Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

La résistible ascension du F. Haine

· Inprecor n° 412, avril 1997 · p. 23-24 · 1 777 mots

France Syndicalisme

Et de quatre ! Le gain de Vitrolles (une ville des Bouches-du-Khone de pres de 40 000 habitants)

par le Front national indique à l'évidence la progression du mouvement d'extrême droite, son ancrage sur la scène politique française. Mais, tout à la fois, cette quatrième ville frontiste semble servir de signal d'alarme et permettre le réveil des consciences et la construction d'une mobilisation antifasciste

LA VICTOIRE DE BRUNO MÉGRET (via sa femme Catherine, candidate potiche) au deuxième tour à Vitrolles, à la majorité absolue (52 % des voix) sert donc de double révélateur.

Un an et demi après les élections présidentielle et municipales de 1995, le FN semble en mesure de continuer sa progression. Le gain de trois villes d'importance (Toulon, Orange, Marignane) (1) ne devait pas masquer alors le triplement des conseillers municipaux et l'entrée du FN dans la plupart des conseils des grandes villes. Cette installation du parti fasciste dans les instances de gestion des villes était lourde de conséquences. En effet, le mouvement de Le Pen se banalise, se trouve en charge de dossiers, entre dans les conseils d'administration d'établissements scolaires, tisse des liens avec les associations, se permet d'intervenir dans certains conflits d'entreprises avec ses élus portant l'écharpe en bandoulière...

Les autres partis politiques présents dans les mêmes conseils municipaux (le phénomène est bien sûr identique dans les assemblées régionales) apprennent à compter avec les oppositions, les batailles du FN. De fait, ils « fréquentent » régulièrement cette organisation. Le Front national est devenu un acteur permanent de la vie politique, non seulement nationale mais aussi

Il est évidemment à craindre que de « fréquenté », il ne devienne fréquentable. Cette installation du FN peut ainsi s'accompagner d'une banalisation. Les partis de droite, aux prises avec la progression du FN, hésitent sur la stratégie à adopter. Mais, que ce soit la défense du front républicain, le contournement, l'alliance pour mieux pour les circonvenir ou la reprise des thèmes du FN pour récupérer son électorat, cela aboutit à une mise en évidence du parti de Le Pen et de ses propositions.

*

du F. Haine...

Par Arnaldo Castelleras

Le vote des lois racistes du ministre de l'Intérieur Jean-Louis Debré concernant l'immigration en est une preuve. La mise à l'index d'un secteur de la population, les étrangers, comme responsable de tous les maux et toutes les difficultés de notre société ne peut qu'apporter de l'eau au moulin des fascistes. Et le distinguo entre clandestins et « réguliers » ne change rien à la suspicion générale qui accompagnera désormais le statut — et le faciès - d'étranger. Les valse-hésitation du PS et la faible bataille menée, dans un premier temps, par les députés du PS et du PC à l'Assemblée nationale sont aussi révélateurs de la banalisation des idées

Cette « centralité » du FN s'accompagne d'un développement de ce mouvement et de ses organisations. Depuis maintenant quelques années, le Front national entend mailler la société d'associations relais de ses campagnes et propositions. Pour mieux répondre aux attentes d'un électorat populaire (premier vote chez les ouvriers et chômeurs notamment), pour encadrer cet électorat et progressivement le transformer en militants frontistes, le FN a lancé une offensive dans nombre d'entreprises et de sec-

Des pseudos « syndicats » FN voient le jour, des associations « caritatives » installent et tentent de concrétiser sur le terrain la thématique de la « préférence nationale ». Dans les élections d'organismes de gestion des logements sociaux, bientôt aux élections prud'hommales, le FN essaye d'apparaître partout et se pose en « meilleur défenseur des plus démunis, des exclus »... à condition que ceux-ci soient « bien français ». Si les batailles engagées, en particulier par les syndicats (CGT, CFDT, FSU...), permettent l'invalidation des sigles FN et l'impossibilité pour ces organisations frontistes de se présenter aux élections professionnelles, il n'en demeure pas moins qu'une partie non négli-

DOSSIER

EXTREME

ANTIFASCISME,

ANTIRACISME • FRANCE

DROITE

geable de secteurs sociaux est aujourd'hui prête à écouter les sirènes de Le Pen et de ses sbires. LE FN À L'OFFENSIVE SUR TOUS LES TERRAINS

Non content d'intervenir sur le terrain social, le Front national entend mener l'offensive dans tous les secteurs. Les commandos anti-IVG reprennent leurs actions devant les cliniques et les hôpitaux pratiquant les avortements et le FN leur fournit bien souvent une base militante et idéologique. Auprès des jeunes, dans les lycées, on assiste à de nombreuses interventions du Front national de la jeunesse. Sur le front culturel, après des actions menées dans les bibliothèques des villes dont il a la gestion, le Front national tente de faire la démonstration qu'il subit un ostracisme dans la plupart des bibliothèques et par là même, presente « ses » auteurs comme victimes de la censure des représentants du « politiquement correct ». Les auteurs qu'il entend promouvoir sont bien sûr issus du sérail de la pensée fasciste et ultra-réactionnaire de ce siècle. Négationnisme, révisionnisme sont ainsi présentés comme des courants de pensée comme les autres, au même titre que socialisme, communisme voire gaullisme...

La dernière preuve en date de cette offensive au Salon du livre de Paris qui s'est tenu en ce mois de mars. Sous l'appellation SANH (Société anonyme de National hebdo), le Front national avait réservé un stand. Cette installation à bas bruit devait néanmoins être contrecarrée par l'action des militants du mouvement antifasciste Ras

* Du titre d'un ouvrage édité par Ras l'front, La résistible ascension du F. Haine, petit manuel à l'usage de ceux qui résistent au fascisme ordinaire, Éditions Syllepse, 1996, 255 p., 100 F.

