Inprecor 1974–2004

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RWANDA

Trois ans après le génocide

· Inprecor n° 412, avril 1997 · p. 9-11 · 2 616 mots

France Femmes

Lors de la journée organisée le 25 janvier par le Comité pour l'annulation de la dette du Tiers monde sur le thème « Contre le néolibéralisme, pour l'humanité », Gasana Ndoba, président d'un Comité pour le respect des droits démocratiques au Rwanda, a analysé le génocide et ses conséquences économiques et sociales sur le Rwanda. A l'occasion du troisième anniversaire du génocide, il nous a semblé important de publier de larges extraits de cette intervention.

Par Gasana Ndoba

Janvier 1997 la tragédie rwandaise. Quelle en sont les raisons ? Il y a d'abord l'unicité de l'auteur : le génocide comme les massacres sont l'œuvre d'une politique militaro-civile raciste, qui, dans un premier temps et pour longtemps, a été dirigée par le général Habyarimana puis pendant quelques mois, par le colonel Théoneste Bagosora, un de ses collaborateurs les plus proches qui a hérité du pouvoir après la mort du résident Habyarimana. Il comparaîtra bientôt devant le tri›unal international d'Arusha pour ses responsabilités dans le génocide et les massacres. Il y a une deuxième raison, c'est la simultanéité des deux phénomènes, le génocide et les massacres ont lieu en même temps, avec une petite nuance pour Kigali où les opposants politiques vont être les premiers ciblés pendant les premières vingt-quatre heures. Mais quand on compare ce qui se passe à Kigali à ce qui se passe dans le reste du pays, on constate que partout ailleurs, dès l'aube du 7 avril, le génocide commence. Il y a une seule exception à cette règle, c'est Butaré où, en raison de l'attitude des autorités locales, attitude tout à fait personnelle et extrêmement courageuse de la part du préfet et du responsable de la gendarmerie, le génocide sera retardé d'une dizaine de jours. Mais partout

Rwanda

L'exode des réfugiés hutus en 1994 ailleurs, génocide et massacres coïncident. A Kigali, dans la mesure où l'opposition politique y était concentrée, il a fallu d'abord faire la place, ouvrir le chemin, éliminer les opposants politiques qui étaient un obstacle au génocide, et en même temps une cible spécifique, je vais y revenir. Il y a une troisième raison, c'est le discours des planificateurs et instigateurs du génocide et des massacres, discours qui les associe en permanence. LES TUTSIS SONT TOUJOURS PRÉSENTÉS comme devant être massacrés parce qu'ils sont opposants et les opposants sont considérés comme devant être massacrés parce qu'ils sont en définitive comme les Tutsis. Il y a donc un discours fermé, un discours en boucle, qui assimile les uns aux autres et c'est une raison qui explique en partie, cette association génocide-massacre, y compris lorsqu'on l'évoque de notre propre point de vue. Cependant on ne doit pas perdre de vue la spécificité de chacun de ces deux phénomènes. Les massacres politiques visent une catégorie de la société qui a accompli un certain nombre d'actes ou exprimé un certain nombre d'opinions considérées comme dissidentes par rapport à un régime en place intolérant, et refusant la différence. Les victimes sont effectivement des politiciens mais aussi des intellectuels, militants des droits de l'homme, responsables d'ONG, des membres générale-

