Nous sommes tous prisonniers, nous dit Eduardo Galeano. Journaliste et écrivain né en 1940 à Montevideo (Uruguay), intellectuel engagé au meilleur sens du terme, il est surtout connu en France pour son ouvrage écrit en 1971, les Veines ouvertes de l Amerique latine. Militant constant de la solidarité antiimpérialiste, peu soucieux des effets médiatiques et des modes intellectuelles, il a participé l été dernier à la rencontre internationale organisée par les zapatistes au Chiapas. L'article ci-dessous, paru dans le journal El Mundo, du 24 novembre 1996, témoigne de son combat aux côtés des victimes de nos sociétés vampirisées par le néolibéralisme.
Par Eduardo Galeano
1- L'État, que l'on n'emprisonne jamais, est coupable d'assassinats par action et par omission. Crimes par action : à la fin de l'année dernière, la police militaire de Rio de Janeiro a reconnu officiellement qu'elle avait tué des civils à un rythme huit fois plus rapide que l'année précédente. Quant à la police des banlieues de Buenos Aires, elle se livre à la chasse aux jeunes comme si c'était des oiseaux. Crimes par omission : quarante personnes malades du rein sont mortes dans la même agglomération de Caruarú, au nord-est du Brésil, parce que l'assistance publique leur avait fait subir des dialyses avec de l'eau contaminée. Et dans la province de Misiones au nord-est de l'Argentine, l'eau potable contaminée par les insecticides a provoqué la naissance de bébés affligés de becs de lièvre et de malformations de la moelle épinière. A l'heure des privatisations et du marché libre, l'argent prétend gouverner sans intermédiaires. Quelle fonction attribuer à l'État ? L'État doit s'occuper de discipliner une main d'œuvre bon marché, condamnée à des salaires nains, et réprimer les dangereuses légions de bras qui ne trouvent pas à s'employer : un Etat juge et gendarme, et pas grand chose d'autre. Pour ce qui est des autres services publics, le marché s'en chargera. Quant à la pauvreté, aux pauvres, aux régions
Amérique latine
Eduardo Caleano Les veines ouvertes de l'Amérique Latine Terre Homaine Plon pauvres, c'est Dieu qui s'en chargera si la police n'y parvient pas. L'administration publique ne peut se déguiser en dame patronnesse que bien épisodiquement, absorbée qu'elle est à consacrer ses maigres ressources à la surveillance et à la répression. Dans la conception néolibérale, les droits citoyens sont restreints au bénéfice du pouvoir, et le pouvoir s'occupe de la santé publique et de l'éducation publique comme si c'était des formes de charité publique. 2- Alors que s'accroît la pauvreté, les villes s'étendent et la violence, les agressions et les crimes se multiplient. « La criminalité progresse beaucoup plus vite que les moyens pour la combattre », reconnaît le ministre de l'Intérieur de Uruguay. L'explosion de la délinquance est visible dans la rue, même si les statistiques officielles ne veulent pas la voir, et les gouvernements latino-américains admettent, d'une certaine façon, leur impuissance. Mais jamais le pouvoir ne reconnaît qu'il est en guerre contre les pauvres qu'il crée, des pauvres en révolte contre les conséquences de sa politique. « La délinquance progresse du fait du trafic de drogues », répètent volontiers les porte-parole officiels, pour dégager la responsabilité d'un système qui jette toujours davantage de pauvres à la rue et en prison, et qui condamne toujours plus de personnes au désespoir.