1) Voir article dans Inprecorn°404, juillet 1996.

2) Voir Inprecor n°404.

Page 24

prolongée par une pétition d'éditeurs annonçant qu'ils boycotteraient le prochain Salon du livre de Paris si le Front national, sa presse ou ses éditions devaient y être présents. Cette victoire des antifascistes souligne bien sûr la nécessité d'une vigilance de tous les instants et dans tous les secteurs. UNE REMOBILISATION DES ANTIFASCISTES

Il apparaît évident que la défaite de Vitrolles avec l'élection de Bruno Mégret, sur fond de débat parlementaire des lois Debré, a stimulé une prise de conscience et des ripostes antifacistes d'ampleur. L'importance des manifestations pour accueillir ici ou là Le Pen ou Mégret, contre la tenue des congrès départementaux du FN, atteste de cette mobilisation. Plus de 20 000 manifestants à Grenoble, près de 10 000 à Toulouse, Marseille, Saint-Etienne, 6 000 à Annecy, ces chiffres augurent bien de la préparation de la manifestation qui se tient à la fin du mois de mars à Strasbourg contre la tenue du congrès national du FN.

Ces chiffres sont à mettre en relation avec les 100 000 manifestants parisiens du 22 février, contre les lois Debré. A l'appel de cinéastes, d'acteurs, d'écrivains, d'intellectuels.... un vaste mouvement citoyen s'est déclenché, semblant prendre conscience. presque à retard, de l'iniquité des lois Debré concernant notamment l'accueil des étrangers en France. Se substituant à la relative inertie des principaux partis politiques, des dizaines d'appels en tous genres ont vu le jour, proclamant la « désobéissance civique », la lutte contre les lois racistes, la solidarité avec les mouvements de sans-papier.. faisant le lien entre les mouvements de l'été dernier autour des sans-papiers de Saint-Bernard (à Paris), les lois Pasqua-Debré, la montée en puissance du Front national et le gain de Vitrolles par ce

Cette mobilisation s'est aussi traduite par la mise en place de cadres unitaires, tant à l'échelon local que national. Ainsi, la création à l'hiver 1996 d'un collectif national de vigilance contre l'extrême droite, dans lequel se retrouvent l'ensemble des partis de gauche, les syndicats et les associations est un signe de cette nécessaire remobilisation.

Le cadre unitaire de toute ces manifestations démontre aussi cette urgence. Il est clair que l'approche des élections législatives de 1998 et la menace d'un Front national qui s'apprête à jouer les arbitres, voire à gagner des circonscriptions, remobilise l'ensemble des acteurs politiques.

Si les manœuvres pré-électorales accompagnent cette remobilisation antifasciste, il faut néanmoins prendre acte de ce réveil politique. À tous ceux qui, il y a peu de temps encore, analysaient le Front national comme un phénomène temporaire, voire protestataire, il apparaît maintenant clairement, que le Front national entend jouer les alternatives politiques.

À l'heure des débats sur la monnaie unique, les critères de convergence, au moment où de nombreuses restructurations, des mises en concurrence de secteurs nationalisés à l'échelle européenne s'opérent, alors que de plus en plus nombreux sont ceux qui sentent leur avenir menacé, il semble évident que la démagogie nationaliste d'un Front national peut toucher des secteurs importants de l'opinion. Les promesses sociales et économiques du président Chirac ayant fait long feu, les propositions des partis de l'opposition n'ayant pas non plus acquis de crédibilité, il est à craindre que le FN ne puisse renforcer son image de recours.

Il importe alors pour les militants révolutionnaires de renforcer le mouvement antifasciste, unitaire et indépendant, tout en œuvrant à construire une alternative politique porteuse d'espoir et de changements radicaux.

Alors que le Front national tient son congrès à Strasbourg et fête son 25eme anniversaire, qu'il peaufine les préparatifs de sa campagne des législatives en orientant toujours plus son intervention vers le social, il est capital que la contre-offensive s'intensi-

Celle-ci passe par la mobilisation complémentaire des associations, des syndicats et des organisations politiques. Ainsi, les rencontres de syndicalistes antifascistes (3) mises au point récemment par Ras l'front indiquent, dans le domaine précis de la lutte contre le FN à l'intérieur des entreprises que si le danger est réel, la mobilisation de tous peut apporter une réponse efficace.

Le week-end des 15 et 16 mars derniers, ce sont près de 2 000 femmes (et hommes) qui se retrouvaient lors d'assises nationales pour la défense des droits des femmes.

Autour du combat des sans-papiers, la mobilisation doit aussi se renforcer et faire du combat des plus exclus, des plus vulnérables celui de tous les citoyens soucieux de la démocratie et des libertés.

Dans tous les secteurs, la résistance s'organise. Et ces débats, ces combats menés posent bien sûr la question de leur confluence et de leurs débouchés. Ainsi. contre l'extrême droite fasciste, contre tous ceux qui profitent de la désespérance et de la peur de lendemains toujours plus difficiles, contre la politique du pire menée par le gouvernement Juppé, c'est à un véritable combat, sans échappatoire possible, projet contre projet, que nous devons œuvrer.

3) Le 1er mars 1996, plus d'une centaine de syndicalistes des principales confédérations débattaient de la riposte dans les entreprises contre le FN, ses pseudos « syndicats » et son programme social, à Paris lors d'une rencontre organisée par Ras l'front.

----- pull-quotes on this page -----

DOSSIER EXTREME ANTIFASCISME, FRANCE ANTIRACISME DROITE

Une erreur sur cette page ?