Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RWANDA

Les femmes africaines s'engagent pour la paix et le développement

· Inprecor n° 412, avril 1997 · p. 12-13 · 1 799 mots

Femmes Économie mondiale

Les ler, 2 et 3 mars 1997, se tenait à Kigali la Conférence panafricaine Paix, Genre et Développement.

Les camarades Anke Hintjens et Denise Comanne du Parti ouvrier socialiste (POS, section belge de la IVe Internationale) y ont participé pour faire connaître l'action du Comité pour l'annulation de la dette du Tiers monde (CADTM) et contribuer à la lutte pour l'annulation de l'odieuse dette du

Rwanda. L'objectif de la rencontre était de promouvoir une conscience panafricaine pour la paix et le développement ainsi que pour l'égalité des sexes en analysant l'expérience rwandaise. La définition du rôle participatif de la femme était au centre de tous les débats. Denise Comanne nous

Femmes-Rwanda relate les apports de cette conférence.

Bruxelles, mars 1997 AU NIVEAU DE LA PARTICIPATION, une vingtaine de pays africains, en majorité anglophones, étaient représentés. A part le Rwanda, hôte de la conférence, on notait seulement du côté francophone les délégations du Burundi, du Congo-Brazzaville et du Burkina Faso. Une dizaine de délégations non africaines seulement complétaient l'assemblée mais il faut dire que l'invitation n'a pas circulé largement dans nos pays: on notera la Chine dont la présence soulignait la continuité de cette conférence avec le sommet de l'ONU sur les Femmes à Pékin, l'Irlande par la présence de sa présidente, Mary Robinson, l'Italie, le Royaume-Uni, la Suisse, le Japon, la Hollande, les USA et la Belgique. La salle du Conseil national du Développement, siège de l'assemblée parlementaire rwandaise, devait accueillir jusqu'à 250 participants et participantes. TROIS GRILLES DE LECTURE DE CETTE CONFÉRENCE Tout d'abord, les femmes. Il est important de promouvoir les rencontres entre femmes surtout au niveau d'un continent où, pour aller de Bamako à Kampala, il faut presque nécessairement passer par Paris ou Londres, ce qui pose d'énormes difficultés de communication aux associations, collectifs, mouvements issus de la société civile. Une première question venait à l'esprit : quel état de (in) dépendance ces délégations entretiennent-elles avec leurs gouvernements respectifs ? Il ne s'agissait pas d'un rassemblement populaire auto-organisé ; les interventions de type gouvernemental, parlementaire et institutionnel foisonnaient. Mais ce qui se

Par Denise Comanne passe dans les couloirs peut être au moins aussi important que ce qui se passe à la tribune. Gageons que les femmes en auront largement profité ! La deuxième grille de lecture porte sur le caractère panafricain de la rencontre. On a souligné la quasi absence de l'Afrique francophone sans qu'on en ait d'explications: sont-elles d'ordre organisationnel ou politique, il est dif ficile de le savoir. Mais il faut surtout mettre en exergue les vigoureuses interventions, notamment du secrétaire général du Pan African Movement, sur urgente nécessite pour 'Afrique de devenir maîtresse de son destin. En ce sens, i I présentait la victoire du régime rwandais actuel sur une dictature soutenue par les puissances étrangères, comme une victoire panafricaine. Ceci nous conduit directement à la troisième grille de lecture. Il est évident que cette opération constituait pour le gouvernement rwandais actuel une « reconnaissance » officielle de la part de toute une série d'États et d'institutions. Ce n'est évidemment pas négligeable au vu de toutes les difficultés que ce gouvernement doit rencontrer et de la suspicion internationale qui persiste à son sujet. UNE AMBIGUITÉ DE TAILLE Des contradictions entre ces trois grilles de lecture sont apparues à partir d'une discussion sur l'embargo imposé par TOUA au Burundi. Il faut d'abord signaler qu'en réunion préparatoire à la conférence, les associations de femmes avaient décidé d'activer le réseau pour la paix: elles proposaient très concrètement que dès qu'un réseau local détecte un conflit

