Dans cet entretien Amadou Guiro, membre de la direction d'And-Jef-Parti africain pour la démocratie et le socialisme (PADS) au Sénégal, analyse les résultats des élections
Sénégal
municipales et rurales du mois de novembre 1996. Inprecor : Peux-tu nous décrire la situation politique à la veille des élections de novembre 1996 ? Amadou Guiro : L'entrée dans le gouvernement du Parti démocratique sénégalais (PDS), de la Ligue démocratique et du PID, a créé une grande déception chez la population et en particulier les jeunes. Les gens ont le sentiment que tous les politiciens sont corrompus, n'hésitant pas à s'appuyer sur les mobilisations mais dès qu'une porte s'ouvre ils laissent de côté leurs engagements pour se lancer corps et âme dans les bras du pouvoir. Cet état d'esprit général est derrière le succès populaire spectaculaire de la Chanson d'Alpha Blondy Les partis au gouvernement ont cautionne passivement la dévaluation du Franc CFA (franc de la communauté financière africaine, 100f CFA = 1FF) par une baisse de 50% de sa parité et par conséquent le doublement de la dette extérieure du Sénégal et ont avalé les programmes de privatisation : privatisation de la société des eaux, privatisation des œuvres universitaires, augmentations des prix des denrées, etc. et les licenciements. Pis encore, le principal dirigeant syndical du secteur enseignant, militant de l'organisation stalinienne la Ligue démocratique, a assumé, en acceptant de participer au gouvernement, la responsabilité de mettre en œuvre les plans de la BM consistant à remplacer les fonctionnaires par des vacataires payés à 500 FF par mois sans aucune garantie d'emploi. Sur le plan politique ces élections se sont déroulées dans un
Entretien avec Amadou Guiro Propos recueillis par Sonia Leith contexte de crise profonde au sein du PS. Depuis l'indépendance en 1960, bien que le Sénégal soit donné comme un exemple de démocratie en Afrique, aucun changement n'a vu le jour dans notre pays. Le PS détient le pouvoir depuis plus de 30 ans et Abdou Diouf en est à son deuxième mandat. La question de l'après Diouf se pose déjà et ravive de multiples tensions au sein du personnel dirigeant. La guerre de succession bat son plein. Lors du dernier congrès du PS qui s'est déroulé sans débat un nouveau dauphin successeur du président a été désigné. Loin d'apaiser les luttes intestines, cette nouvelle nomination a exclu certains ténors du PS qui ont d'ores et déjà perdu leur poste ministériel ainsi que leur responsabilité au sein du parti. Le mécontentement ne cesse d'y croître. Il est par conséquent clair, que lors des prochaines élections législatives de 1998 les forces de l'opposition vont marquer des points considérables. Cette ambiance de fin de règne a déteint sur les élections de novembre. La bataille fut très dure au sein du PS entre les différents clans pour le positionnement au niveau des mairies et des conseils régionaux afin d'assurer leurs arrières pour des prochains marchandages politiques. Cette crise a pris des proportions assez spectaculaires, en témoignent le départ de franges entières du PS qui sont allées rejoindre le PDS ou même le PADS comme ce fut le cas à Dakar ou même en Casamance. La crise du PS a touché également le gouvernement, le nouveau patron de ce parti a déclaré la guerre au PDS afin de lui barrer la route devant une éventuelle victoire à Dakar. La veille des élections, le PID a été exclu du gouvernement en raison de ses critiques de la gestion gouvernementale.
