Racistes vieux style et fascistes « yuppies »
Lorsque le « Parti de la liberté autrichien » (FPÖ) put de nouveau progresser, lors des élections au parlement européen en octobre 1996, pour atteindre près de 25 % des voix
(son score atteignait régulièrement jusque-là près de 20 %), néo-fasciste ou autre, repartit PAR AILLEURS, LE MINISTERE de l'intérieur autrichien admettait, après 3 ans de recherches, que l'enquête sur les auteurs des attentats aux lettres piégées (1) n'avait toujours pas avancé. Idem pour l'assassinat des quatre Gitans, tués par un attentat à l'explosif près d'une colonie gitane en Autriche orientale, en 1995. Les manifestations massives, qui regroupèrent près de 300 000 personnes défilant sous des slogans humanistes, témoignèrent de l'indignation et des inquiétudes d'une partie importante de la population autrichienne, qu'on peut qualifier de libérale. Mais c'est surtout dans ce milieu libéral extérieur aux partis, du Parti conservateur chrétien au Parti communiste, qu'une perception claire de l'extrême-droite fait défaut. Face à la confusion régnante, Brigitte Bailer-Galanda, une sociologue spécialisée dans l'étude de l'extrême-droite après 1945, a éprouvé le besoin de préciser que « tout raciste n'est pas de l'extrême droite, et tout partisan de l'extrême-droite n'est pas un néo-nazi » (2). Or, il faut rappeler qu'il n'y a pas eu, en Autriche, de dénazification en profondeur. Les partis parlementaires qui se sont reconstitués à partir de 1945 ont tous convoité les voix des ex-nazis, parti communiste inclus. Il n'y a pratiquement pas eu de débat idéologique visant à extirper le passé nazi. Très vite, la population autrichienne a ressentit les forces alliés en tant que forces « occupantes », ce qui facilitait le refoulement des atrocités commises sous le nazisme. Bien vite, ce qui prédomina dans les médias et la propagande des partis fut l'indignation face aux viols et aux enlèvements commis par de plus belle.
Par Boris Jezek les soldats des troupes alliées. Un exemple typique de cette atmosphère est la discussion politique qui eut lieu autour d'une exposition antifasciste prévue pour l'année 1946 sur le thème de « plus jamais le fascisme ». Des mois durant, l'OVP (Parti populaire autrichien, conservateur chrétien) empêcha la préparation de l'exposition, parce qu'elle devait porter également sur la politique dictatoriale des sociaux-chrétiens durant la période de l'Etat corporatif. Un compromis fut finalement trouvé, en vertu duquel l'exposition fut consacrée aux « victimes du national-socialisme », parmi lesquelles était inclus le chancelier Dollfuss, qui fit tirer sur les ouvriers lors des manifestations de 1934. LE CONSENSUS IDÉOLOGIQUE sous la deuxième république autrichienne fut le suivant : le national-socialisme a été une période d'atrocités inaugurée en 1938 avec l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie. C'était donc une atrocité de provenance « étrangère », qu'il ne fallait surtout pas analyser dès lors qu'elle avait été importée et imposée de l'extérieur. Cet arrière-plan explique les scandales provoqués par les antisémites et l'extrême droite durant les années 50 et 60. Dans les universités, les anciens national-socialistes enseignaient à nouveau, tandis que s'intégraient dans les partis reconstitués d'anciens SS, tels que Friedrich Peter, l'ex-dirigeant du FPÖ et protégé du chancelier Bruno Kreisky. Au début des années 60, lors d'une manifestation contre un professeur d'université antisémite, Tara Borodajkevics, un manifestant
DOSSIER
EXTREME
ANTIFASCISME,
ANTIRACISME •° AUTRICHE
DROITE
le débat autour de sa nature, antifasciste fut battu à mort. Au milieu des années 70 encore, des bagarres entre groupes néo-nazis et organisations de gauche avaient lieu dans les universités autrichiennes. Si le parti social-démocrate (SPÖ) dénonce aujourd'hui le FPO de Haider en lui reprochant d'être intolérant et xénophobe, il ne faut pas oublier que le SPO lui même a participé à la légitimation sociale des positions politiques de l'extrême droite autrichienne Lors des élections communales à Vienne en 1996, le SPÖ — par crainte que le FPÖ ne renforce de nouveau son score électoral — s'est placé sur le terrain du FPÖ pour faire de la surenchère nationaliste. Le maire de Vienne, Michael Häupl, a appelé cela « regagner la souveraineté sur l'espace des cafés du commerce ». Le SPO s'est déclaré ouvertement hostile à ce que des personnes n'ayant pas la nationalité autrichienne reçoivent des logements sociaux de la part de la commune de Vienne. A l'instar du FPÖ, le SPÖ a exigé des immigrés une « volonté d'intégration » et appelé à la limitation de T'immigration. Et de fait, cela fait 10 ans que les ministres de l'intérieur sociaux-démocrates tentent de limiter l'immigration. Même un ministre de
1) En 1993 a eu lieu une première série d'attentats aux lettres piégées, durant lesquels l'ex-maire de Vienne, Helmut Zilk, a été grièvement blessé. Dans leur message de revendication, les auteurs de l'attentat ont expliqué qu'ils voulaient défendre l'Autriche contre « l'invasion par les étrangers ». Leurs attentats visaient ausi bien des personnalités politiques ayant défendu une position humaniste à l'égard des immigrés, que des institutions où travaillent des immigrés.
