Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

Le nouveau visage de la droite

· Inprecor n° 412, avril 1997 · p. 18-20 · 1 916 mots

Italie

L'extrême droite italienne connaît une mutation spécifique. Le nouveau soutien de l'Alliance nationale à la monnaie unique et la réussite de la Ligue du Nord à construire un bloc social interclassiste, laissent apparaître un nouveau visage de la droite en Italie.

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DROITE

ANTIFASCISME,

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EXTREME

LA DROITE ITALIENNE s'est recomposée à la suite de la rupture de l'ancien équilibre qui s'était basé pendant presque trente ans sur le binôme Démocratie chrétienne (DC) - Parti socialiste italien (PSI) et pendant cinquante ans sur la DC. C'est l'affaire Tangentopoli (1), survenue en 1992, qui a miné l'influence sociale des deux partis ayant jusqu'alors géré le capitalisme italien et qui déjà aux élections d'avril de la même année avaient pu constater leur perte de crédibilité aux yeux de leur propre électorat traditionnel. En l'espace de quelques jours, le lien social établi grâce à une gestion du pouvoir de plusieurs décennies s'est soudainement effrité sous le poids des scandales.

En fait, c'est dans ce contexte que sont apparues avec force toutes les les faiblesses de la société italienne dans le cadre plus général de la phase de stagnation de l'économie européenne et internationale. S'est produit l'impact négatif combiné des phénomènes récessifs, d'une dette publique très importante, des restructurations et du chômage alors que les mécanismes de protection sociale, ne fût-ce que sous forme de clientèles et dépenses publiques faciles, devenaient de moins en moins fonctionnels. Les enquêtes de la magistrature ont contribué très fortement à aggraver la crise et à stimuler, dans le cadre de ce qu'on a présenté très légèrement comme la « révolution italienne », l'émergence de tendances populistes dont la droite a pu profiter.

la droite italienne

Par Salvatore Cannavo * Rome, mars 1996

Voilà dans quel contexte il y a eu la première montée électorale et, plus généralement politique, de la droite historique, représentée par le Mouvement social italien (MSI) se réclamant traditionnellement du fascisme.

Pour mieux saisir ce développement, il faut prendre en compte plusieurs facteurs. En premier lieu, il y avait eu une proximité électorale entre le MSI et la DC. Le plus souvent l'extrême droite a pu gagner du terrain du point de vue électoral justement dans des situations où l'affrontement social s'était durci et où aux yeux de couches moyennes et même de secteurs bourgeois la DC n'apparaissait plus en état de contrecarrer la pression populaire et ouvrière. Cette proximité se développait progressivement sur la base de l'anticommunisme et de la diffusion de sentiments racistes aussi bien que de convergences sur des problèmes locaux. Notamment dans le sud, le MSI et la DC avaient fondé leur pouvoir périphérique sur l'appui de vieux notables, les liens avec la mafia et surtout la collaboration avec de larges couches de la bourgeoisie méridionale (voir, par exemple, le rôle joué dans les années 50 par le courant du « laurismo », du nom du grand armateur napolitain AquileLauro, est synonyme de « poujadisme »).

C'est grâce à de telles connections que s'est produit un énorme transfert de voix d'une DC détruite par Tangentopoli, où toute une série de ses dirigeants étaient impliqués, vers la MSI. Cela a été facilité par la nature et les traits propres de ce dernier. Le MSI avait en effet une organisation territoriale réelle, une base militante, un enracinement dans les lieux de travail par son propre syndicat national (CISNAL) : ce qui lui a permis de gagner l'armée en déroute des électeurs de la DC et du PSI. Mais ce sont surtout son populisme réactionnaire et son profil antisystème, empruntés directement aux traditions du parti fasciste, qui avaient permis au MSI de bâtir un socle dur d'électeurs (allant de 4 à 6 %) et qui lui ont assuré un large soutien par la suite, lors de l'éclatement de la crise politique et économique. DANS LA MESURE OU LA DC ne pouvait plus jouer son rôle d'« amortisseur social » par le truchement une redistribution partielle du revenu par des pratiques de clientèles et l'expansion des dépenses publiques, le MSI la remplaçait par une politique « radicale » antisystème. A l'occasion des élections municipales à Rome en 1993, le résultat obtenu par Gianfranco Fini, candidat à la mairie et secrétaire du parti, a donné une indication très éloquente des potentialités de l'extrême droite : 22 % au premier tour contre le candidat du centre gauche et

