Inprecor 1974–2004

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FRANCE

Des intellectuels contre Debré

Inprecor n° 412, avril 1997 · p. 25-26 · 2 075 mots

France

Le I1 février 1997, cinquante-neuf jeunes réalisateurs de cinéma ont lancé un appel à la désobéissance civile contre la loi de Jean-Louis Debré, ministre de l'intérieur, sur l'immigration qui tendait, notamment, dans son premier article à instituer une déclaration de départ pour les personnes recevant un étranger chez elles. Cette appel a été à l'origine d'une grande mobilisation en France, plusieurs corps ont repris à leur compte le texte des réalisateurs. Le 22 février les initiateurs des différents appels ont décidé de participer à la manifestation initialement convoquée par le collectif des

« 121 noms difficiles à prononcer ». Devant l'ampleur de la mobilisation la gauche décidait de rejoindre cette manifestation qui fut un succès inhabituel. Dans l'entretien qui suit Daniel Bensaid analyse les raisons de cette mobilisation inédite.

Inprecor : Pour la première fois des lois sur limmigration suscitent un foisonnement de protestations en France. Peux-tu nous expliquer pourquoi?

Daniel Bensaïd : Je pense qu'il faut inscrire cette mobilisation, dans un changement de perception de la question de l'immigration qui s'est dessiné au moins depuis les derniers mois, sinon depuis l'an dernier avec la lutte des sans-papiers.

Deux éléments principaux en sont à l'origine. D'abord, la lutte des sans-papiers a commencé à peser sur la place publique. Les conséquences des lois Pasqua et les problèmes des lois Debré sont apparus au grand jour. La lutte des sans-papiers a montré dans quelle situation inextricable leur application mettait des immigrés souvent réguliers. Sous prétexte de lutte contre l'immigration clandestine on fabriquait des clandestins à partir de gens qui ne l'étaient pas du tout.

En menant leur lutte au grand jour, à visage découvert au lieu de se cacher, les sans-papiers ont posé un problème humain qui a quand même changé la perception de la question de l'immigration. Si tant est qu'on puisse leur faire confiance, les sondages d'opinion lors de l'occupation de l'Eglise Saint Bernard (voir Inprecor n°409) ont montré une certaine sympathie à une échelle beaucoup plus large qu'auparavant dans la population.

Ensuite, le second élément est l'idée qui s'est exprimée au grand jour pendant les mobilisations récentes contre les lois Debré selon laquelle vu la gravité de la crise,

Des intellectuels

contre Debré

Entretien avec Daniel Bensaid

Propos recueillis par Sabra Martin l'ampleur du chômage, la profondeur des phénomènes d'exclusion, mettre tout cela sur le dos de l'immigration apparaît comme une explication peu sérieuse.

Enfin, le troisième élément c'est l'idée qui a fait petit à petit son chemin affirmant que l'attitude défensive sur la question de l'immigration loin de disputer le terrain au Front national légitime son discours et favorise sa montée en puissance. D'où la conjonction dans le temps du débat parlementaire sur les lois Debré et de la victoire électorale du Front national à Vitrolles. Cette victoire a été sûrement le détonateur qui a permis au mouvement de protestation de prendre une telle ampleur.

La mobilisation a démarré de façon inattendue. Initialement on avait prévu une initiative autour de la pétition dite des « noms imprononçables » mais finalement on a été surpris par l'apparition d'abord de la pétition des cinéastes et ensuite d'une série de pétitions dans les milieux professionnels. Ces pétitions sont significatives de deux choses : d'une part d'une certaine défaillance des organisations politiques, notamment du Parti socialiste, qui depuis longtemps ont été cruellement absentes sur la question de l'immigration. D'autre part d'une sensibilité des milieux cinéastes, écrivains, traducteurs, etc. à un certain cosmopolitisme culturel qui fait qu'ils ont été directement choqués par la criminalisation de l'étranger. La combinaison de ces deux facteurs explique pourquoi les pétitionnaires sont apparus comme un catalyseur de l'opinion publique. C'est également la raison pour laquelle la manifestation du 22 février fut numériquement importante mais très peu organisée. Décrite à juste

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titre par le journal Libération comme une marche civique, elle a rassemblé une majorité de gens venus à titre individuel pour exprimer leur protestation.