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ment des couches instruites de la communauté, des leaders sociaux et politiques potentiels qu'il convient d'éliminer dans un système dictatorial qui refuse toute opposition. Les victimes seront choisies selon leur appartenance à une catégorie de la population désignée en fonction de son appartenance ethnique. Vous connaissez la définition générale de la convention de 1948, cette définition reconnaît quelques critères pour les populations visées par le génocide, la catégorie politique n'en faisait pas partie à cette époque pour des raisons historiques qu'il serait trop long d'évoquer. MAIS CE QUI EST LE PLUS IMPORTANT pour cette définition de la victime, ce que nous retiendrons comme spécifique par rapport au génocide, c'est que la victime est désignée par sa naissance. Elle est née membre d'une communauté particulière. Avant même d'avoir exécuté un acte ou exprimé une opinion, elle est déjà montré du doigt. Il y a un autre facteur qui indique, qui souligne cette spécificité du génocide, c'est l'intention exterminatrice. Le génocide vise à éradiquer une population, à la faire disparaître, comme disaient les nazis, de la surface de la terre. Dans le cas du Rwanda, on peut relever quelques autres aspects qui soulignent encore une fois la spécificité du génocide, c'est son ampleur. On ne le constate pas dans tous les génocides, mais lorsque l'on compare massacres politiques et génocide au Rwanda, on est évidemment frappé par l'ampleur particulière du génocide qui fera près d'un million (ou plus) de victimes — le chiffre reste encore à établir — et les massacres politiques qui en feront plusieurs milliers ou dizaines de milliers. Le chiffre définitif reste aussi à établir, mais ce qui est sûr, c'est qu'il y a une différence d'échelle considérable. On constate également, et c'est encore quelque chose de spécifique au génocide survenu au Rwanda, que des destructions matérielles considérables vont accompagner l'acte de tuer. On va chercher non seulement à éliminer la personne, mais tout ce qui indique la trace de son existence, la trace de son passage sur terre ou tout au moins, dans le pays. D'autant plus que la victime est désignée par définition comme exogène, comme n'appartenant pas au pays, mais venant d'ailleurs. La suppression des propriétés, la suppression des plantes, laissées par les personnes tuées et leur remplacement par d'autres plantes, d'autres manières d'aménager le territoire et l'espace font partie intégrante du projet génocidaire de la même manière que les viols puisqu'ils sont perpétrés avec la volonté, non seulement d'humilier, non seulement de porter atteinte à l'intégrité morale de la personne, mais aussi de supprimer de manière définitive sa capacité à procréer, quand il ne s'agit pas de supprimer la personne entière. Pour me résumer et reprenant l'observation d'un historien qui s'est fortement penché sur la question du génocide, le génocide se distingue, notamment de tout autre massacre, par le fait qu'il s'acharne sur les femmes et sur les enfants avec, bien entendu, l'intention de supprimer tout avenir à la population visée. Il y a évidemment des responsabilités. Au niveau du Rwanda, elles sont connues, même si, sur le plan individuel, il faut encore les établir de manière systématique et après enquête. Mais nous savons que, politiquement, le responsable premier, c'est la dictature dirigée par le groupe appelé Akazu, l'entourage immédiat du général Habyarimana dont faisait partie son successeur de fait, le colonel Bagosora. Et puis on peut retrouver d'autres responsables dans les cercles concentriques qui vont en s'éloignant du centre du pouvoir jusqu'à la périphérie où nous retrouverons des fonctionnaires de niveaux différents, des hommes d'affaires, des intellectuels, des leaders religieux qui, soit parce qu'ils ont directement participé, soit parce qu'ils ont omis d'agir pour empêcher le génocide, ont leur part de responsabilité. Il y a des responsabilités au niveau international et c'est sans doute de cela dont nous allons surtout parler aujourd'hui. D'abord, on peut les situer au plan historique et on distinguera celles qui interviennent dans les relations bilatérales avec le Rwanda et celles qui interviennent dans les relations multilatérales. Au niveau bilatéral, ce n'est pas un secret, la Belgique occupe une place importante parmi les puissances qui ont organisé le territoire et la population rwandaise, en soulignant, dès le début de la colonisation, le « facteur racial » comme on disait à l'époque ; en manipulant les conflits entre les groupes et en accentuant le caractère irré conciliable de ce qui était des contradictions comme on pouvait en rencontrer dans d'autres sociétés. Nous avons à ce niveau, une continuité. Lorsque surviendra la décolonisation, nous allons constater, encore une fois, une tentative, réussie d'ailleurs, de manipulation de ces conflits sociaux qui va aboutir à la mise en place d'un régime où l'exclusion ethnique sera un élément central de la stratégie. La discrimination ethnique qui sera pratiquée à l'intérieur, et qui se complétera du refus pour les réfugiés qui ont dû quitter le territoire, de pouvoir revenir dans leur pays d'origine, sera malheureusement un phénomène accepté, non seulement par la communauté internationale, mais plus particulièrement par l'ancienne puissance de tutelle. De la même manière, lorsque commence la guerre lancée par le Front patriotique à partir du ler octobre 90, nous allons constater dès les premiers jours, un appui au régime qui va se faire sous la forme d'une intervention militaire directe avec l'envoi de parachutistes, avec l'envoi de moyens militaires, munitions, armes, etc. La prise de distance ne venant que progressivement et de manière partielle

‹appelons-nous qu'au / avril 1994 lorsque le génocide commence, il y a encore des coopérants militaires sur le territoire rwandais. Ce sont des coopérants belges envoyés et payés par la Belgique. On peut également mentionner la France non seulement pour son intervention et son soutien au régime d'Habyarimana entre 1973 et 1990, mais on doit souligner davantage encore son appui et sa responsabilité pendant la période de guerre et pendant la période de génocide. IMPLICATION DE LA FRANCE aussi bien dans le génocide s'accomplissant sur le territoire rwandais que dans le génocide programmé à continuer pendant que ses auteurs se trouvaient en exil et que se perpétraient des actes de purification ethnique sur le territoire d'un pays d'accueil comme le Zaïre. Il faut ici souligner le fait que, au niveau multilatéral, T'ONU porte une responsabilité particulière. Responsabilité non seulement pour avoir failli à sa mission de sanction pendant le génocide mais aussi et surtout, pour avoir retiré la force en place par l'ONU sous sa responsabilité, pour faire en sorte que la sécurité de la population soit assurée pendant la

