriers continuent à être payés. En fait, à l'époque de l'Union soviétique on avait accumulé des devises fortes et maintenant ces devises sont utilisées. Nous sommes en train de ronger les bases d'une LOUKACHENKO AVAIT AUSSI FAIT CAMPAGNE en mettant en épingle la qualité des membres de son futur cabinet qui inclurait des experts juristes, des économistes, etc. et une série d'energiques jeunes pragmatistes. Mais ceux-ci ont démissionné en l'espace de six mois. Loukachenko s'est donc retrouvé avec des fonctionnaires qui avaient travaillé sous Kebych de même qu'avec des gens avec lesquels il avait travaillé dans sa région natale de Chlovsk. Ainsi, le directeur d'une banque d'épargne locale est devenu directeur de la plus grande banque d'État du pays et un ancien économiste de son entreprise agricole a été choisi comme président de l'administration économique. Une autre promesse électorale avait été de garantir l'égalité de droits devant la loi, la liberté de la presse, etc. Il lui suffira de six mois pour oublier cette promesse. Il a commencé par ignorer la loi ou plutôt à distinguer les « bonnes » lois, qu'on devait appliquer, des « mauvaises », qui ne devaient pas l'être. Dix huit parmi ses décrets ont été déclarés illégaux par la Cour constitutionnelle. Par exemple, au cours de l'été 1996 il a interdit une grève du Métro à Minsk, licencié les dirigeants de la grève et dissous le syndicat. Il a envoyé une directive interdisant aux entreprises d'État d'embaucher tous ceux qui avaient fait grève, la plupart d'entre eux n'ont pas été réembauchés jusqu'à maintenant. Un autre décret excluait automatiquement de l'emploi toute personne ayant atteint l'âge de la retraite. Encore une fois, la Cour constitutionnelle déclarait cette décision illégale. Le président réagit en la modifiant légèrement, c'est-à-dire en prolongeant les contrats de deux ans, mais sans droit automatique de renouvellement, ce qui est aussi inconstitutionnel. Un dernier exemple de décret illégal : la suppression de l'élection des gouvernements locaux, désormais désignés par Loukachenko lui-même qui nomme également les juges. Cette procédure est légale : il s'agit d'une erreur de la Constitution, qui, en revanche, garantit l'indépendance de la magistrature. La constitution prévoit aussi la séparation des pouvoirs, alors qu'en fait ils sont désormais concentrés dans les mains de Loukachenko . Des 12 membres que celui-ci a désignés pour la Cour constitutionnelle, 10 ont été confirmés. Mais aussitôt que la Cour a annulé un de ses décrets, il l'a dénoncée comme étant un bastion de l'opposition et ordonné au pouvoir exécutif à tous les niveaux de n'obéir qu'aux La menace de dictature et de perte des droits civils est donc bien réelle. La Biélorussie a désormais des procès et des prisonniers politiques. Des gens ont été arrêtés et battus au
BIELORUSSIE * cours de manifestations et certains ont été détenus pendant plusieurs mois. Il y a eu des procès à huit clos. Certains se sont enfuis en Russie et en Bulgarie. Le président contrôle les médias : sinon directement les journaux tout au moins les imprimeries. Le résultat est que tous les journaux et publications non étatiques et libres sont imprimés soit illégalement soit en dehors du pays. Loukachenko contrôle la radio et la télévision de l'État. Le seul canal de télévision biélorusse n'exprime que le point de vue du gouvernement. Ni le président du parlement ni les dirigeants des partis et des syndicats n'ont accès aux médias électroniques.