PA BAST
Au sommet, on offre le spectacle affligeant de l'impunité. En bas, on réprime ce qui est agréé en haut. Le petit larcin est un délit contre la propriété, le vol à grande échelle est un droit des propriétaires : l'un relève du code pénal, l'autre fait partie des prérogatives de l'initiative privée. Le pouvoir qui fait l'éloge du travail et des travailleurs dans ses discours mais les maudit dans ses actes, récompense sans la moindre pudeur la malhonnêteté et l'absence de scrupules. Cette entreprise respectable bénéficie de la complicité des grands moyens de communication, qui mentent autant par ce qu'ils disent que par ce qu'ils ne disent pas. 3- Dans ce climat d'impunité dont le pouvoir se fait l'avocat, ces grands moyens de communication, à commencer par la télévision, diffusent leurs messages de violence et de consommation forcée. Une étude universitaire récente révèle que les enfants de Buenos Aires voient une quarantaine de scènes de violence par jour sur le petit écran. Et combien d'incitations à consommer ? Combien d'exemples de gaspillage et d'ostentation sous leurs yeux ? Combien d'ordres d'achat reçoivent ces gens qui ne peuvent rien acheter ou presque ? Combien de fois par jour leur prend-on la tête pour les convaincre que celui qui n'achète pas n'existe pas, et que celui qui n'a rien n'est rien ? Paradoxalement, la télévision diffuse à l'envi des discours qui dénoncent la plaie de la violence urbaine, et appellent à la répression, et cette même télévision éduque les nouvelles générations en déversant dans chaque foyer des flots de sang et de publicité agressive. On pourrait aller jusqu à dire que ses propres messages témoignent de leur efficacité si on les mesure à l'aune des progrès de la délinquance. Les faiseurs d'opinion publique alimentent le brasier de l'hystérie collective, et ils sont pour beaucoup dans le fait que la sécurité publique devient une véritable obsession publique. Les cris d'alarme retentissent de plus en plus fort pour dénoncer une population sans défense face aux entreprises criminelles. Les apeurés deviennent légion, et ces apeurés peuvent être plus dangereux que le danger qui les effraie. Pour en finir avec l'absence de protection des citoyens, on exige des lois qui suppriment les dernières protections existantes ; et pour donner davantage de liberté à la police, on exige des lois qui sacrifient la liberté de tous les autres — jusque dans des pays comme l'Uruguay, où les statistiques révèlent que les policiers sont, en proportion, les citoyens qui commettent le plus de délits. Il n'y a pas que les profiteurs de l'abondance à se sentir menacés. La classe moyenne également, mais aussi de nombreux rescapés de la pénurie : des pauvres qui sont agressés par d'autres pauvres plus pauvres ou plus désespérés. Dans nos sociétés qui préfèrent l'ordre à la justice, il se trouve de plus en plus de gens pour applaudir au sacrifice de la justice sur l'autel de l'ordre ; de plus en plus de gens convaincus qu'il n'y a pas de loi qui
Al vaille face à l'invasion des hors-la-loi. Des
clameurs croissantes montent de l'opinion pals ple pous pédiser la peine de me. Et les assassinats d'enfants par des escadrons de la mort para-policiers à Bogota, Rio de Janeiro ou dans la ville de Guatemala, sont applaudis en public ou en secret par un secteur considérable de la société. On considère normale la torture du délinquant de droit commun, ou de celui qui en a la tête, et on est frappé par le silence de certains organismes de défense des droits de l'homme dans des pays où la police arrache des aveux sous la torture, exactement comme le font les dictatures militaires avec les prisonniers politiques. 4- Prisonniers. Les dictatures militaires ont disparu, mais les fragiles démocraties latino-américaines ont des prisons où s'entassent les détenus. Les prisonniers sont des pauvres, comme il se doit, parce qu'il faut être pauvre pour aller en prison dans un pays où personne n'est emprisonné quand le pont récemment inauguré s'effondre, quand une banque pillée par ses banquiers fait faillite, où quand s'écroule un bâtiment construit sans ciment. Des prisons immondes, des détenus tels des sardines en boîte, dans leur grande majorité des détenus en attente de jugement. Beaucoup, qui ne font même pas l'objet d'un procès, sont là sans qu'on sache pourquoi. En comparaison, l'Enfer de Dante ressemble à