L'insurrection du peuple albanais ne laisse aucun doute. Le vingtième siècle se termine exactement comme il a commencé : sur les barricades de l'humanité exploitée et humiliée qui n'arrête pas de mourir et de ressusciter... Par Georges Mitralias Athènes, 16 mars 1997 Mystérieuse et exotique Albanie ! Si l'on en juge d'après les informations et des analyses déversées depuis un mois sur l'opinion publique internationale par les médias occidentaux, il ne nous reste qu'une conclusion : l'Albanie constitue un cas totalement à part et les Albanais sont des gens qui n'appartiennent pas au monde « civilisé ». Alors, à partir de cette base de départ, tout pourrait devenir compréhensible : l'explosion populaire serait due au fait que la population albanaise est tellement naïve qu'elle a pu être escroquée par les « schémas pyramidaux » des établissesud du pays, serait due au fait que l'Albanie serait coupée en deux, le sud étant traditionnellement contre le nord. Et enfin, la guerre civile qui résulterait tout naturellement de cette confrontation « tribale », ne pourrait aboutir qu'à un « chaos » venu du fond des temps. Conclusion : le cas albanais serait unique en Europe orientale, sa révolte populaire n'aurait rien à voir avec les révolutions du passé, et le rétablissement de l'ordre ne pourrait venir que de l'extérieur. Bons ou mauvais sauvages, les pauvres Albanais seraient ainsi, incapables — par excellence — d'entrer dans l'ère moderne sans l'assistance du monde « civilisé »... LES MYTHES ALBANAIS À L'ÉPREUVE DE LA RÉALITÉ Tout cela est complètement faux. Les Albanais n'ont pas été lus naïfs que les 5 millions de Roumains, les 3 millions de Russes ou les centaines des milliers de Bulgares et de Macédoniens qui ont cru — ou continuent à croire — aux tristement célèbres « schémas pyramidaux ». Mais, les diveres para-banques du genre « Vefa » en Albanie ou « MMM » (de l'escroc-député Serguei Mavrodi) en Russie, ne sont pas l'apanage des pays de l'Est européen à la fin de ce siècle. Les « pyramides » ont été inventées aux USA dans les années 30 et par la suite, elles ont fait des ravages même en Europe occidentale. Donc, les pauvres Albanais n'ont pas été plus
Albanie
BULGARIE mer Adriatique
TIRANA ITALIE ALBANIE
GRECE « naïfs » que les Russes, les Français, les Luxembourgeois ou les Grecs... Cependant, il y a un « détail » qui rend l'histoire des « pyramides » albanaises encore plus intéressante : c'est le fort vénérable Fonds monétaire international (FMI) qui est intervenu directement en Albanie, pour taire abolir la législation adoptée en 1992 et en 1995 (article 28 de la loi 7560/1992) et qui protégeait les épargnants des tentacules de ces établissements bancaires. La nouvelle loi (8075/1996) rédigée par les experts du FMI et votée en 1996, dérégulait complètement le système bancaire et ne prévoyait plus des garanties de la part des banques qui promettaient des taux d'intérêt mirobolants (plus de 100% par mois) ! Il ne s'agissait pas d'une simple « erreur » des autorités albanaises et du FMI. En réalité, il s'agissait de préparer le terrain pour qu' il y ait la très classique accumulation primitive des capitaux dont la bourgeoisie naissante de l'Albanie avait tant besoin. C'est ainsi que l'établissement para-bancaire « Vefa » a pu devenir en un temps record, un holding contrôlant plus de 240 entreprises de toute espèce, allant des chaînes de supermarchés et de pompes à essence, aux stations balnéaires et à l'alimentation. D'ailleurs, la somme totale de l'épargne escroquée à 90 % (!) de la population albanaise, était tellement importante (plus de 2 milliards de dollars ou 80 % du PNB), que cette accumulation primitive aurait été un succès total s'il n'y avait pas eu l'insurrection armée du peuple albanais qui a suivi. Les très lourdes responsabilités du FMI, de la Banque mondiale et des autres institutions internationales du grand capital ne se limitent pourtant pas à l'aveuglement dont elles ont fait preuve dans l'affaire des « schémas pyramidaux ». Pendant des années, elles ont cultivé sciemment le mythe d'une économie albanaise qui progressait avec des rythmes (plus de 10 % par an) défiant toute concurrence en Europe occidentale et orientale. Selon leurs experts, l'Albanie de Berisha était devenue un pays modèle et un laboratoire des succès vertigineux du néolibéralisme.