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latent, le réseau interafricain constitué procède à l'envoi d'une délégation de femmes pour étudier les possibilités de prévention et de résolution du conflit et pour alerter rapidement leurs gouvernements et l'OUA. Le cas de l'embargo sur le Burundi avait été pris en exemple. La délégation burundaise, forte de cette résolution, a donc demandé à l'assemblée de la conférence d'adopter une motion contre l'embargo. Cela a été refusé par la présidente de séance, arguant soudainement que la conférence n'avait pas de mandat pour cela et qu'on était là pour discuter du Rwanda (!), ce qui était en contradiction flagrante avec l'enjeu général annoncé pour la conférence. Le tollé dans la salle a démontré que ces limites, imposées par le poids de l'OUA dans l'organisation de la conférence, n'étaient pas acceptées par les associations de femmes. Qu'elles soient pour ou contre l'embargo n'entrait pas à ce moment en ligne de compte, un conflit latent lourd de conséquences était soulevé par une délégation, le réseau entier des femmes africaines pour la paix devait en étudier les composantes et taire des propositions de prévention et de résolution. Déception. L'ANNULATION DE LA DETTE Une seule après-midi a été consacrée à des groupes de travail chargés d'élaborer un plan d'action pour promouvoir la place des femmes dans les processus de pacification, dans les structures de décision, la reconnaissance de leur place dans le processus de production et donc, la nécessité de renforcer leur pouvoir économique. C'est dans un de ces ateliers que nous avons pu expliquer la démarche du Comité pour l'Annulation de la dette du Tiers Monde (et du Rwanda en particulier). Nous avons ressenti que les explications sur les responsabilités des institutions de Bretton Woods, si elles n'ont pas plu à tout le monde, ont frappé la plupart des participantes, surtout lorsque l'aspect spécifique du Rwanda a été abordé. Beaucoup pouvaient bien comprendre (et ce fut le cas dans toutes les conversations personnelles que nous avons eues) que pour s'émanciper, les femmes devaient se donner les moyens de participer réellement aux processus de développement et de paix mis en avant par la conférence. Il était indispensable qu'elles se dégagent de l'objectif premier de la survie de la famille et que pour ce faire, un Etat devait avoir la capacité économique et financière d'assurer les services sociaux élémentaires. Pierre Galand a participé à cet atelier et a dénoncé avec virulence l'endettement du régime d'Habyarimana qui non seulement n'a profité en rien à la population rwandaise, mais au contraire l'a appauvrie et a servi à l'achat des armes du génocide. Il a plus généralement dénoncé la dérive des urgences humanitaires qui entrave le fonctionnement normal des structures étatiques. Nous avons obtenu que l'annulation de la dette du Rwanda soit reprise dans les recommandations de ce groupe de travail qui devaient figurer dans le plan d'action général de la conférence. Outre cet aspect formel, nous avons eu la possibilité de prendre langue avec de multiples associations de femmes, non seulement rwandaises : le travail de sensibilisation sur ces thèmes de fond pourra donc être poursuivi. Un dépôt des publications du CADTM a également pu se faire dans la librairie la plus fréquentée de Kigali. LA TOILE DE FOND DE LA CONFÉRENCE La situation actuelle du Rwanda est loin, très loin, d'être rose (voir encadré). Tout d'abord, chacun peut percevoir l'immense défi de concilier la reconstruction nationale (qui doit être basée sur un esprit de réconciliation) et le désir intense qui traverse la société de mettre fin à l'impunité. Au delà des sentiments humains difficilement contrôlables, on se heurte à la pauvreté des moyens dont dispose le gouvernement pour faire fonctionner la justice. Cet aspect dépasse le problème du jugement des différentes catégories de génocidaires. Au niveau de la population dans son ensemble, i faut faire face à la restitution des maisons, des terres : les vagues successives de réfugiés (tutsis revenus après la victoire du FPR, hutus revenus du Zaïre) si elles sont souhaitées, mettent les structures devant une foule de problèmes à régler. Les zones d'insécurité qui resurgissent avec le retour de certains génocidaires, peu enclins à se livrer à la justice, freinent les processus de démobilisation de l'armée. Mais quand il y aura démobilisation, quel travail sera-t-on en mesure de fournir à ces milliers d'hommes ? La (re)construction matérielle des maisons n'aura qu'un temps. La pauvreté des moyens vaut malheureusement pour tous les secteurs d'activité de l'Etat. Le cadre de la fonction publique n'est rempli qu'à hauteur de 43 % de ce qu'il était en 1994 (entre 10 000 et 11 000 postes pour une population de 7 millions d'habitants). En cela, le gouvernement va au delà des espérances de la Banque mondiale qui recommandait de n'en remplir que 50 %. Mais comment pourrait-il en être autrement: les salaires sont dérisoires. La première augmentation depuis 1981 est survenue en janvier 1996 alors que pendant toute cette période, l'inflation avait grimpé à 250 % ! 85 % des fonctionnaires publics sont en dessous du seuil de pauvreté. 1% seulement exécute des tâches correspondant à leur formation. Dans de telles conditions, il n'est pas étonnant que les ONG, à nouveau, recrutent à tour de bras, alors que les services de l'Etat ne sont pas exécutés. La santé est payante : même un cachet d'aspirine se paye 5 FR dans trois des quatre centres de santé de Kigali ! L'Etat ne consacre que 0,8 USS par habitant en matière de santé (même la Banque mondiale recommande une dépense de 8 US$ en ce domaine !). L'école primaire fonctionne plus ou moins bien : 65 % des élèves en âge du primaire sont inscrits mais dans l'enseignement secondaire, 8 % seulement des enfants fréquentent l'école. La marge de manœuvre économique et politique du gouvernement est nulle. Le FMI et la Banque mondiale sont seuls à maintenir le robinet des prêts ouvert. On sait à quelles conditions. C'est par exemple la Banque mondiale qui refuse l'augmentation des salaires dans la fonction publique, qui prône la privatisation ou en tous cas, la gestion privatisée des quelques entreprises existantes. Des dévaluations sont encore à prévoir dans un avenir proche. L'état des cultures et du cheptel est déplorable même si on remarque une amélioration sensible. Mais est-ce encore la culture du café qui sauvera les finances publiques lorsqu'on sait à quel point la décision des USA en 1989 de rompre l'accord international sur le prix du café a été une des origines de la déstabilisation Bref, la population souffre d'un traumatisme profond dont tous les beaux discours à l'étranger sur la réconciliation ne sont pas en mesure de rendre compte. L'État n'est pas légitimé aux yeux de puissances comme la France ou la Belgique. Les campagnes de dénigrement distillées par celles-ci en pré sentant le régime comme un régime tutsi ayant encore des comptes à régler avec les réfugiés hutus divisent de manière sensible le monde des ONG. La tutelle des institutions de Bretton Woods pèse sur tout l'avenir du pays. Si l'on n' prend garde le tissu social ne pourra rencontrer les condi tions objectives nécessaires pour se reconstituer sur une base multi-ethnique et égalitaire. Les précédents sont pourtant là : va-t-on à nouveau dire qu'on n'aura pas été prévenus du danger?

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