Inprecor 1974–2004

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EUROPE

L'extrême droite en Europe

· Inprecor n° 412, avril 1997 · p. 15-17 · 2 979 mots

France Belgique Allemagne Syndicalisme

Inprecor a rencontré Jean-Yves Camus, coordinateur du livre Les extrémistes de l'Atlantique à l'Oural, réalisé par le Centre européen de recherche et d'action sur le racisme et l'antisémitisme (CERA) et auteur de Le Front national, histoire et analyse (Editions

Olivier Laurens). Dans l'entretien publié ci-dessous Camus présente un état des lieux de l'évolution de l'extrême droite en Europe et explique les raisons de son développement

L'extrême droite

avance. Leu droite droits reculent

ANTIRACISME ET ANTIFASCISME

électoral inégal.

DOSSIER : EXTRÊME DROITE,

Inprecor : Peux-tu nous dresser un tableau de la montée de l'extrême droite en Europe? Jean-Yves Camus : On assiste, aujourd'hui en 1997, à une tendance à la montée en puissance des extrêmes droites ou ce que j'appelle les droites radicales. Il faut distinguer deux niveaux : l'Europe de la communauté européenne et l'Europe centrale et orientale. Dans la deuxième partie du continent non seulement la notion d'extrême droite n'a plus aucune validité mais également les repères politiques traditionnels et hélas notamment la notion de gauche comme nous l'employons ici, n'en ont pas davantage. Nous allons donc parler de l'Europe occidentale en distinguant deux plans : le plan des résultats électoraux et le plan de la pénétration des idées extrémistes et de leur implantation sur le terrain des mouvements sociaux. Dans les pays où le mode de scrutin le permet, c'est-à-dire principalement les pays

EN EUROPE

à scrutin majoritaire à deux tours (France), ou à scrutin comportant une dose de proportionnelle comme en Italie, en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne, on constate en moyenne une tendance à la hausse des partis d'extrême droite. Toutefois, des différences notables existent : par exemple en Allemagne où après une percée assez rapide, les Republikaner se sont effondrés dès le début des années 90. Le mouvement de reflux s'est amorcé de sorte qu'aujourd'hui ils représentent une force complètement marginale qui ne recueille que 2 à 3 % de l'électorat. Néanmoins, l'extrême droite n'y est pour autant pas vaincue dans la mesure où, à travers les récentes déclarations d'un certain nombre de dirigeants syndicaux ou celles du chancelier Kohl sur la préférence nationale, apparaît dans les courants politiques traditionnels une problématique qui était celle en Europe

Entretien avec Jean-Yves Camus Propos recueillis par Sonia Leith des Republikaner au début de la décennie. Toujours est-il qu'en Italie, en Autriche, en France, en Belgique — et à un moindre degré aux Pays-Bas — l'extrême droite parlementaire, celle qui accepte en façade le jeu démocratique, est en hausse. A ce propos deux faits saillants sont à rappeler : en 1994-1995 pour la première fois depuis la fin de la guerre un parti néo-fasciste participe au gouvernement en Italie : il s'agit de l'Alliance nationale que Berlusconi a intégrée dans son gouvernement de coalition pour élargir sa majorité vers la droite ; en France une situation jamais connue depuis 1945, avec un parti qui exprime en moyenne nationale environ 15 % de l'électorat. Représenté dans tous les conseils régionaux et pratiquement tous les conseils municipaux des grandes villes, le FN gère également quatre municipalités, dont celle de la onzième commune française par la population, à savoir Toulon.

En Belgique il existe à la fois le Vlaams Blok et le Front national belge. Le Vlaams Blok, premier parti à Anvers, capitale économique et culturelle de la Flandre belge, totalise près de 28 % des suffrages. Dans la partie wallonne, sur un fond à la fois de récession économique très violente et de multiples affaires qui ébranlent la Belgique, on assiste à la montée de la copie conforme du FN français qui s'appelle le FN belge.

Il n'en demeure pas moins que dans certains pays européens l'extrême droite demeure faible. Il s'agit, en fait, des anciennes dictatures de l'Europe du Sud : Espagne, Portugal et Grèce. Aux législatives de 1996 l'extrême droite espagnole tous partis confondus a rassemblé moins de 30 000 voix soit 0,01 %, de même au Portugal. En Grèce deux petits partis d'extrême droite ont recueilli 0,45 % des suffrages. Ces résultats confirment le fait que les populations qui ont connu pendant des décennies, ou une longue période, l'expérience d'un gouvernement dictatorial d'extrême droite reposant à la fois sur une partie de la hiérarchie ecclésiastique,

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DROITE

DOSSIER ANTIFASCISME,

ANTIRACISME

EXTREME

l'armée et certains milieux patronaux, semblent durablement vaccinées contre toute dérive autoritaire et fascisante.