une création de Walt Disney. Les mutineries se multiplient dans ces prisons en ébullition. Les forces de l'ordre ouvrent le feu sur les mutins, en tuent au passage le plus possible, ce qui permet d'atténuer la pression de la surpopulation carcérale -jusqu'à la prochaine mutinerie. En fait, on pourrait bien dire que nous sommes tous des prisonniers, à un degré ou à un autre. Dans les prisons ou à l'extérieur. Sont-ils libres ces prisonniers du besoin, contraints de vivre pour travailler parce qu'ils ne peuvent pas s'offrir le luxe de travailler pour vivre ? Et ces prisonniers du désespoir qui n'ont pas de travail et n'en auront jamais, condamnés à survivre d'expédients ? Et les prisonniers de la peur ? Sont-ils libres ? Ne sommes-nous pas tous prisonniers de la peur ? Tous derrière des grilles ? On voit déjà des places bardées de grilles dans certaines villes d'Amérique latine, et nos maisons sont protégées par des grilles dès que nous avons quelque chose à perdre, même si c'est peu de chose, même si ce n'est rien : j'ai même vu des grilles sur des maisons de planches et de tôle dans les bidonvilles les plus pauvres. Ceux d'en haut, ceux d'en bas et les autres : dans nos sociétés réduites au sauve-qui peut, terrorisées par la brutalité de leurs naufragés, nous sommes tous prisonniers, surveillants et surveillés, élus et parias. Les faits se moquent du droit. Portrait de l'Amérique latine à la fin de ce millénaire : voici une région du monde qui dénie
à ses enfants le droit à l'enfance. Les enfants sont prisonniers parmi les prisonniers, dans cette grande geôle où les gens se dévorent entre eux. Le système de pouvoir qui n'accepte pas d'autre rapport que la panique mutuelle, maltraite les enfants. Les enfants riches, il les traite comme de l'argent. Les enfants pauvres, comme des déchets. Et les autres, il les attache au pied du téléviseur. 5- Dans l'océan des nécessiteux, les îlots des possédants tendent à se transformer en luxueux camps de concentration ou les puissants ne rencontrent que les puissants, incapables d'oublier, ne serait-ce qu'un instant, qu'ils appartiennent au monde des puissants. Dans certaines villes latino-américaines où se multiplient les kidnappings, les enfants riches vivent enfermés dans la bulle de la peur. Ils habitent des propriétés fermées par de hauts murs, de grandes maisons ou des groupes de maisons protégées par des clôtures électrifiées, surveillées jour et nuit par des gardes du corps et des caméras de télévision en circuit fermé. Ils voyagent, comme l'argent, en véhicules blindés. Ils ne connaissent que de vue la ville où ils habitent. Ils découvrent le métro à Paris ou New York, mais ne l'empruntent jamais à Mexico ou Sao Paulo. Ces gens ne vivent pas dans la ville où ils vivent. Ils sont interdits dans le vaste enfer qui entoure leur minuscule coin de ciel privé. Au-delà des frontières du monde des privilèges, s'étend le monde de la terreur, populeux, laid, sale et dangereux. A l'heure de la globalisation triomphante, les enfants riches n'appartiennent à aucun lieu. Ils grandissent sans racines, dépourvus d'identité nationale et sans autre sentiment social que la certitude d'une réalité qui n'est que menace. Ils ont pour patrie les signes du prestige universel et pour langage les codes internationaux. Les enfants riches des villes les plus variées se ressemblent par leurs coutumes, tout comme se ressemblent les shopping centers et les aéroports, qui sont hors du temps et de l'espace. Eduqués dans la réalité virtuelle, les enfants riches se contre-éduquent dans l'ignorance de la réalité réelle, qui n'existe que comme objet de crainte ou de commerce. Dès leur naissance, ils sont conditionnés pour la consommation et la fugacité. Et ils passent leur enfance à constater que les machines sont plus fiables que les hommes. Fast food, fast cars, fast life : dans l'attente du rituel initiatique qu'on leur offre leur première Jaguar ou Mercedes, ils foncent tête baissée sur les autoroutes cybernétiques, ils s'affrontent comme des fous sur les écrans électroniques et dévorent sans mesure les images et les marchandises, à coup de zapping et de shopping. 