Encore une fois, il s'agissait d'une falsification totale de la réalité. « On s'est foutu de notre gueule », admet maintenant un de ces experts de l'Institut d'études comparatives de Vienne qui constate que le bilan économique des cinq dernières années est tout simplement « catastrophique ». Et il s'explique : « Quand l'industrie est presque complètement détruite, alors il n'est pas du tout difficile d'avoir des taux de croissance qui progressent à l'infini ». L'industrie n'existe pratiquement plus, l'agriculture est délaissée par la majorité des paysans (surtout au sud), le chômage touche par endroit jusqu'à 80% de la population et les seuls secteurs qui affichent des progrès fulgurants sont liés a la para-économie et au crime organisé (trafics en tout genre et culture de marijuana). En dernière analyse, sans l'envoi au pays des maigres économies des 500 000 immigrés clandestins qui travaillent comme des esclaves en Grèce, en Italie et ailleurs, l'Albanie de Berisha n'aurait pas attendu le « chaos » actuel pour faire faillite... UNE INSURRECTION DE TOUT LE PEUPLE Bien qu'il y ait une certaine « division » traditionnelle de l'Albanie en un Sud plus prospère, politisé et remuant et un Nord plus pauvre, docile et conservateur, l'insurrection a été le fait de tous les Albanais. Ce sont bien les villes du Sud (Vlore, Saranda, Gjirokastre, Tepelene, Delvino, etc.) qui se sont insurgées les premières. Et c'est vrai que le Nord a attendu 10 jours avant de prendre le relais. Mais il n'y a jamais eu d'insurrection contre-révolutionnaire au Nord, comme nous en « informaient » les médias occidentaux. Même au pays natal (la petite ville de Bajram Curri) du Président, que la presse européenne décrivait comme un bastion de Sali Berisha. les habitants se sont armés aux cris de « A bas Berisha » et ont brûlé tout ce qui représentait le régime hai ! Alors, où est la guerre civile tant meurtrière que l'ensemble de la presse occidentale nous a présentée ? Etant donné que l'armée et la police albanaises ont littéralement fondu dès le début de l'insurrection et que le régime cherchait en vain sa base populaire, la guerre civile n'a été qu'un mythe fabriqué de toutes pièces par l'imagination de nos albanologues. En réalité, c'est limmense majorité de la population albanaise du Nord et du Sud qui s'est insurgée, tandis que les quelques bourgeois et autres acolytes du pouvoir ont préféré, fort opportunément, se terrer en attendant des jours Il n'y a donc eu ni division « tribale » du pays, ni résistance pro-Berisha, ni guerre civile ni massacres. Par contre, personne ne peut nier qu'il y a eu un certain chaos et une certaine « anarchie ». Mais, entendons-nous bien. La presse bourgeoise internationale a toujours insisté sur le fait que I'« anarchie » était le produit de l'effondrement de l'état albanais, de ses institutions et surtout de ses « bandes armées », c'est-à-dire l'armée et la police. Son raisonnement était limpide : puisque l'ordre et la loi dépendent de l'existence de l'État (bourgeois), de son armée et de sa police, alors leur effondrement ne peut conduire qu' au « chaos ». La réalité est toute autre. Il a suffi de quelques jours (4-5) pour que le peuple révolté commence à s'auto-organiser et à se doter d'organes d'auto-administration et d'autodéfense. Les premiers pas dans cette direction ont été effectués au niveau des villes et des villages libérés. Des conseils communaux entièrement nouveaux ont été formés et, profitant de l'adhésion des ex-officiers ou des officiers qui avaient déserté, les groupes d'autodéfense originaux se sont transformés en unités de partisans assez disciplinées et ayant des tâches bien définies.