L'autre particularité c'est la GrandeBretagne où l'extrême droite est très faible électoralement à cause du scrutin uninominal à un tour. Ce mode lamine non seulement l'extrême droite mais toutes formes de mouvements politiques alternatifs. C'est la raison pour laquelle non seulement l'extrême gauche mais également les Verts ont énormément de mal à percer électoralement en Grande-Bretagne. Cela ne veut pas dire — il s'agit-là d'un enseignement qui s'étend à la Scandinavie également — que le niveau de violence raciste n'augmente pas à la fois en nombre et en gravité. Force est de constater que cette violence est plus grave en Grande-Bretagne qu'en France même si ses débouchés y politiques sont largement limités par le mode de scrutin.

• Est-ce que tu penses que le mode de scrutin constitue la principale explication de la faiblesse de l'extrême droite en Grande-Bretagne ?

En Grande-Bretagne j'ai l'impression que les préjugés raciaux sont plus institutionnalisés qu'en France par exemple. En matière d'allocation de logements et de travail, dans le comportement de la police, etc., il existe en Grande-Bretagne une espèce de racisme institutionnel tellement partagé qu'il n'a pas besoin d'être pris en charge par un parti politique. Il y a de fait, aujourd'hui, dans ce pays un vrai problème de société duale. La population issue des anciens pays du Commonwealth possède ses propres structures avec une dérive communautariste et une passivité assez remarquable de la part de la police et des autorités. Il s'agit là d'un problème qui dépasse largement le cadre de la constitution d'un parti d'extrême droite.

Ce phénomène on le retrouve également dans des pays où l'immigration s'est développée très récemment comme la Scandinavie.

En Scandinavie l'immigration est, à l'origine, principalement constituée de réfugiés politiques. Ce n'est que plus tard qu'un nombre faible d'immigrés sont venus s'y installer pour des motifs économiques. Ces sociétés - malgré la référence absurde au modèle « socialiste scandinave » - très conservatrices sur le plan des mœurs, fortement imprégnées de puritanisme d'origine religieuse, où l'homogénéité ethnique est souvent très grande -- la Finlande par exemple — face à l'irruption de quelques milliers d'immigrés, souvent de religion différente, donnent lieu aujourd'hui à une flambée de racisme quotidien qui n'est pas relayée par un parti d'extrême droite. A part la Norvège, les partis scandinaves d'extrême droite sont assez faibles. Malgré la futilité des enjeux, la violence raciste se développe chez les jeunes en Suède, au Danemark et à moindre degré en Finlande.

Et en Allemagne comment expliques-tu la faible implantation électorale de l'extrême droite ?

Plusieurs raisons en sont à l'origine. La première c'est qu'il existe un débat sur l'identité nationale qui n'est ni occulté ni laissé à l'extrême droite. A partir surtout, de la réunification la question de l'identité nationale s'est posée en Allemagne comme un élément central du débat politique.

Le second point c'est que la conception allemande de la citoyenneté fait que les droits des étrangers se posent d'une façon particulière : leur intégration à long terme n'est malheureusement pas envisageable et le droit de vote leur reste de toutes les façons interdit. Dans la mesure où la conception allemande de la nationalité demeure fondamentalement liée à l'appartenance au « Volk » (partage de la langue et de l'appartenance ethnique) la question de l'égalité des droits se pose d'une manière formelle. Les étrangers sont considérés comme une minorité protégée et non pas une composante de la nation allemande. C'est pourquoi les enjeux pour l'extrême droite en Allemagne sont particuliers puisqu' élire des étrangers ou leur offrir la possibilité de participer à des scrutins sont des questions qui ne se posent

Le troisième élément est relatif à l'existence d'une culpabilité réelle liée au passé nazi de l'Allemagne. La recrudescence de l'extrême droite a suscité une campagne internationale de presse extrêmement forte y compris par rapport à la victoire du FN en France. Il est d'ailleurs curieux de constater que les reactions devant la montee de l'extrême droite sont différentes selon qu'il s'agit de l'Allemagne ou d'un autre pays.

L'autre raison réside dans le fait que l'Etat de droit allemand pénalise très fortement l'appartenance aux mouvements extrémistes de droite. Les interdictions professionnelles — qui sont par ailleurs une atteinte à la démocratie — l'interdiction des mouvements les plus violents et le travail de surveillance continu de la part de la police et du tribunal constitutionnel à l'égard des mouvements d'extrême droite font que leur marge est beaucoup plus réduite qu'en France.