* Journaliste au quotidien du Parti de la refondation communiste

1)Néoligisme de « Tangenti » (pourboire) et « poli » (ville) accolé au scandale de détournement des fonds publics qui a fait sombrer la DC en 1992. Ce scandale fut aussi appelé «manipulito ».

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échec de justesse au deuxième tour (44 % contre 53%).

Il ne faut pas oublier, par ailleurs, qu'un rôle similaire avait été joué depuis 1990 par une formation politique active dans les régions septentrionales, la Ligue du nord. Cette formation avait surgi au cours des années 80 en exploitant à son avantage des sentiments localistes et racistes nourris par la crise du capitalisme et notamment par les effets incontrôlables de son internationalisation. La Ligue s'est développée elle aussi en partant d'une critique virulente du système (d'où son slogan « Roma ladrona », Rome la voleuse) et plus concrètement contre le « régime » démocrate chrétien et socialiste. De même que le MSI, la Ligue a gagné des voix dans des couches populaires, mais, à la différence du MSI, le mouvement d'Umberto Bossi, en exploitant des spécificités de l'Italie du Nord, a pu établir des liens avec la bourgeoisie moyenne, ce qui lui a permis de construire, ne fût-ce que partiellement, un bloc social interclassiste incluant même des secteurs avancés et dynamiques du capitalisme italien. Aux élections législatives de 1996, qui ont marqué le succès du centre-gauche, la Ligue a obtenu environ 4 millions de voix, concentrées dans le Nord, avec une moyenne nationale de 10 %. Renforcée par ce résultat, elle a lancé par la suite le mot d'ordre de la sécession et de la formation d'une république de Padanie en essayant par ce moyen de donner une cohésion idéologique à sa base électorale et de maintenir sa représen-

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tativité politique et sociale dans la perspective d'exploiter une telle potentialité à un nouveau tournant da la transition italienne.

Il va de soi que de tels phénomènes sont, en dernière analyse, le résultat de la crise du mouvement ouvrier, de la dérive d'un parti comme le PDS(Parti démocratique de la gauche ex-PCI) et de la politique de concertation des centrales syndicales. C'est dans ce contexte, d'ailleurs, que s'explique également la naissance de Forza Italia, partientreprise, fondé sur le rôle prétendument charismatique de Silvio Berlusconi. Cette opération, lancée avant les élections du printemps 1994, a permis de canaliser des voix appartenant auparavant à la DC et au PSI. Cela a été obtenu, surtout dans certains régions, au détriment aussi bien de la Ligue du Nord que du MSI, qui, en fin du compte, apparaissaient encore peu crédibles pour gouverner aux yeux non seulement de la grande bourgeoisie mais aussi des couches moyennes. LA PRISE DE CONSCIENCE de cette dynamique poussait surtout le MSI à opérer un tournant « modéré » : cela d'autant plus que les classes dominantes étaient de plus en plus obligées de s'adapter aux impératifs de Maastricht. C'est dans ce contexte que le leader du MSI, Fini, a lancé une opération qui se voulait audacieuse. Il tenait un congrès de son organisation où le MSI devenait Alleanza nazionale (AN) en adoptant en même temps un cours « néo-libéral ». En fait, le parti qui est sorti de ce congrès (congrès de Fiuggi) maintient encore des

