Enzo Traverso, L'histoire déchirée, Essai sur Auschwitz et les intellectuels, Paris, Cerf, 1997, 238 pages, 165 FF. Ce livre est extrêmement important. C'est une première tentative de bilan, d'un point de vue marxiste critique, des différentes interprétations d'Auschwitz dans la pensée occidentale après la guerre. La plupart des auteurs étudiés ici sont des juifs de culture allemande, des intellectuels « sans attaches », des hétérodoxes, des dissidents, des outsiders : les « avertisseurs d'incendie », qui ont eu l'intuition de l'avenir tragique (Kafka, Walter Benjamin) et les penseurs de la catastrophe : Hannah Ardent, Günther Anders, Theodor Adorno, Paul Celan, Jean Améry. A ceux-là il faut ajouter le témoignage irremplaçable d'un écrivain juit italien (Primo Levi) et les écrits de deux intellectuels non juifs, dont l'un incarne « l'aveuglement des clercs » — Jean Paul Sartre, qui, malgré ses bonnes intentions, n'a pas saisi le fond du problème - tandis que l'autre, Dwight MacDonald, un marxiste américain d'origine trotskyste, est pratiquement le premier, dès 1954, à se rendre compte de la nouveauté radicale d'Auschwitz, crime industriel et scientiDans sa remarquable conclusion, Enzo Traverso met en évidence, avec des mots sobres, précis et lucides, l'enjeu d'Auschwitz. Il ne s'agit ni d'une simple « résistance irrationnelle à la modernisation », ni d'un résidu de barbarie archaïque, mais d'une manifestation pathologique de la modernité, du visage caché, infernal, de la civilisation occidentale, d'une barbarie industrielle, technologique, « rationnelle » (du point de vue instrumental). On trouve dans les camps d'extermination nazis, une combinaison de différentes institutions typiques de la modernité : à la tois la prison décrite par Foucault, l'usine capitaliste dont parlait Marx, l'administration rationnelle/bureaucratique selon Max Weber. Auschwitz représente à la fois une rupture avec l'héritage humaniste et universaliste des Lumières, et un exemple terrifiant des potentialités négatives et destructrices de notre civilisation. Pour compléter cet ouvrage fondamental, on peut aussi consulter utilement la réédition du livre Les marxistes et la question juive, (Paris, Kimé, 1997) enrichie d'une postface nouvelle, en forme d'hommage critique à notre camarade Ernest Mandel (« De l'école de Francfort à Ernest Mandel : interrogations et impasses du marxisme devant Auschwitz»)
Michael Löwy