Cependant, il manquait la coordination régionale de tous ces organes d'auto-administration. Ce fut chose faite seulement deux semaines après le déclenchement de la révolte à Vlore (28 février) : d'abord huit, et ensuite treize villes insurgées du Sud décidaient de former un « Comité national de salut public » composé des représentants de leurs propres « conseils communaux autonomes ». C'était l'embryon d'un double pouvoir doté de presque tous les attributs du pouvoir étatique : police, armée et organes d'administration des Malheureusement, nous manquons encore d' informations plus détaillées quant au fonctionnement réel de tous ces organes du pouvoir populaire naissant. Pourtant, nous savons déjà que les décisions importantes sont prises au cours des assemblées quotidiennes qui se tiennent en plein air (d'habitude sur la place centrale des villes et des villages) avec la participation de presque tous les habitants. Par exemple, c'est ainsi que les milliers de participants aux assemblées générales des villes du Sud ont pu contredire les prises de position conciliatrices de leur leaders (de Vlore ou de Girokastre) et imposer comme première revendication le départ immédiat de Berisha. A plusieurs reprises, c'est la « vox populi » exprimée au cours de ces assemblées, qui a persuadé les directions locales de revenir sur les engagements qu'elles avaient pris sous la pression des émissaires des gouvernements occidentaux et de pas accepter le désarmement des citoyens avant que le régime ne soit renversé et son Président défenestré... L'insurrection des villes du Nord ayant donné naissance aux mêmes phénomènes d'auto-organisation du peuple en armes, c'est finalement tout le pays qui s'est constitué en un pouvoir alternatif surgi des ruines de l'Etat précédent. Vers les 12-13 mars 1997, il n'y avait plus une, mais deux Albanies bien distinctes. L'une se résumait au centre administratif de Tirana, quadrillé par quelques centaines d'agents de la tristement célèbre « Shik » (la police secrète de Berisha), et l'autre englobait la totalité du pays qui s'était insurgé ! LE PEUPLE INSURGÉ, LES PARTIS D'OPPOSITION ET BERISHA Ce n'est pas un hasard si l'insurrection ne s'est pas reconnue dans le projet des partis de l'opposition et s'est déclarée indépendante d'eux. En effet, tout séparait le radicalisme des revendications du peuple en armes (démission et jugement de Sali Berisha, démantèlement du régime et de sa police secrète, réorganisation de l'État sur des bases nouvelles, remoursement intégral de l'argent volé par les schémas pyra nidaux, punition exemplaire des responsables, etc.) de l'atti tude conciliatrice envers le Président Berisha adoptée par la grande majorité des partis de l'opposition albanaise. A vrai dire, à l'exception de l'Alliance démocratique, tous les autres partis ont fait preuve d'une modération qui cachait mal leur propre peur devant un mouvement populaire qui s'auto-organisait et qui par conséquent, n'avait plus besoin de leurs services. Dès le début de l'insurrection, les états-majors de l'opposition se sont sentis — à juste titre — non seulement dépassés par les événements, mais aussi menacés de devenir « inutiles ». Ce sentiment correspondait d'ailleurs à l'effritement rapide de leur base sociale qui leur tournait le dos au fur et a mesure qu'elle se radicalisait, investie comme elle l'était dans le processus de la transformation de la révolte en révolution. On a assisté alors à un événement qui aurait été inimaginable seulement un mois auparavant : les directions de tous les partis de l'opposition acceptèrent l'autorité de Berisha, se mirent à discuter avec lui et à appuyer ses propositions. Tan-
dis que celui-ci continuait à dénoncer les « terroristes rouges » qui seraient derrière la révolte populaire, le parti Socialiste (ex-communiste) acceptait même de participer à la formation du nouveau gouvernement « d'union nationale », feignant d'« oublier » que ces « terroristes rouges » mondiale, le sorialiste Bashkim ino devenait pristoire etalent ses ministre pendant que son supérieur hiérarchique et leader incontestable du Parti socialiste, Fatos Nano restait otage du régime Berisha qui le gardait en prison depuis 1994 !.. C'était la confusion totale. Privée de ses troupes qui l'avaient abandonnée, la direction du Parti socialiste s'autonomisait et s'entre-déchirait. Le nouveau premier ministre et ex-maire de Gjirokastre, Bashkim Fino, rencontrait les leaders de l'insurrection de sa ville natale et admettait le rôle incontournable du peuple en armes, tandis que le portearole du même Parti socialiste dénonçait les méfaits de '« anarchie » et appelait au retour à la « normalité précé dente ». Aux yeux des insurgés, les partis de l'opposition albanaise devenaient sinon des alliés de Berisha, du moins des formations politiques qui jouaient objectivement son jeu. Leur conclusion était inéluctable : le « Comité national de salut public » se déclarait tout de suite indépendant des partis et revendiquait ouvertement sa participation aux négociations en tant que « troisième pôle ». Cependant, manquant de direction politique aux idées claires, le mouvement populaire se découvrait tiraillé entre sa dynamique spontanément subversive de l'ancien ordre et ce qui restait de sa vieille sympathie pour les partis de l'opposition. Il continuait à revendiquer la démission de Berisha, mais en même temps il ne se tournait pas contre tous ceux qui se compromettaient avec le même Berisha. Il « tolérait » le nouveau « gouvernement de réconciliation