Si on met bout à bout la lutte des sans-papiers et la dernière mobilisation - même si la loi Debré est adoptée, certes, amendée l'essentiel demeurera — on peut espérer un changement durable sur le thème de l'immigration dans la conscience des gens. C'est d'ores et déjà le cas pour certaines composantes de la gauche : dans les années 80 le Parti communiste avait été très critiqué pour avoir fait le dos rond et, de fait, favorisé le début de pénétration des idées xénophobes, or lors des dernières mobilisations aussi bien la CGT que le PC ont adopté une attitude de soutien actif.

• Pourquoi selon toi certains intellectuels ont-ils manifesté leur réprobation devant la démarche des cinéastes et la campagne de pétitions?

Des intellectuels se sont dressés, au nom du peuple, contre les pétitionnaires dénonçant la loi Debré. Certains sont sincères, notamment l'historien Emmanuel Todd qui voit « dans cette mobilisation quelque chose de pervers » (Le Monde du 16 février).

Ce chercheur à l'Institut national des études démographiques a pourtant écrit un livre correct sur la question (Le destin des immigrés, Seuil 1994, NDLR). Sa position repose sur un argument discutable qui le conduit à tirer des conclusions fausses. Il pense qu'impulser une mobilisation sur le thème de l'immigration, même pour répondre à une loi injuste, replace prioritai-

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rement le débat autour de ce thème au détriment des questions sociales plus brûlantes. Qui plus est, si ce sont les milieux intellectuels petits-bourgeois urbains qui se précipitent sur ce terrain cela risquerait de consolider voire aggraver la cassure avec les milieux populaires.

Il est vrai que la manifestation du 22 février était moins populaire que la traditionnelle fête de l'Humanité (la fête annuelle du PCF). La crainte, formulée par Todd quant à un divorce entre les intellectuels et les milieux sociaux peut être entendue mais sa conclusion qui consiste à ne pas participer à la mobilisation est fausse. Car il est possible de faire front à la fois sur la question sociale et sur celle de l'immigration. Il est de bon ton désormais d'aborder le problème de front, de renverser le discours et de refuser de laisser déstabiliser l'immigration qui est déjà installée. Cette loi est le prolongement des lois Pasqua c'est pourquoi il faut non seulement revenir sur la loi Debré mais également sur celles de Pasqua. Ces dernières ont remis en cause le droit du sol permettant par le biais du mariage ou de la naissance l'accès à la nationalité. Il s'agit d'un changement historique dans les critères de citoyenneté.

Les dernières mobilisations constituent le début d'une prise de conscience et non pas la fin d'un processus. Il faut d'abord se mobiliser, lutter et ensuite discuter.

D'autres personnalités, moins sincères, ont découvert subitement la lutte de classes. Le Figaro (quotidien de droite) a considéré, pour la circonstance, que l'immigration était une question annexe et les mobilisations une diversion par rapport aux priorités de la lutte de classes.

Le problème aujourd'hui, c'est qu'une partie de la crainte des plus sincères parmi ces personnalités s'est trouvée justifiée a posteriori. Les mobilisations ont certes eu un effet positif sur la conscience et le rapport à l'immigration, mais il n'en demeure pas moins que le résultat politique immédiat semble être un renforcement de la légitimité du gouvernement. Le gouvernement est resté ferme en refusant de céder à la pression de la rue mais également raisonnable en acceptant d'amender le premier article, tout en affirmant par la voix de son premier ministre qu'il sera une barrière intransigeante face à la montée du Front national.

Selon les derniers sondages — si on peut leur prêter quelque crédit - l'effet immédiat de cette politique est une faible remontée de popularité du gouvernement. C'est la première fois que le gouvernement gagne du terrain suite à un mouvement social. Autrement dit dès qu'on a une gauche qui ne remplit pas complètement sa fonction, paradoxalement les mobilisations peuvent se traduire par un renforcement, bien que tout à fait relatif, de la majorité actuelle. Ce constat peut donner des arguments a posteriori aux gens qui n'ont pas soutenu le mouvement.

