L'Equateur vient de vivre la plus grande mobilisation sociale de ces cinquante dernières années. La puissance du mouvement a eu raison du gouvernement d'Abdalá Bucaram, qui avait été formé six mois plus tôt. Le modèle néolibéral a également subi une première défaite sous l'assaut des masses. Pourtant, le mouvement s'est avéré très hétérogène et il a également marqué le triomphe des fractions de l'opposition bourgeoise. Le néolibéralisme a été combattu et contenu, mais il n'a pas été vaincu. Au-delà, c'est un nouvel espace qui s'ouvre pour les luttes sociales, plus favorable aux forces populaires. L'article ci-dessous relate au jour le jour cette extraordinaire mobilisation, où nos camarades n'ont pas ménagé leur engagement. Nous reviendrons prochainement sur leur intervention dans une situation politique qui reste profondément instable.
Par Fernando López
Quito, 20 fevrier 1997 EN POLITIQUE, « UNE SEMAINE, C'EST BIEN LONG », surtout quand entre en action la majorité de la population. Il faut en donner une première analyse, non pas seulement pour en tirer des leçons mais surtout pour tracer des perspectives. Il ne faut pas voir dans les journées de février la pure et simple continuité de la résistance que le mouvement populaire organisé, en particulier les Indiens, les paysans et les syndicats du secteur public, livre depuis plusieurs années contre les politiques néolibérales. C'est bien évidemment une dimension importante des derniers événements, surtout dans la mesure où ils marquent la généralisation du rejet du plan économique de Bucaram, mais il ne faut pas se livrer à une lecture triomphaliste. Il ne faut pas non plus n'y voir qu'une lutte dirigée par un secteur de la grande bourgeoisie qui utilise la lutte populaire à son profit. On ne peut pas non plus réduire le mouvement à une nouvelle mise en évidence de l'absence de projet stratégique et de politique indépendante de classe. Il s'agit d'un phénomène beaucoup plus complexe.
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Nous avons connu un soulèvement civique pluri-classiste, de masse, créatif et pacifique ; profondément et fondamentalement démocratique ; un mouvement qui a occupé la rue, envahi les places et les chemins. Ses effets politiques ont immédiatement touché l'appareil d'État, à commencer par sa colonne vertébrale, l'armée, et sa représentation pluri-classiste, le parlement. Et l'ambassade des USA n'est pas restée sur la réserve.
Au-delà des changements institutionnels, la portée politique du mouvement tient fondamentalement à l'entrée en lutte massive de la population pour renverser la clique au pouvoir et au sentiment de force que cette victoire lui procure. En ces journées des 5, 6 et 7 février, une future génération de militants du mouvement social et révolutionnaire a vu le jour et c'est en .
Il n'a fallu que quelques mois à l'équipe Bucaram pour provoquer le rejet le plus complet du peuple équatorien. Véritables croisés d'une politique économique néolibérale bien plus radicale que celle des gouvernements précédents, ils ont dès leur
* EQUATEUR arrivée au pouvoir ouvert une série interminable de conflits et d'affrontements. Loin de rechercher un minimum de consensus, Abdalá Bucaram qui s'était présenté comme un moindre mal face aux sociaux-chrétiens lors des élections de 1996, s'est accroché avec tout le monde : les rockers ; les aficionados des corridas et des combats de coqs ; les buveurs de bière du dimanche ; les habitants de Cuenca, troisième ville du pays ; ceux de Quito, dont il a bousculé la municipalité pour imposer son frère Santiago comme candidat à la mairie en l'an 2000 ; le parlement, où Alarcón était un allié de poids ; les femmes, quand il a pris la défense de son ministre le plus proche, Alfredo Adum, qui avait déclaré qu'il aime-