6- Bien avant que les enfants riches ne quittent l'enfance pour découvrir les drogues hors de prix qui étourdissent la société et dissimulent la peur, les enfants pauvres reniflent déjà leurs tubes de colle. Quand les enfants riches jouent à la guerre avec des balles de rayons lasers, les balles de plomb criblent les corps des enfants de la rue. Certains experts appellent « enfants de faibles ressources » ceux qui disputent les ordures aux vautours dans les bidonvilles. Les statistiques parlent de soixante-dix millions d'enfants frappés de pauvreté absolue, et il y en a chaque jour davantage dans cette Amérique latine qui fabrique les pauvres et interdit la pauvreté. Ce sont eux qui en pâtissent le plus. La société les écarte, les surveille, les réprime, les tue à l'occasion : elle ne les écoute pratiquement jamais et jamais ne les comprend. Ils naissent les racines à nu. Beaucoup sont de familles paysannes brutalement arrachées à leurs terres, qui se sont désintégrées dans la ville. Du berceau au cercueil, la faim ou les balles abrègent le voyage. Sur deux enfants pauvres, l'un travaille, s'éreinte en échange de quoi manger, et guère plus : il vend des bricoles dans la rue, main d'œuvre gratuite des ateliers ou des cantines familiales, main d'œuvre au meilleur marché des industries d'exportation, pourvoyeuses de chaussures et de chemises pour les boutiques du monde entier. Et l'autre ? Sur deux enfants pauvres, l'autre est de trop. Le marché n'en a pas besoin. Il n'est pas rentable et ne le sera jamais. Et qui n'est pas rentable, on le sait, n'a pas droit à l'existence. Ce système de production qui méprise les personnes âgées rejette les enfants. Il les rejette et il les craint. Pour ce système, la vieillesse est un échec, mais l'enfance est un danger. Dans nombre de pays latino-américains, le marché hégémonique détruit les rapports de solidarité et transforme en charpie le tissu social communautaire. Quel avenir ont donc les propriétaires de rien dans des pays où le droit de propriété devient le seul droit sacré ? Les enfants pauvres subissent de la plus cruelle façon la contradiction entre une culture qui exige de consommer et une réalité qui l'interdit. La faim les contraint à voler ou à se prostituer, tout comme la société de consommation, qui les insulte en leur offrant ce qu'en fait elle leur refuse. Et ils se vengent en se révoltant. Dans les rues des grandes villes se forment des bandes de désespérés face à la mort qui guette. D'après l'organisation Human Rights Watch, les groupes para-policiers tuent six enfants par jour en Colombie et quatre au Brésil. Et elles ? Un demi million de gamines brésiliennes vendent leur corps, presque autant qu'en Inde ; et en République dominicaine, l'industrie prospère du tourisme offre des fillettes vierges sur catalogue. 7- Entre ces deux extrêmes se trouve une réalité moyenne Entre ceux qui vivent prisonniers du dénuement et ceux qui vivent prisonniers de l'opulence, on trouve les enfants qui ont nettement plus que rien, mais nettement moins que tout. Ces enfants des classes moyennes sont de moins en moins libres. Leur liberté, la société la confisque jour après jour, sacralisant l'ordre tout en créant le désordre. En ces temps d'instabilité sociale où la richesse se concentre et la pauvreté se répand à un rythme implacable, qui ne s'aperçoit que le sol craque sous les pieds ? La classe moyenne vit dans une situation d'imposture, affichant plus qu'elle ne possède, mais il lui en coûte de plus en plus de sacrifier à cette traditionnelle abnégation. Elle est aujourd'hui paralysée par une peur panique : panique de perdre son emploi, sa voiture, sa maison, panique de ne pas pouvoir posséder ce qu'on doit posséder pour être quelqu'un. Personne ne pourra lui reprocher de se mal conduire. La classe moyenne éprouvée croit toujours à l'expérience comme apprentissage de l'obéissance, et elle défend encore souvent l'ordre établi comme si elle en était propriétaire, alors qu'elle n'en est que locataire, et encore un locataire asphyxié par le prix du loyer et la peur panique d'être expulsé. Dans cette panique, panique de vivre, panique de chuter, elle élève ses enfants. Paralysés par la peur, les enfants de la classe moyenne sont condamnés de plus en plus à l'humiliation de l'enfermement perpétuel. Dans la ville de demain, déjà actuelle, les télé-enfants surveillés par des nourrices électroniques regarderont la rue de leur balcon ou leur fenêtre ; la rue interdite par la violence, ou la peur panique de la violence ; la rue où se déroule, toujours dangereux et parfois prodigieux, le spectacle de la vie.