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traits hétéroclites. En faisant référence à la réalité française, on pourrait dire qu'AN se place à mi-chemin entre le Front national de Le Pen, dont il partage le populisme, le racisme, l'enracinement social de même que le nationalisme, et le gaullisme de Jacques Chirac, dont il s'efforce d'imiter la modération. A la suite de sa transformation, en l'espace d'une année, AN a changé son attitude face à Maastricht : en ayant renoncé à son opposition, il soutient inconditionnellement la monnaie unique. De même, en oubliant son opposition à la réforme du système des retraites adoptée sous le gouvernement Dini (à laquelle le PRC s'était aussi opposé), il déclare désormais sa disponibilité pour aborder une restructuration de l'Etat-providence.

CELA N'IMPLIQUE PAS que le parti ait connu une mutation radicale. Son poids dans les institutions s'est très sensiblement accru au niveau du parlement (150 élus environ), des municipalités, des administrations provinciales et régionales : il a des maires, des membres d'organes exécutifs locaux, en ayant, entre autres, abrité dans ses rang du personnel politique de l'ancienne DC. Mais en même temps il est toujours prêt à se mobiliser dans des manifestations contre les immigrés et les Gitans et il a confirmé cette attitude par son hostilité renouvelée à l'égard des immigrés albanais. Il prône l'ordre et la discipline. Il n'a guère renoncé à ses conceptions patriarcales et autoritaires, à des orientations en faveur de la famille traditionnelle et allant à l'encontre des exigences des femmes, notamment en matière d'avortement. En conclusion, il s'agit d'un parti qui, dans un contexte géné-

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ral de transition, traverse sa propre phase de transition spécifique. Ajoutons qu'AN doit faire face à une opposition radicale sur sa droite. Il s'agit du Mouvement Social-Flamme, qui s'est formé après le congrès de Fiuggi. Ce mouvement représente un point de référence pour une bonne partie de l'extrême droite et de tous les anciens militants du MSI hostiles au tournant « néo-libéral » de Fini. Il relance les thèmes sociaux et une propagande anticapitaliste en adoptant parfois les mots d'ordre de la gauche, voire du PRC. Tout récemment, il a collé des affiches avec des slogans comme « Défense de l'Etat-providence ! » et « Bas les pattes devant les retraites et la sécurité sociale ! » Mais c'est surtout sa présence électorale qui préoccupe le parti de Fini. Or, si celuici a obtenu aux dernières élections environ 15 % des voix (parfois de 30 à 40 % dans des zones méridionales), la nouvelle formation a atteint dans certains cas, toujours au sud et à Rome, 6 %, avec une moyenne nationale de 1 %.

Cette réalité a poussé certains dirigeants d'AN à constituer un courant nommé « Droite sociale » qui, justement, s'efforce de ne pas oublier la question sociale et de ne pas perdre le vieil enracinement territorial (notamment par des formations de jeunes). Le fait que les rapports entre AN et MS-Flamme ne soient pas complètement rompus est confirmé par les discussions que leurs dirigeants entretiennent sur la possibilité de nouer des alliances à l'occasion des prochaines élections municipales. Apparemment, cette situation ne semble pas arrêter l'orientation « modérée » de Fini, qui voudrait arracher à Berlusconi le leadership de la droite dans son ensemble et s'efforce dans ce but d'accentuer le profil « moderne » et néo-libéral d'AN.

Mais le secrétaire post-fasciste sait très bien qu'il a besoin de consolider de manière stable son propre bloc électoral et de construire ce groupe dirigeant apte à accomplir les tâches d'aujourd'hui qui de toute évidence n'existe pas encore. Pour réaliser un tel objectif le populisme peut s'avérer plus payant qu'une attitude « responsable » et « éclairée ». Le nouveau visage de la droite se précisera au fur et à mesure que cette contradiction sera, sous une forme ou sous une autre, surmontée ou contournée.

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