Lulachenko organisé un show en matière de relations avec la Russie. Au mois de mars 1996, après qu'il eut signé un accord pour éta blir des rapports plus étroits avec ce pays, les forces nationalistes avaient organisé une manifestation qui fut violemment dispersée : une campagne de terreur présidentielle était lancée contre les participants. LES ENSEIGNANTS ONT PEUR DE CRITIQUER le gouvernement. Loukachenko nomme les doyens des instituts d'éducation supérieure. Il a nommé, entre autres, à la direction de l'Université d'Etat l'un de ses fidèles, un homme qui sous l'ancien régime avait été destitué en tant que responsable de plagiat et avait été chassé par les étudiants pour son incompétence. Les enseignants qui encouragent la diffusion de la langue et de la culture biélorusse sont l'objet de persécutions et les écoles où l'on enseigne la langue biérusse sont en train d'être fermées. Loukachenko est plus russophile qu'Eltsine et est allé jusqu'à déclarer que, s'il n'était pas né en Biélorussie, il présenterait sa candidature à la présidence de la Russie. Comme on le sait, il a lancé un référendum pour amender la constitution. En réalité, son but était d'introduire une nouvelle constitution lui permettant de promulguer lui-même
* BIELORUSSIE les lois, de prolonger son mandat jusqu'en 2 001, d'interdire les grèves, de nommer un tiers des députés d'une nouvelle chambre de même que les juges de la Cour suprême, de la Cour suprême économique, tous les juges de niveau inférieur et la majorité des juges de la Cour constitutionnelle. Il aura ainsi institué un quatrième pouvoir, supérieur à tous les autres. Un autre amendement revient à mettre hors la loi les organisations qui encourageraient le désordre sociale : il pourrait être utilisé pour supprimer les syndicats. Tous les partis plus ou moins importants, les syndicats, les organisations et les mouvements sociaux de toutes sensibilités politiques se sont unis contre le président. Sept partis ont lancé un appel à la population contre ses agissements et ses desseins dictatoriaux. Ils ont formé une Table ronde avec la participation de vingts partis et mouvements sociaux, y compris des organisations pour les droits de l'homme et des syndicats « alternatifs ». Y sont inclus des libéraux, des sociaux-démocrates, le Parti du travail, le Parti communiste, le Parti agraire, le Parti des femmes (lié à la Fédération des syndicats) et les syndicats de même que le Front populaire biélorusse et les « nouveaux » syndicats (1). Ceux-ci appartiennent à la Confédération du Travail qui est proche du Front populaire de Biélorussie d'orientation nationalistelibérale bien qu'ils aient adopté des orientations plus à gauche. En fait, l'Union des mineurs de Soligorsk est le seul de ces syndicats qui fonctionne effectivement. En ce qui concerne le Front populaire, il s'oppose à une dépendance unilatérale vis-à-vis de la Russie, mais non à des rapports avec elle. Du point de vue économique, il serait fou de s'isoler de la Russie car la Biélorussie ne dispose pas de ressources naturelles et dans l'ancienne Union soviétique elle ne constituait qu'une grande usine d'assemblage. En outre, il existe des liens de sang et de famille qui ne sauraient être PERSONNE NE S'ATTENDAIT À VOIR le Parti communiste et le Front populaire signer le même document. Mais si la direction du PC s'oppose à Loukachenko, on ne peut pas dire la même chose en ce qui concerne les militants du rang. La Table ronde a invité Loukachenko à rechercher un compromis. La polarisation politique était en train de diviser même les familles et la Table ronde a proposé une commission de conciliation avec la participation de toutes les parties concernées. Pour sa part, notre syndicat a organisé une grande conférence avec ses militants actifs, non seulement les permanents mais aussi des ouvriers d'usine. La conférence a exprimé son indignation face à l'attitude du président. Notre hostilité envers lui s'était accrue graduellement, mais la goutte qui a fait déborder le vase a été son refus de signer un amendement au code du travail visant à établir le paiement des salaires comme une priorité absolue pour les entreprises de même que sa décision de donner la priorité aux impôts en reléguant les salaires à la dernière place. Au mois de mai 1996, notre syndicat a lancé une pétition exigeant que le Soviet suprême révise cette décision. Nous avons collecté 50 000 signatures et le Soviet suprême a adopté la loi que nous voulions. Selon la constitution, le président avait dix jours pour la signer ou pour la renvoyer au Soviet. Il n'a rien fait et ainsi la loi aurait dû entrer en vigueur. Mais les responsables de l'exécutif n'étaient guidés