Trait bien les entraîner dans une caverne et s'en regaler; les journaux et les journalistes, qualifiés d'intellectuels de paille ; les équipes de football professionnel et l'orgueil du club Barcelona, le plus populaire d'Equateur dont il a pris la présidence jusqu'alors aux mains du Parti social-chrétien ; le mouvement indien et la CONAIE, avec la création d'un ministère ethnique ; les syndicalistes, en particulier du OCÉAN PACIFIQUE la A secteur public, sous les foudres de son ministre Adum ; l'Association équatorienne de radiodiffusion ; les enseignants et la société entière, avec le maintien en poste d'un ministre de l'Education convaincue de plagiat dans sa thèse universitaiA quoi il convient d'ajouter une multitude de petits faits qui ont creusé un abîme entre le gouvernement et la majorité de la société : la réception de Lorena Bobbit au palais du Gouvernement avec les honneurs dus à un chef d'Etat ; l'extorsion de fonds auprès d'hommes d'affaires dans le cadre d'un Téléthon de nouvel an où Bucaram a chanté et dansé et dont on n'a toujours pas de comptes fiables ; l'annonce du recrutement de Diego Armando Maradona pour jouer dans un match de foot contre la somme d'un million de dollars ; la goinfrerie déplacée de Bucaram lors de sa visite officielle au Pérou, révélée par la revue de Lima Caretas ; la fête organisée pour les 19 ans de son fils Jacobo à l'occasion du premier million de dollars gagné par les douanes de Guayaquil ; les 80 000 dollars offerts en cadeau lors de sa visite à Panama ; ses agressions verbales contre d'anciens mandataires ; ses déclarations contradictoires, concernant notamment le prix d'articles de première nécessité comme le gaz domestique et le lait, à l'origine de vagues spéculatives qui ont provoqué la colère de la population la plus pauvre. Le mécontentement a commencé à déborder avec l'annonce le ler décembre du plan économique. Une disposition centrale de ce plan résidait dans la convertibilité de la monnaie, avec pour conséquence la ruine de nombreuses entreprises, en particulier dans l'intérieur du pays, la panique des couches movennes de la société et une carte blanche pour l'enrichissement personnel de la clique au pouvoir. On assista alors au développement d'une double contradiction entre la fraction bourgeoise dirigée par Bucaram et celle regroupée derrière le Parti social-chrétien, d'une part ; et entre le gouvernement et les secteurs populaires opposés à la politique économique néolibérale, d'autre part. Les affrontements inter-bourgeois se sont aiguisés avec le jugement rendu dans l'affaire de l'héritage de Luis Noboa Naranjo, dirigeant du groupe économique le plus puissant d'Equateur, où Bucaram est intervenu en faveur d'Alvaro Noboa, président du Conseil monétaire. L attrontement des deux tractions bourgeoises les plus puissantes d'Equateur a pour enjeu la privatisation des entreprises du secteur public et de la sécurité sociale. Dans ce conflit, Bucaram ne pouvait assurer son pouvoir qu'avec l'appui des organismes financiers internationaux, enchantés par son plan économique, celui de l'armée et de secteurs populaires qu'il comptait amadouer par quelques mesures populistes. LE MOUVEMENT DES 5, 6 ET 7 FÉVRIER a rassemblé sous le sigle du Front patriotique des forces allant de la droite bourgeoise du Parti social chrétien et de la majorité du secteur patronal jusqu'aux forces de gauche et aux mouvements sociaux. Chacun s'y est inscrit avec ses propres perceptions et des attitudes ni unitaires ni cohérentes. Le Front patriotique a regroupé la Coordination des mouve ments sociaux, dont l'expression politique la plus directe et la plus fidèle est le Mouvement de l'unité multinationale Pachakutik Nuevo País ; les organismes de droits de l'homme ; le Front des nationalités indigènes, des paysans et des Noirs d'Equateur dirigé par le président de la CONAIE, Antonio Vargas ; le Front populaire dont la force réside surtout chez les étudiants et les enseignants, avec comme expression politique le Mouvement populaire démocratique, une organisation stalinienne ; le Front unitaire des travailleurs constitué par les centrales syndicales les plus anciennes du pays, influencé par le Parti socialiste ; Frente amplio, une fusion de groupes socialistes avec le vieux Parti communiste ; et la Coordination politique des femmes. La grève nationale s'est transformée en mouvement de grève civique avec l'élargissement du front de l'opposition, auquel se sont joints la majorité des universités, des municipalités de même que la société civile par des accords passés entre les Chambres de production et des partis de la bourgeoisie (le Parti social-chrétien, la Démocratie populaire et la Gauche démocratique). La base sociale et le contenu politique du mouvement ont changé de manière substantielle. Cette hétérogénéité et ces contradictions n'ont pas eu d'influence sur l'issue finale, mais elles donnèrent au mouvement un caractère particulier. Jusqu'à la veille du 5 février, les secteurs bourgeois avaient une vision distincte de ce qu'ils