C'est pour toutes ces raisons que les Republikaner n'ont pas réussi à percer électoralement comme c'est le cas de l'autre

Par ailleurs, l'existence d'un mouvement antifasciste en prise sur le mouvement social et un travail éducatif en direction de la jeunesse ont considérablement contribué à l'affaiblissement de ce courant.

Le travail de retour sur le passé allemand est bien plus considérable que celui fait en France sur Vichy. C'est pourquoi, contrairement à la France, la pénétration de l'extrême droite dans les lycées et les écoles demeure faible.

On a l'impression que l'extrême droite a du mal a s affirmer face a une montée des luttes sociales (novembredécembre 1995 en France, les dernières mobilisations en Belgique).

Les mobilisations sociales semblent être un rempart contre l'émergence massive de l'extrême droite. Dans le cas du mouvement de 1995 en France ou dans le cas des affaires belges — qui au-delà de l'affaire Dutroux constituent une remise en cause du fonctionnement maffieux d'une partie de l'appareil d'État — l'extrême droite n'a pas su

En France, l'explication est à chercher dans l'incapacité du FN à réaliser véritablement le tournant social proclamé dans son programme de novembre 1995 intitulé « ni gauche ni droite ». Le tournant de l'ultralibéralisme vers une forme de populisme défendant une certaine étatisation de l'économie relève encore davantage du slogan électoral que d'une pratique politique consciente. Quand on fait la sociologie des élites du FN on trouve une immense majorité de petits entrepreneurs, de professions libérales, de gens qui vivent d'une rente familiale, etc. ce qui limite la portée du changement annoncé. En Belgique dans la partie francophone la situation est la même qu'en France.

Structurellement, le FN est aujourd'hui incapable de faire quelque chose d'autre que le caritatif (la fraternité francaise et les soupes populaires).

Il est clair qu'en décembre 1995, le choix d'apporter un appui aux manifestations anti-grève organisées par ce qui reste du SAC (Service d'action civique) et le soi-disant comité des usagers du service public, a été une erreur fatale pour le FN. Se positionner en défenseur de l'ordre social établi et du patronat est en contradiction avec l'électorat de plus en plus populaire de ce parti. Par rapport à son implantation dans les syndicats, le FN

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se retrouve face à trois stratégies :

• créer ses propres syndicats ce qui est loin d'être un succès pour le moment ;

• s'infiltrer dans les syndicats existants (FO, CFTC). C'est la voie privilégiée du FN même si les appareils nationaux prennent des sanctions contre les sections syndicales qui dérapent ;

w délaisser totalement le terrain, position défendue par ses ultra-libéraux.

Il semble que le FN favorise, pour le moment, les secteurs para-étatiques (la police, la RATP, le pénitentiaire, etc.). Cela n'exclut pas une éventuelle instrumentalisation des conflits sociaux notamment dans le

Néanmoins, on ne pourra mesurer la capacité du FN à prendre en charge la question sociale que dans le cadre d'un retour de la gauche au pouvoir. Si cette dernière revient pour appliquer une politique semblable à celle de 80-90, le FN aura la voie libre pour s'opposer à l'ensemble du système politique et instrumentaliser les mouvements sociaux — que les syndicats traditionnels ne mèneront pas ou mèneront moins bien parce que précisément le gouvernement en place sera de gauche. C'est ainsi qu'il faudrait poser le problème. Par conséquent je pense qu'on n'est pas encore en mesure de juger la capacité de mobilisation sociale

Le cas du FN belge est un peu différent dans la mesure où il s'agit d'un parti purement protestataire sans appareil ni cadres. Qui est de plus, en proie à des rivalités internes faisant qu'il a du mal à avoir un leader charismatique du style le Pen.

Dans le cas du Vlaams Blok le tournant social est plus ancien. La composante populaire de son électorat est réelle mais — et on le voit en ce moment avec le mouvement de Vilvorde - il se trouve face à un mouvement syndical très fortement structuré. C'est pour cette raison que l'espace pour un mouvement autonome mené par le Vlaams Blok

Lors des manifestations contre la fermeture de Renault, les grévistes ont arraché les pancartes du Vlaams Blok pourtant opposées à la fermeture de l'usine. Les syndicats socialiste et chrétien sont clairement contre toute récupération du mouvement par l'extrême droite. Présenter le conflit comme une fermeture d'une usine en Flandre par un groupe français, ne semble pas profiter au

En ce qui concerne l'affaire Dutroux et ses ramifications, l'incapacité de l'extrême droite à capitaliser le mouvement réside dans la faiblesse de l'appareil du FN. Trop discrédité en raison de l'implication de son dirigeant dans des affaires d'escroqueries, ce parti n'a pas les moyens politiques de se poser en force alternative.