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période de transition qui aurait dû conduire à un régime démocratique issu d'élections. Je vais aborder les conséquences au niveau de la société rwandaise qui sont évidemment la destruction d'un million de vies humaines et davantage. Destruction qui constituera incontestablement un poids à porter pour les survivants pendant des générations. Ce poids, il se matérialise en une souffrance vécue tous les jours par les survivants et les proches des victimes, en un sentiment de culpabilité pour ceux des rescapés qui ont vécu directement le drame et se demandent s'ils ne sont pas pour quelque chose dans le fait que d'autres sont morts alors qu'eux ont survécu. C'est le problème classique de toute population, de toute personne traumatisée. Il revêt une acuité particulière en situation de génocide. Ce poids se concrétise, se matérialise par une absence de raison de vivre pour les survivants. On vit toujours pour quelqu'un. En général, ce sont les relations que l'on noue avec les proches, avec les gens qu'on aime, avec les sœurs, les frères, avec les membres d'une même communauté qui constituent un élément de soutien qui rend la vie valable, qui lui donne une saveur. Lorsque ces personnes disparaissent, évidemment la vie perd son sens égaIl y a également au nombre des conséquences, la perte de ressources pour celles des victimes survivantes qui sont jeunes et pour les femmes. Femmes âgées, jeunes hommes et jeunes femmes se retrouvent aujourd'hui obligés d'inventer leurs propres moyens d'existence alors que, par le passé, ils ou elles bénéficiaient du soutien d'un mari, d'un père, d'un frère qui avaient un emploi. IL Y A DES CONSÉQUENCES au niveau de la santé physique évidemment, à travers les nombreuses atteintes à l'intégrité corporelle des victimes survivantes qui, très souvent, ont entraîné une perte totale d'autonomie. Il y a des difficultés qui sont aussi des conséquences de cette catastrophe, au niveau des rapports inter-individuels et des rapports inter-groupes. La communication aujourd'hui des Rwandais entre eux ou des Rwandais avec les autres, est marquée par cette tragédie et par cette impossibilité de dire ce qu'il y a de plus profond dans ce qu'on a vécu. Ce n'est pas pour rien que le génocide est appelé l'innommable : il y a effectivement mille difficultés à circonscrire dans des termes compréhensibles pour qui ne l'a pas vécu, cette tragédie à la fois collective et individuelle. Difficultés de rapport inter-groupe évidemment puisque, d'une part, le génocide a ciblé une Deux populations qui constituent un même peuple et qui, aujourd'hui, revivent sur le même territoire avec la charge de cette tragédie. Cet espace, ce gouffre que les auteurs du génocide ont essayé de creuser entre les deux groupes est évidemment un fardeau considérable à porter. Il y a des difficultés particulières aussi au niveau de l'État. Car le génocide au Rwanda n'a pas été simplement la destruction des êtres humains, il a entraîné simultanément la destruction de ce qui organise ces êtres humains et rende possible leur coexistence, c'est-à-dire, l'État dans les sociétés modernes que nous tentons de construire. Nous savons que bon nombre de victimes représentaient des ressources humaines essentielles pour l'État, des fonctionnaires, des intellectuels, des enseignants, des leaders sociaux qui, sans appartenir à l'État comme tel, étaient des intermédiaires entre l'État et la population. Le génocide s'est accompagné de la destruction des moyens de l'Etat que sont les infrastructures, sous toutes leurs formes. Un exemple très particulier est la destruction de tous les biens de la préfecture de Tyangougou, les bâtiments, les documents, le matériel, les meubles de la préfecture, en présence des soldats de l'opération Turquoise. Cela se passe au mois de juillet 1994, au moment où le Front patriotique vient de gagner la guerre sur l'essentiel du pays et où il devient évident que le système du Ses autoers, pes au. tateurs, détruisent toutes les infrastrurs les perpétrateurs, détruisent toutes les infrastructures que le Front patriotique et les anciens partis d'opposition qui sont restés fidèles à l'idéal d'Arusha, vont devoir prendre en charge. Il y a pillage, bien entendu, pillage de res sources financières, pillage de moyens logistiques, de documents. Vous avez vu à la télévision, ces bus qui se trouvaient dans le camp de Moubounga, près de Goma, où étaient les archives du ministère de la Défense. Et de manière générale, les autobus rwandais, donc de la coopération japonaise, qui circulaient aussi bien à Goma et à Bukavu, et qui avaient été EN CONCLUSION, la situation actuelle, celle du Rwanda post-génocide, est une situation que l'on ne peut désigner que par un seul terme : apocalyptique. Ce terme a d'ailleurs été utilisé par l'un des auteurs et planificateurs du génocide, le colonel Théoneste Bagosora, en janvier 1993, après la conclusion d'un protocole d'accord entre le Front patriotique et le gouvernement rwandais, ce protocole prévoyant le partage du pouvoir. Avant de quitter Arusha, le colonel Bagosora a dit : « Je repars à Kigali pour préparer l'apocalypse », et le terme choisi convient bien pour décrire la situation postgénocidaire. Bien entendu, le Rwanda s'est organisé, a tenté de surmonter cette situation apocalyptique, de remettre en place des structures. Mais à plusieurs reprises, au lieu de parler de remettre en place, on est bien obligé de dire mettre en place et au lieu de parler de redressement, le mot qui convient est certainement construction, établissement. Il s'agit véritablement d'une fondation nouvelle, à la fois de l'État et de la société, c'est cela sans doute qui est particulier au Rwanda d'aujourd'hui et qui est le contexte dans lequel se pose le problème de sa dette.

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