cherchaient et de ce qui allait se produire. Personne n'envisageait le renversement du gouvernement. Pour les uns, tel Jaime Nebot, ancien candidat à la présidence du Parti social chrétien, il s'agissait d'une première bataille pour affaiblir Bucaram et l'obliger à reculer sur certaines questions. Pour le député du Front national, César Verduga, aujourd'hui ministre du gouvernement d'Alarcón, il s'agissait d'obtenir une inflexion du gouvernement, notamment sur la question de la convertibilité. Ce n'est qu'au dernier moment que s'est formée l'idée qu'on pourrait invoquer l'article 100 de la constitution et destituer le président de la République au motif d'incapacité mentale. Les entrepreneurs de la côte se sont opposés à la grève civique jusqu'à la déclaration de l'ambassadeur des EtatsUnis le 28 janvier dénonçant la « corruption en plein essor »
DEMOCRACIA
LIBERTAD
REFORMA
en Equateur ; et ceux de l'intérieur, en particulier les industriels, ont été tentés de passer un pacte avec Bucaram, avec la promesse qu'on discuterait de la convertibilité et de la baisse des tarifs électriques. Les sociétés de transport de marchandises avaient des revendications spécifiques, portant sur le prix des carburants et l'opposition à l'ouverture de la frontière nord aux puissantes entreprises colombiennes, revendications que le gouvernement a acceptées le 5, pour essayer de contenir la mobilisation populaire. LE CAMP POPULAIRE A CONNU ÉGALEMENT divergences et divisions. La Coordination politique des femmes a manifesté sans retenue ses sympathies pour la vice-présidente Rosalía Arteaga et fait pression en conséquence sur le Front patriotique ; le Front unitaire des travailleurs s'est engagé dans d'obscures manœuvres, au point qu'il aurait négocié avec Bucaram entre le 4 et le 5 février, avant de soutenir Rosalía Arteaga dès sa proclamation comme présidente de la République le matin du 7, une manœuvre menée par le Parti socialiste Frente amplio. C est finalement Bucaram qui a mis tout le monde d'accord. Depuis plusieurs mois déjà les forces populaires, les travailleurs, les étudiants, les femmes, les mouvements tion, avaient engagé la résistance. En décembre ont couru des rumeurs de mécontentement des militaires à l'égard de Bucaram, et d'un possible coup d'Etat. En décembre et janvier, l'opposition bourgeoise s'était durcie, et Jaime Nebot avait engagé des poursuites pénales pour injures contre Abdalá Bucaram. L'appel lancé par le Front patriotique a canalisé la mobilisation des masses : tous et toutes se sont préparés « pour le 5 » et les divergences les plus aiguës se sont momentanément effacées. Ce mouvement de millions de personnes de toutes classes, de tous âges, idéologies, cultures et couches sociales, s'est finalement unifié sur l'objectif de chasser Bucaram et sa clique de contrebandiers néolibéraux. Dès les premiers jours de décembre, lycéens et étudiants ont occupé les rues de Quito et de différentes villes du pays. Les femmes, les journalistes se sont également mobilisés en janvier. A Cuenca, la lutte a commencé à prendre un caractère massif à partir de la mi-janvier avec les deux gigantesques manifestations dirigées par les autorités locales, les universi-
EQUATEUR * tés publiques et privées, les travailleurs et les citoyens. Le 28 janvier, la Coordination des mouvements sociaux a donné le signal de l'offensive finale en occupant pacifiquement la cathédrale de Quito, avec un objectif clair et radical : dehors Bucaram ! C'est alors la composante populaire qui s'est trouvée à la direction de la lutte. Ce même 28 janvier a vu les étudiants de l'Ecole polytechnique nationale de Quito descendre dans les rues, prenant le relais des mobilisations étudiantes antérieures et offrant leur protection à ceux qui occupaient la cathédrale. Le dimanche 2 février, Quito commençait à souffrir d'une pénurie de carburant et d'articles de première nécessité. Le 3, les camionneurs lançaient une grève nationale illimitée et tout le monde attendait beaucoup de la journée du 5. Lundi et mardi ont connu un calme relatif mais tendu, les réunions de préparation se sont multipliées dans les quartiers. Le mardi 4, Indiens et paysans ont commencé à bloquer les routes. La vague enflait. Ce même mardi, des dizaines de militants de la Coordination politique des femmes ont occupé pacifiquement et par surprise l'hôtel Crow Plaza de Quito, résidence d'Abdalá Bucaram et de membres éminents