D'un autre côté la participation de la population belge et la prise de parole des familles de victimes lors des manifestations d'août-septembre ont limité toute tentative de récupération.

• Pour le moment l'extrême droite ne semble pas faire le choix d'une confrontation extraparlementaire mais plutôt adopter une politique d'intégration dans les institutions. Est-ce qu'il s'agit d'une option révocable condisociales ? Par le rapport de forces tionnée

Il s'agit d'un choix déterminé par une appréciation réaliste du rapport de forces. En France, pourquoi être dans la rue quand on peut agir dans les conseils régionaux ?.

La mobilisation anti-FN en France est croissante (Marseille, Grenoble, etc.). Ras l'front est une organisation de terrain qui vend son journal sur les marchés, rassemble du monde et fait un vrai travail politique. C'est ce rapport de forces-là que le FN apprécie. Néanmoins, cette situation peut changer car curieusement plus le FN progresse dans les urnes plus il s'éloigne du

Nombreux sont aujourd'hui les Français opposés au FN (un récent sondage indique que 75 % des Français considèrent que le FN représente un « danger pour la démocratie » NDLR). Cela lui laisse deux possibilités quant à l'éventualité d'une prise du pouvoir. Il peut s'allier avec une fraction de la droite parlementaire dans l'optique d'une nouvelle recomposition à droite. C'est l'option défendue par Bruno Mégret, option intégrant le FN sans ses catholiques intégristes, une partie de l'appareil Madelin, une partie du mouvement De villiers et peut être une fraction du RPR tendance Pasqua. Cette option offre la possibilité d'une continuation du travail dans un cadre institutionnel.

L'autre éventualité c'est qu'à un moment donné le FN lui-même choisisse de porter dans la rue la contradiction qu'il ne peut plus résoudre dans les assemblées. Il peut se trouver aussi débordé par une base frustrée de voir que malgré tous les progrès électoraux le FN n'a pas le pouvoir. Les militants du FN, dans l'optique d'une conquête du pouvoir et non plus dans l'optique traditionnelle de protestation sociale, voyant qu'ils n'arrivent pas au pouvoir, seront inexorablement tentés de porter dans la rue les protestations qu'ils ne réussissent pas à faire entendre autrement.

En ce qui concerne le reste de l'Europe, on est encore très loin de la force du FN français. Le FN est - mis à part l'Alliance nationale en Italie et le parti libéral autrichien qui est plus un parti de cadres et une machine électorale qu'un parti militant parti d'extrême droite le plus important et le plus structuré, le seul qui a une presse régulière une intervention de terrain et par consé-

• Si ce sont la crise et le chômage qui produisent l'extrême droite comment alors expliquer cette exception française?

Cette explication est intéressante mais insuffisante. Se contenter d'attribuer à la

EXTREME DOSSIER

ANTIFASCISME,

ANTIRACISME

DROITE

crise la montée du FN revient à escamoter sa dimension idéologique en laissant croire qu'un gouvernement qui résorberait le chômage ferait de l'extrême droite un phénomè-

Pour ma part je reste convaincu qu'une autre explication est à rechercher du côté d'une tradition française d'opposition aux principes fondateurs du consensus républicain. Au fond la France n'a jamais réglé la rupture de 1789. La droite contre-révolutionnaire et réactionnaire s'et toujours exprimée sous des avatars divers et n'a connu un reflux qu'à partir de 1945 en raison de la culpabilité et des tabous. Au bout d'un certain temps le verrou a sauté parce que les témoins disparaissaient, que les générations en âge de voter n'ont pas connu la guerre et que la mobilisation à gauche s'est affaiblie. Cette tradition qui n'a jamais cessé d'exister trouve aujourd'hui un terrain propice à son épanouissement. Il y a véritablement en France la place pour une extrême droite qui ne soit pas résiduelle. Il est inutile de se voiler la face en affirmant que tout cela est une histoire de chômage. Ce dernier est une composante tout à fait réelle de la montée du FN. Toutefois, la résorption du chômage ne va pas supprimer l'extrême droite.

combattre aujourd'hui l'extrême droite?

Pour ne prendre que le cas de la France, il faut que la gauche redevienne une gauche. Le FN se nourrit du fait qu'il se présente comme un parti totalement alternatif.

C'est là où se situe le drame. On est face à une gauche qui est essentiellement une gauche de pouvoir, qui a rallié les postulats du libéralisme économique et de la gestion de la crise et n'est plus capable d'apporter un projet d'avenir. *

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