que par les décrets de Loukachenko. Les sondages donnaient à celui-ci environ 60 % des voix. En d'autres termes, il pouvait miser sur une victoire au référendum — vote de confiance — ou même demander que le peuple lui donne encore plus de pouvoirs. Il a été soutenu surtout par la partie la moins politisé de la population. C'est un orateur populiste très doué, qui dit à tous ceux qui l'écoutent justement ce qu'ils veulent entendre. Il a esquissé un rapprochement démagogique avec la Russie, bien qu'Eltsine et Tchernomyrdine aient désapprouvé ouvertement sa conduite, mais en même temps il a mis l'accent sur la souveraineté de la Biélorussie, sur sa capacité à mener une politique extérieure et économique indépendante, etc. Il a joué adroitement sur la déception de la population face aux conséquences de l'économie de marché talgie de la sécurité économique sous le régime soviétique. De tels sentiments sont particulièrement répandus dans les zones rurales, dans les petites villes où il n'y a pas de grandes entreprises, parmi les retraités et les anciens combattants et dans certains secteurs de la classe ouvrière urbaine qui souhaitent un homme fort. La réintroduction dans l'école de textes de l'époque soviétique a été une mesure relativement populaire. Qui plus est, les prix des produits alimentaires sont restés assez bas. Contrairement aux villes russes où les magasins sont pleins de produits d'importation, en Biélorussie on vend surtout des produits locaux, notamment du lait et de la viande. Contrairement à la Russie, la télévision fait de la publicité pour les produits du pays et non pour des produits importés. Loukachenko a promis de promulguer un ordre obligeant les magasins à vendre un certain pourcentage de produits nationaux. Par ailleurs, les travailleurs urbains n'ont pas le problème russe des salaires en retard, un problème qui pourtant est assez sérieux dans les villages. Les usines travaillent à 60 % de leur potentiel, beaucoup plus qu'en Russie. Il n'y a eu jusqu'ici que peu de licenciements dans notre secteur, surtout à cause de la résistance des syndicats, mais aussi parce que le gouvernement ne fait pas pression dans ce sens sur les administrateurs. La privatisation a été fondamentalement suspendue. CETTE POLITIQUE S'ADRESSE à une large partie de la population qui a des penchants vers la gauche. Le FMI et la Banque mondiale n'aiment pas Loukachenko parce qu'il n'est pas en train d'appliquer une thérapie de choc. Mais son « socialisme » est démagogique. Tôt ou tard la bulle va éclater. Les droits sociaux de l'ancien système sont en train d'être rapidement rongés. En août-septembre 1995, Loukachenko a publié sept décrets qui supprimaient les normes légales concernant les salaires aux étudiants, les retraites, les pensions en faveur des invalides et des victimes de Tchernobyl et toute une série d'autres catégories. La plupart des usines, dont notre usine de tracteurs, accumulent leur production dans les magasins car il n'y a pas d'acheteurs. L'État ne fait qu'imprimer de la monnaie en alimentant l'inflation. La plupart des Biélorusses vivent en dehors de la capitale, dans des petites villes et villages, où il est plus facile de contrôler ce qui s'est passé lors du référendum. Dans certains cas, le chef de l'administration locale a dit au collectif ou au chef d'une ferme d'état : « Si le référendum est battu dans votre ferme, vous pouvez dire adieu à votre travail. ». Cela peut être prouvé. En revanche, la majorité des membres de
BIELORUSSIE * notre syndicat ont fermement soutenu leur direction. En tant que dirigeant syndical et enseignant ayant eu l'occasion de parler souvent avec les ouvriers, je peux en témoigner personnellement. Cela vaut aussi pour le syndicat des travailleurs du secteur radio-électronique et d'autres syndicats LES ÉTUDIANTS S'OPPOSENT EUX AUSSI À LOUKACHENKO et ont été très actifs dans les manifestations. En partie, ils réagissent d'un point de vue nationaliste, bien que leur nationalisme ne soit pas aussi primaire qu'en Ukraine. Il faut dire qu'ils ont de bonnes raisons. Par exemple, la Russie fait transiter gratuitement par notre territoire des quantités énormes de matériaux et de produits. Les unités militaires russes stationnées en Biélorussie ont provoqué des dégâts écologiques terribles. La Russie ne nous a jamais restitué la part de devises étrangères bloquée sous le régime soviétique et nous n'avons pas non plus reçu les fonds que le gouvernement soviétique s'était engagé à nous donner à cause du désastre de Tchernobyl. Nous avons été obligés de nous débrouiller seuls avec quelques aides de l'Occident. Il est vrai que nous devons de l'argent à la Russie pour le pétrole et le gaz que nous avons importés et dont on ne nous a pas encore exigé le remboursement. Il s'agit d'environ un milliard de dollars, une somme énorme pour nous. C'est le gain le plus important obtenu par Loukachenko. Nous voulons ver une certaine analogie entre le comportement de Loukachenko et le comportement d'Eltsine qui a eu recours lui aussi à des référendums, supprimé des administrations locales et promulgué des décrets « sociaux » démagogiques pour s'assurer un soutien populaire. Loukachenko a deux budgets : celui de l'Etat et son propre budget personnel qui est plus important que le premier. Il n'hésite pas à faire imprimer de la monnaie, même si la loi indique que seule la Banque nationale contrôle l'émission de la monnaie. Dans les mois qui ont précédé le référendum le président a publié toute une série de décrets « sociaux » : les retraites et les salaires des étudiants ont été augmentés, les employés de la fonction publique ont eu une augmentation de 500 000 roubles tous les quatre mois, etc. Son populisme s'est accentué : il a participé personnellement à la récolte ; il a même mis sur pied sa propre commission pour éviter la corruption en matière d'admission aux universités. En réalité, pendant sa présidence, il a réalisé très peu de choses positives et beaucoup de choses négatives. Comme Eltsine, il prétend que son principal mérite réside dans le fait qu'il a évité la guerre civile. Comme Eltsine, il agite cet épouvantail dans l'éventualité d'une victoire de l'opposition.