Dans ce contexte, les élections représentaient un enjeu central pour le PS. Ce dernier voulait se donner une nouvelle légitimité électorale et surtout reconquérir Dakar. C'est dans ce contexte qu'ont été préparées les élections. Une nouvelle loi sur la décentralisation et la régionalisation permettait la mise en place pour la première fois de dix conseils régionaux. Outre le niveau régional, il fallait élire également mettre en place 320 conseils ruraux. Le cas de la capitale Dakar était cocasse. Tirant la leçon de sa défaite lors des dernières élections législatives de 1993, le Parti socialiste (PS, au pouvoir) a décidé de se donner les moyens de conserver cette ville compte tenu de l'importance de son budget qui constitue une source considérable pour alimenter ses finances. C'est pourquoi, arguant de la nécessité de rapprocher les administrés de leur administration, le pouvoir a décidé de découper Dakar en 44 mairies d'arron-. Au total pour participer à l'ensemble des élections dans tout le pays il fallait présenter 24 000 candidats. Chaque candidat devait se munir d'un extrait de naissance et d'un bulletin relatif à son casier judiciaire, le tout à 2 dollars, donc 240 000 FF pour l'ensemble des candidats, ce qui représentait une somme considérable pour le PADS. Malgré les tracasseries administratives, le parti a réussi à présenter 10 listes dans les dix capitales départementales, à couvrir 60 % des communes et à être présent dans une centaine des 320 conseils ruraux. Ainsi, au total nous avons présenté 7 à 8 000 candidats. Pour la ville de Dakar, nous étions présents dans 90% des mairies d'arrondissement. En matière d'alliances, le parti a décidé, compte tenu de la situation politique, de se positionner en tant que force alternative et d'aller aux élections seul afin d'affirmer sa propre identité. Lors des dernières élections législatives de 1993, nous étions en coalition avec deux autres partis le PDS et le Mouvement pour le socialisme et l'unité (MSU). Cette démarche, qui nous a donné un député, jugée juste à l'époque, a fait par la suite l'objet de plusieurs critiques de la part de nos militants. Le PADS avait tout à gagner à ces élections. Nous avons voulu affirmer notre indépendance par rapport à des partis tel que le PDS qui ont trahi les aspirations des gens en participant au gouvernement et en cautionnant des politiques antipopulaires. Depuis plus de dix ans, l'opposition a systématiquement boycotté les élections locales en raison du mode de scrutin qui, soutenu par la fraude, ne permettait pas la moindre représentativité des forces autres que le parti au pouvoir. La bataille pour un code électoral plus démocratique a permis d'arracher une forme de scrutin proportionnel et majoritaire en ce sens que le parti qui a la majorité absolue bénéficie de la moitié des sièges et l'autre moitié est répartie proportionnellement au prorata des voix obtenues. • Comment s'est déroulé le scrutin ? Les élections ont été marquées par des fraudes très importantes : rétention de la carte d'électeur, plus d'un million de fausses cartes d'électeur en circulation, bureaux de vote comosés exclusivement du PS, fabrication de faux procès-ver baux, intimidation morale et phvsique, complicité extraordi naire de l'administration, désorganisation totale particulièrement à Dakar où le vote qui devait commencer à 8 heures du matin n'avait démarré qu'à 13 heures, etc. Les médias au niveau international ont relaté fidèlement les conditions antidémocratiques du scrutin. En tant que PADS, nous interpellons aujourd'hui la communauté économique européenne qui a financé à raison de 4 milliards ces élections afin qu'elle demande des comptes au gouvernement sénégalais et cesse de financer des élections dans les pays où l'opposition n'a aucun droit de regard sur l'argent • Peux-tu nous parler les résultats des élections ? En moyenne nationale nous avons recueilli 10 % des suffrages, c'est-à-dire que plus de 500 camarades du PADS ont été élus aux conseils régionaux et ruraux. En Casamance nous avons gagné 11 communautés rurales ce qui représente une avancée considérable pour notre parti. L'opinion publique a vécu cette victoire comme la sienne d'autant plus que des partis comme le PID ou la LD n'ont obtenu que 2 %. Le PDS quant à lui a obtenu 27 % des voix et a reculé à Dakar. Ces résultats ont amorcé un mouvement de contestation au sein du PDS et des partis staliniens. Certains militants de base leur demandent de quitter le gouvernement car ils ont peur que le PADS réussisse à capitaliser aux prochaines élections législatives de 1998, les conséquences de la crise du pouvoir. Pour nous les élections de février 1998 constituent un enjeu très important car avec ce qu'on vient de recueillir (entre 93 000 et 100 000 voix avec un taux d'abstention très élevé) cela représente 6 à 7 députés. Si on arrive à faire un score de 15 à 17 % cela nous permettra de former un groupe parlementaire. Il s'agit d'un objectif qu'on s'est fixé et qui est réalisable, à condition de réussir la réorganisation de l'ensemble du parti. A l'issue de ces élections on assiste à l'émergence d'un ensemble de cadres au niveau local qui sont apparus pour la population comme des dirigeants alternatifs à l'ancien personnel politique. Il est impératif de mener une bataille au niveau de la jeunesse qui a perdu l'espoir. Nous nous