2) Brigitte Bailer-Galanda, Rechtsextreme Strömungen in Österreich nach 1945 (Les Courants d'extrême-droite en Autriche après 1945), dans Zebrati, 4/1996, Vienne.
3) Wolfgang Kos, Eigenheim Osterreich, Vienne, 1995
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l'intérieur tel que Caspar Einem, considéré comme un homme de « gauche » à cause de son passé, a pratiqué une politique d'immigration restrictive. Son prédécesseur socialdémocrate au ministère de l'intérieur, Franz Löschnak, a même été mérité que Haider le décrive comme « notre meilleur homme dans le gouvernement ». Quant au ministre de l'intérieur actuel, Karl Schlögel, socialdémocrate lui aussi, il a présenté récemment un texte de loi sur « l'intégration » des étrangers, qualifié de catastrophique par de nombreux experts. En vertu de cette loi, toute immigration nouvelle doit pratiquement cesser ; la réunification des familles est considérablement limitée. Comme le dit Brigitte Bailer-Galanda, « des positions racistes et d'extrême droite se trouvent répandues dans la population, au-delà de l'extrême droite organisée et du FPO, et se retrouvent aussi parmi les partisans des autres partis politiques ». Il n'est donc pas étonnant de constater que, pour la couche électorale traditionnelle du SPÖ, franchir le pas vers Jörg Haider n'est pas vécu comme un grand tournant idéologique. Ce passage relativement aisé est d'autant plus dangereux que de nombreux hommes politiques du SPÖ pensent qu'il ne faut plus marginaliser Jörg Haider. L'IDÉE DERRIERE CE TYPE D'OPINION est de faire pression à travers le FPÖ sur l'OVP, leur partenaire conservateur de la coalition gouvernementale. Tant pour l'idéologie social-démocrate que pour le mouvement ouvrier, cette tactique est une véritable catastrophe. Le FPÖ est aujourd'hui, et de loin, la force où se concentre la part la plus importante de l'extrême-droite en Autriche. Il organise un potentiel qui, s'il n'est pas dans son ensemble orienté vers l'extrême-droite, offre néanmoins aux partisans de l'extrême-droite et aux fascistes, un « foyer politique ». Jörg Haider présente toujours son FPÖ comme le parti des « petites gens » et des «travailleurs ». Il a relégué les anciens nazis et nationalistes dans les coulisses. Cependant, il ne s'en est pas débarrassé. Il fait même régulièrement des allusions qui leur sont destinées : c'est ainsi qu'il a fait publiquement l'éloge de la « politique efficace de l'emploi sous le troisième Reich » et qu'il a déclaré que les anciens SS ne faisaient qu'accomplir leur devoir. Pourtant le FPÖ n'est pas, à proprement parler, un parti néo-nazi. C'est plutôt un parti réactionnaire moderne partisan du néolibéralisme, qui s'appuie de plus en plus sur les ouvriers et les marginalisés. On peut le caractériser comme un parti d'extrême-droite, mais en tenant compte du fait qu'il est entièrement intégré dans le système parlementaire. QUANT AUX GROUPES NÉO-NAZIS proprement dits, ils jouent un rôle peu important en Autriche. Nés dans les années 70 au sein des universités, ils ont dû constamment changer leur nom et se reconstituer, car les plus radicaux d'entre eux ont été interdits en vertu de la loi sur les associations et la Verbotsgesetz, qui interdit les propos négationnistes. Ces groupuscules comptent aujourd'hui une centaine de membres au maximum. Le plus connu parmi eux est la VAPO, car Gottfried Küssel, son « Führer » (c'est son titre officiel), a fait des déclarations tonitruantes à une chaîne de télévision, à la suite desquelles il a été arrêté et condamné à dix ans de prison pour récidive de nazisme (Wiederbetätigung). Les enquêtes entreprises sur ces groupuscules ont dévoilé que certains parmi eux organisent régulièrement des sessions d'entraînement paramilitaire pour des jeunes. Ces groupes ne sauraient être sous-estimés, car il y a en Autriche des lieux hantés par de jeunes recrues des groupes néo-nazis. Dans les environs de Vienne en particulier, il y a plusieurs gares et places publiques où il devient angoissant pour des immigrés ou des étrangers de se trouver. Les causes de quelques incendies survenus dans des foyers d'immigrés n'ont pas été élucidées, de même que la lumière n'a pas été faite sur la mort d'un lycéen de gauche à proximité d'un meeting de l'extrême-droite. En outre, l'étendue réelle de l'activisme des groupes néo-nazis n'est pas bien connue, car la police autrichienne cache autant qu'elle peut les actes de violence commis pour des motifs politiques de droite. L'existence du FPÖ et le rôle hégémonique qu'il joue à l'extrême droite empêchent la construction de structures militantes importantes plus radicales. Ainsi, la tentative d'établir en Autriche, comme en Allemagne, un milieu jeune d'extrême-droite avec sa propre musique, ses lieux de rencontre, ses boîtes de nuit, etc., n'a pas réussi. Dans les années 80, la construction par les néo-nazis d'un réseau de sympathisants autour des « hooligans » du football semblait possible. Mais la tentative échoua du fait de la contradiction entre la structure autoritaire des néonazis et le caractère plutôt indiscipliné des «hooligans ». En réalité, le plus grand danger aujourd'hui ne vient pas des groupuscules néo-nazis : il réside plutôt dans l'acceptation croissante d'éléments de l'idéologie national-socialiste par de larges parties de la population — à travers leur reproduction par tous les partis parlementaires, à l'exception des Verts.