• Sur le terrain de l'immigration quel type de bataille faudrait-il mener contre le Front national

La bataille contre le FN sur le terrain de l'immigration est une bataille de résistance. Il s'agit d'être vigilants contre tous les dérapages xénophobes, les charters, les contrôles

Les pétitionnaires sont passés facilement du rejet du premier article de la loi Debré à son retrait global. Une bonne partie des gens qui se sont mobilisés comprennent peu à peu qu'il faut remonter à la loi Pasqua.

Il est important d'envisager en 1998, à l'occasion des élections législatives, une campagne massive de pétitions demandant à tous les candidats de s'engager à abroger les lois Pasqua. L'objectif est au moins de pointer une épée contre le dos du PS au cas où il gagnerait les élections. Par ailleurs, il y aura pas de réponse au FN sans changement radical de la politique sociale. Sans une inversion significative de la tendance du chômage, les conditions au développement et à la démagogie du FN demeureront.

Le seul terrain où le FN, en dépit de ses tentatives, ne parvient pas à se faire entendre. est celui des mouvements sociaux. Lors du mouvement de grève de 1995 ou durant les dernières mobilisations contre la loi Debré, le FN était absent dans la rue. Bien évidemment cela ne règle pas le problème de son influence électorale grandissante. Le FN cherche — avec pas mal de persévérance et un certain résultat depuis maintenant 15 ans — à imposer l'idée selon laquelle la ligne de fracture dans la société est entre nationaux et étrangers et cela ne se réfute pas avec des arguments. Il faut rétablir, en pratique le fait que la ligne de fracture est sociale face à la privatisation, aux licenciements. Remettre le débat sur ce terrain rendra l'autre clivage secondaire. Il faut rétablir l'idée que l'immigré n'est pas un étranger menaçant bizarre mais, la plupart du temps, un travailleur avec qui on a des intérêts communs à partager. A ce propos le changement du vocabulaire est en soi significatif, car dans les années 70 avant la crise on parlait des « travailleurs immigrés ». Une remise en cause terrible du point de vue symbolique a été le passage du « travailleur immigré » à l'immigré ou étranger.

La responsabilité du PS est accablante à ce niveau. C'est bel et bien Mauroy, premier ministre socialiste en 1982, qui a dénoncé une grève de l'usine Citroën comme une grève islamiste. C'est toujours le même PS qui a renoncé à son engagement de donner le droit de vote aux élections loclaes — ce qui était également inacceptable dans la mesure où cela instaurait les deux collèges ou encore une forme de sous-citoyenneté, comme l'a bien expliqué Sami Nair (Contre les lois Pasqua, Edition Arlea).

• En cas de victoire du PS aux prochaines législatives, penses-tu qu'il abrogerait les lois Debré et Pasqua ?

Dans son entretien accordé au journal Le Monde, Lionel Jospin (premier secrétaire du PS) parle exclusivement de l'abolition des articles contestés de la loi Debré et non pas de la loi dans son ensemble. Devant la montée en puissance de la contestation, le PS par la voix de son porte-parole (ce qui laisse supposer qu'il s'agit d'une position officielle) et puis par le biais de sa « guérilla parlementaire » en est venu à poser le problème de l'abolition de la loi Debré.

Néanmoins, ce n'est pas la première fois que le PS prend un engagement pour ne pas le respecter par la suite. Il pourrait prétexter du contexte de la cohabitation avec Chirac et la gestion du passage, plus que difficile, à l'Euro pour ne pas ouvrir cette question pénible au nom d'autres priorités. Le plus probable c'est une dérobade. Toujours est-il. le PS a constamment parlé de corriger certains aspects des lois Pasquoi et jamais de les abolir. C'est pourquoi il faut trouver les moyens (pétitions, etc.) de renforcer, en tenant compte de l'échéance électorale, l'éveil des consciences qui a commencé à se manifester avec les dernières mobilisations.

Par ailleurs, l'éventuelle victoire du PS demeure un scénario hypothétique car tout indique que ses dirigeants, à commencer par Jospin lui-même, ne sont pas débordant d'enthousiasme pour gagner les élections de 1998. Leurs candidats veulent être élus, mais collectivement ils ne veulent pas être trop majoritaire ou même pas majoritaire du tout.

Mais un accident peut arriver et ils peuvent gagner malgré eux ...

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