sommes rendus compte vers la fin de la campagne que le discours qu'on tenait vis-à-vis de cette jeunesse pouvait susciter son intérêt. Notre parti de par ses positions, son refus de participer au gouvernement et son combat pour la destitution du PS est perçu par la jeunesse comme une force alternative. La bataille électorale nous a permis de clarifier notre approche politique. Dans sa première déclaration après les élections le secteur étudiant du PADS affirme que l'enjeu des élections n'est pas uniquement le nombre de voix car la victoire ne peut être arrachée par la seule voie des urnes mais suppose de créer une articulation entre les mobilisations électorales et les luttes sociales. Ce qui a fait défaut lors des dernières élections se sont les luttes sociales en raison de la participation de certains partis au gouvernement. Nous sommes plus que jamais convaincus que sans mobilisation sociale il n'y aura aucune chance pour une organisation de gauche ou d'extrême gauche de décrocher des scores honorables aux élections. Il faut créer ces conditions et se préparer sérieusement à la lutte. • Le PADS a non seulement réalisé un bon score
mais il a réussi à renforcer ses effectifs. Quels sont les problèmes auxquels vous faites face aujourd hui? Le PADS est aujourd'hui confronté à des enjeux de taille. D'une organisation qui au départ comprenait un millier de camarades, nous en sommes aujourd'hui à des milliers d'adhérents. Nous sommes submergés de demandes d'adhésion (plus de 70 000). Notre parti a multiplié ses effectifs. Face à une population dont 70 % ont moins de 35 ans, il est impératif de développer un discours et une pratique politique en direction de la jeunesse. Dans les mois à venir nos objectifs sont d'abord : • convoquer un congrès des jeunes dans les trois mois, pour construire une organisation de jeunesse du parti ; • tenir le congrès du secteur femme du PADS ; • en décembre, organiser le congrès du parti pour mettre en place une nouvelle direction. • Sur la question de panafricanisme quelles sont les propositions du PADS? En ce qui concerne la question du panafricanisme notre parti en tant que parti africain avait pris l'initiative de former un forum à l'échelle africaine comme cadre de rassemblement et de débat d'un certain nombre d'organisations africaines. Malheureusement jusqu'à présent, nous sommes l'organisation la plus active dans ce forum, nous n'avons ni les moyens de gérer ce cadre ni d'y mettre sur pied un secrétariat permanent. Lors de notre prochain congrès au mois de décembre nous allons aborder cette question et nous comptons y inviter des organisations africaines. 'ABONNEMENT (11 numéros par an) I France - DOM-TOM - Europe 190 FF pour six mois. 360 FF pour un an. 1 Afrique du Nord - Moyen-Orient 200 FF pour six mois. 380 FF pour un an. 1 Afrique - Amériques - Asie 240 FF pour six mois. 460 FF pour un an. 1 Pli fermé France - Europe 250 FF pour six mois. 500 FF pour un an.
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• Un débat sur une éventuelle adhésion à l'Internationale socialiste traverse le PADS. Peux-tu nous en parler? Il y a une demande au sein du parti pour que l'on puisse avoir un statut d'observateur au niveau de l'Internationale socialiste, tout en maintenant notre relation avec la Quatrième Internationale. Le parti est confronté à une situation très difficile, surtout sur le plan matériel, c'est pourquoi certains pensent qu'en étant avec l'Internationale socialiste cela peut nous rapporter quelque chose. Par ailleurs certains pensent également que la présence de certaines organisations africaines au sein de la deuxième Internationale offre un cadre de rencontres et de débats au PADS. Toutefois, le problème est qu'au Sénégal le PS est déjà membre de cette Internationale et notre prochain challenger aux élections présidentielles est le vice-président de l'Internationale et président du bureau africain de l'IS. Toutes ces données rendent l'équation de l'adhésion assez complexe pour les camarades qui défendent cette proposition. Donc le débat existe. Il faut dire que cette tentation anime un courant assez majoritaire au sein du parti et c'est au cours du prochain congrès que la question sera tranchée. • Comment expliquer le bon score du parti en Casamance ? L'importante victoire électorale du parti en Casamance s'explique aisément. D'abord le PADS, et contrairement aux autres partis dont les chefs ont décidé d'investir la capitale Dakar, a décidé de présenter Landing Savané, son porte-parole, dans sa région natale la Casamance. Les élections se sont déroulées sans problèmes dans un climat de paix plus qu'en 1993. Dans le département de Bégnona nous avons obtenu 35 % des suffrages et nous avons gagné 11 communautés ---*- rurales sur 16. La fraude nous a volé une victoire certaine dans la région de Zigenchor, une région rebelle frontalière avec la Gambie et la Guinée. Le gouvernement dans les conditions d'aujourd'hui ne pouvait pas tolérer qu'une force comme le PADS gagne une région pareille. Nous avons fait le choix de ne pas organiser de manifestations populaires pour protester contre ces résultats, nous nous sommes contentés de porter plainte. Nous avons voulu éviter que les armes ne resurgissent dans cette région rebelle créant par là-même une situation incontrôlable et faisant courir le risque d'une forte répression.