du gouvernement. Simultanément, le Front patriotique décidait de prolonger de 24 heures la grève nationale. Le 4 au soir, Bucaram s'est adressé à la nation pour souhaiter « plein succès à la journée de protestation civique », qu'il a dit soutenir, et pour appeler au dialogue national. Les militaires avaient exigé de Bucaram qu'il face front, en renonçant à sa pratique de gouvernement itinérant et qu'l siège pour la durée de la crise au Palais du gouvernement à Quito. Mal lui en prit : il s'est retrouvé prisonnier du mouvement de masse pendant les journées décisives des 5, 6 et 7 février. Dès la matinée du 5, un fleuve humain s'est déversé dans les rues et les places de tout le pays. Les capitales provinciales et de nombreuses villes de moindre importance ont connu de puissantes mobilisations. Un sondage qui ignorait les Indiens et les paysans a estimé à 2 300 000 personnes le nombre des manifestants. Une enquête ultérieure estimait à 64% la part de la population qui avait participé à la mobilisaLA VILLE DE QUITO S'EST TROUVÉE totalement paralysée. Des quartiers sud, plébeiens et prolétaires, un torrent humain s'est déversé vers le centre, avec pour objectifs le palais du gouvernement et le parlement. Mais également des quartiers nord, secteur commercial, résidentiel et financier, les masses ont conflué, parcourant l'avenue Diez de Agosto, la « rue politique de Quito », comme l'appelle le camarade Alejandro Moreano, et le parc de Carolina où le maire Mahuad avait appelé à un grand rassemblement. On estime à 200 000 les personnes présentes et à près d'un million celles qui sont descendues dans les rues de la ville ce jour-là. C'est à Cuenca que la mobilisation a exprimé le plus clairement son objectif : « Bucaram ne valait rien, Rosalía, c'est pas mieux ». Si le 4 certains attendaient encore des rectifications, le 5 tout le monde réclamait la démission du gouvernement. Et la pluie persistante n'a pas dissuadé les masses qui faisaient le siège du palais du gouvernement. Les manœuvres de Rosalía Arteaga, sa dénonciation d'un coup d'Etat que préparerait le président du parlement, Fabián Alarcón, n'ont fait que lier son sort à celui de Bucaram dans une tentative désespérée de diviser le mouvement de masse et de s'attribuer la présidence de la République
* EQUATEUR Le 5, Bucaram a joué son va-tout : il a annoncé la baisse des prix, limogé sans état d'âme les ministres les plus détestés, abrogé des mesures impopulaires, et tenté de mobiliser à son avantage le secrétaire général de l'OEA, César Gaviria, pour « sauver la démocratie ». Loin de se calmer, le mouvement s'est radicalisé devant la faiblesse manifeste du pouvoir. Le 5 au soir, à la radio et à la télévision, Bucaram a « salué la grande journée civique du peuple équatorien, qui a manifesté de façon ordonnée et pacifique ses justes revendications » et il s'est engagé à rectifier sa politique dans le cadre d'un grand dialogue national. Dans le même temps, il a fustigé les « tentatives de coup d'Etat ». Moins de 24 heures devaient suffire pour renverser le gouvernement, abroger les mesures économiques, changer le discours du président qui jusqu'au 3 février n'avait cessé de dénoncer « une conspiration de l'oligarchie, d'ex-présidents et de candidats battus aux dernières élections ». DANS LA NUIT DU 6 FÉVRIER, le parlement destituait Bucaram par 44 voix sur les 81 que compte l'assemblée, à la plus grande joie du peuple. Simultanément Rosalía Arteaga s'auto-proclamait présidente de la République à quelques pas des bureaux de Bucaram. Une marée humaine s'est déversée dans les rues autour du palais du gouvernement, prête à s'emparer de la Grand place de Quito. Dans la nuit, les cordons de police et de l'armée ont cédé devant la foule qui s'est emparée de la place de l'Indépendance, dont elle s'est retirée vers trois heures du matin. C'est alors que l'armée a émis un communiqué, affirmant que la crise devait être résolue par les hommes politiques et le dialogue. Le 7 février, l'Equateur s'est réveillé avec trois présidents. Arteaga cherchait le soutien de l'armée et celui de l'ambassade des États-Unis. Bucaram espérait encore un soutien des masses qu'il n'a jamais reçu, et un soutien improbable de l'armée. Alarcón se réclamait du soutien institutionnel du parlement, tout en s'appuyant sur la mobilisation populaire. Alors que la répression policière s'aggravait, la lutte des masses a emporté la