nationale » du premier ministre Bashkim Fino qui maintenait Sali Berisha au poste du Président de la République, mais en même temps il refusait catégoriquement de rendre les armes et de se soumettre a son autorité. La conséquence en fut que trois semaines après le début de l'insurrection, il y avait trois centres de pouvoir plus au moins distincts en Albanie. D'un côté, ce qui restait de l'ancien régime Berisha était en pleine décomposition, mais survivait encore grâce au refus de l'ancienne opposition (l'actuel gouvernement de réconciliation nationale) de couper le cordon ombilical avec ce qu'elle appelait « l'ordre constitutionnel ». De l'autre côté, le peuple en armes et son « Comité national de salut public » se maintenaient comme « troisième pôle » indépendant, se déclarant complètement opposés à l'ancien régime, mais se montraient aussi prêts à se contenter d'un compromis avec le gouvernement de Mr.Fino. En somme, tout indiquait déjà que la situation évoluait en faveur d'une solution hybride et intermédiaire qui remettrait à plus tard le dénouement final du conflit. Profitant de l'extrême affaiblissement du régime Berisha, de l'appui des chancelleries occidentales et surtout, du manque de direction révolutionnaire du mouvement populaire, le nouveau gouvernement prenait l'initiative, reconstituait un État minimal (police et armée) et se posait en sauveur de la patrie en danger. Pourtant, ce meme gouvernement est trop hétéroclite pour pouvoir représenter une solution à long terme. Fait significatif, ses quelques milliers de supporters ont manifesté pour la première fois au centre de Tirana au cri de « nous voulons la paix », mais ont terminé leur marche en entonnant...l'Internationale ! Bizarreries albanaises ? Non, pas du tout. En réalité, il s'agissait des militants du Parti socialiste qui exprimaient des sentiments aussi contradictoires que compréhensibles : d'un côté, leur appui à ce gouvernement qui, de fait, a mis fin au règne dictatorial de Berisha, et de l'autre leur peur devant l'inconnue representee par le peuple en armes. En tout cas, ce n'est pas la première fois dans l'histoire du vingtième siècle que des bureaucrates (dans ce cas des ex-staliniens devenus de très bons social-démocrates) entonnent l'Internationale pour exorciser une révolution en marche, perçue par eux comme un antagoniste ou pire, comme un danger en puissance... QUEL AVENIR POUR L'INSURRECTION ALBANAISE ? A l'heure ou nous bouclons cet article (16 mars), la situation en Albanie reste plus que jamais confuse et rien n'est encore décidé. La faim et le désespoir qui commencent à tenailler des centaines de milliers d'Albanais, produisent déjà leurs oremiers effets. Bien que les pertes humaines restent très imitées dans un pays ou tout le monde est armé jusqu'aux dents (moins d'une centaine de morts après trois semaines d'insurrection), le danger d'anarchie et de chaos total est cette fois bien reel. Les damnes de la terre auxquels on a fait croire par l'intermédiaire de la publicité, qu'en Occident « même les chats mangent dans des plats d'argent », seront bientôt prêts à faire n'importe quoi afin de satisfaire leurs besoins (et leurs rêves) élémentaires. Cependant, on peut déjà faire un premier bilan provisoire de cette extraordinaire insurrection armée du peuple albanais, qui trouble tant d'esprits bien pensants en Occident. Il a donc suffit de la combinaison d'une grave crise économique, du truquage des élections (de mai 1996) et de la faillite des établissements para-bancaires pour que le régime Berisha perde toute légitimité et devienne l'ennemi à abattre numéro un pour l'écrasante majorité des Albanais. L'explosion sociale qui a suivi a très vite donné naissance à un pouvoir populaire assez bien structuré, qui disputait la gestion du pays au pouvoir central de Tirana. Le rapport de forces évoluant rapidement contre le régime Berisha, ce fut finalement une troisième force, les états-majors du Parti socialiste et des autres partis de l'opposition, qui ont pu profiter du vide de pouvoir pour s en emparer provisoirement. Apres trois semaines de révolte généralisée, s'est alors instauré un équilibre précaire qui peut être rompu à chaque instant. Bien que le mouvement populaire manque cruellement de perspec tives claires, les faillites à venir des autres établissements para-bancaires ainsi que le refus de Sali Berisha de démissionner peuvent rendre illusoire toute stabilisation du « gouvernement de réconciliation nationale ». En deux mots, il faudra du temps et tout le machiavélisme des puissances occidentales pour que l'insurrection albanaise soit définitivement domptée. Entre temps, il n'est pas à exclure que la population armée ne profite des atermoiements de l'Occident et des bureaucrates du Parti socialiste albanais, pour se radicaliser, pour accentuer encore plus sa nature plébéienne, et enfin pour faire émerger des nouvelles directions qui seront à la hauteur des tâches qu'impose une dynamique de révolution permanente. Le fait que l'insurrection albanaise ne soit pas le produit de circonstances exceptionnelles qu'on trouverait par exemple seulement en Albanie et nulle part ailleurs, rend ces événements prémonitoires d'autres séismes sociaux tant dans les
Balkans (par exemple en Bulgarie ou en Macédoine), qu lans les pavs de l'ex-Union Soviétique. Alexandre Lebec n'avait peut-être pas complètement tort quand il avertissait récemment que la Russie pourrait très bien devenir l'Albanie de 1998.
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