décision. Alarcón a fait le siège du gouvernement, soutenu par ses partisans, des militants du MPD, de Pachakutik Nuevo País, d'étudiants de l'Ecole polytechnique nationale qui ouvraient la marche et de milliers de citoyens qui se sont joints à eux. Dans l'après-midi, la place de San Francisco, à quelques dizaines de mètres du palais du gouvernement, est devenue la scène des affrontements les plus durs entre les masses, avec Alarcón et les chefs de 'opposition bourgeoise et populaire à leur tête et plus de mille membres des forces de sécurité (police anti-émeute, troupes d'élite de l'armée et de l'infanterie de marine), qui protégeaient un Bucaram proclamant : « Je ne sortirai pas d'ici vivant. » Après une réunion du chef du commandement général des forces armées, Moncayo, avec Arteaga, puis avec Arteaga, Moncayo et Bucaram, ce dernier abandonnait vers 20 heures le siège du gouvernement, bien vivant, en catimini, par une porte dérobée. Bucaram n'était plus président. Le 8 février, samedi de carnaval, Bucaram se débattait comme un noyé, essayant de mobiliser sa base sociale à Guayaquil, en violation des accords passés la veille avec les militaires qui avaient obtenu son silence. Tandis que le parlement siégeait, Arteaga et Alarcón négociaient avec l'état-major du ministère de la Défense une solution institutionnelle : Arteaga exercerait le pouvoir pendant quelques jours et le parlement nommerait un président intérimaire jusqu'en août 1998, Arteaga restant vice-présidente pendant la même période. Alarcón acceptait alors de renoncer à son mandat de président par intérim et de convoquer une nouvelle session extraordinaire pour le 11. Le dimanche 9, Rosalía Arteaga se retrouvait investie mais la crise, apparemment résolue la veille, rebondissait devant ses nouvelles manœuvres, sa tentative de nommer un gouvernement en déclarant inconstitutionnelles les décisions du parlement. Le 11, le parlement a ratifié les accords passés le 8. Bucaram s'envolait pour le Panama dans un vol privé, prétendant laisser provisoirement la charge du pouvoir à Rosalía Arteaga. Celle-ci, dans une ultime pirouette, annonçait qu'une consultation populaire déciderait de la nomination du président par intérim, dont la nomination par le parlement était inconstitutionnelle et décidait de démissionner de son poste. Quelques heures plus tard, le parlement élisait Fabián Alarcón comme président intérimaire par 57 voix sur 81. La crise politique institutionnelle touchait à son terme. La leçon essentielle que l'on peut tirer de ces événements réside dans la capacité du mouvement populaire à donner une dimension nationale à ses revendications et à rencontrer un large soutien dans des secteurs de masse. Le mot d'ordre « dehors Bucaram ! » lancé par la Coordination des mouvements sociaux était repris le 5 par la majorité du peuple équatorien et occupait le 6 la une de Hoy, un quotidien de Quito, qui titrait « Qu'il parte ! » avec pour photo de couverture la gigantesque mobilisation des masses au nord de Quito. Des revendications avancées par le mouvement indien comme le mot d'ordre d'assemblée nationale constituante, reprises à l'occasion par d'autres secteurs, en particulier la coalition Pachakutik Nuevo País, sont devenues des revendications démocratiques importantes. Si ce n'est pas encore un objectif clair, la revendication d'une assemblée constituante est sans aucun doute un mot d'ordre mobilisateur, auquel il faut donner une forme et un contenu populaires. UNE AUTRE ISSUE, N'EN DÉPLAISE aux imaginations fertiles, n'était pas possible. D'abord par le rôle actif des forces armées dans cette crise et son issue. Ensuite par la faiblesse du mouvement populaire à ses débuts, ce qui réduisait sa capacité à défendre une orientation indépendante. Enfin par le rôle actif joué, par la bourgeoisie, ce qui n'est guère usuel. Malgré tout, les gens ont eu conscience d'être les véritables protagonistes de la chute de Bucaram et de la mise en place d'un nouveau gouvernement. De même que persiste la méfiance vis-à-vis du système politique et des politiciens et la crainte d'être à nouveau trompés « par toujours les mêmes ». Le 7, on entendait dans la rue des cris : « Attention Alarcón si tu ne veux pas finir comme l'autre larron ! » Si la crise politique a trouvé pour le moment une issue institutionnelle, rien n'est fondamentalement réglé et la coupure s'aggrave entre la société et l'appareil de l'État.