Philosophe internationalement reconnu, membre du Parti communiste cubain (PCC), Fernando Martinez Heredia a été, au cours des années 60, le principal rédacteur de la revue marxiste indépendante Pensamiento Critico, qui a dû cesser sa parution en 1971. Auteur d'un livre sur
Che Guevara et le socialisme qui a reçu le prix « Casa de las Americas » en 1987, il fait partie
Che Guevara du groupe de chercheurs récemment renvoyés du Centre d'étude des Amériques (organe de recherches auprès du CC du PCC). Lors de son récent passage à Paris, où il a été l'invité du Centre d'études marxistes sur l'Amérique latine « José Carlos Mariategui », nous lui avons posé queiques questions.
Inprecor : Nous commémorons cette année le trentième anniversaire de la mort du Che. Au-delà de cette commémoration, il y a un problème de fond, à savoir l'actualité de sa pensée. Tu es auteur d'un livre important sur le sujet. Tes contributions ont été débattues à Cuba et en Amérique latine. Pourquoi à ton avis la pensée du Che est-elle toujours d'actualité?
Fernando Martinez Heredia : Si l'idée selon laquelle la fin des régimes de l'Europe de l'est est la fin du socialisme ne tient plus la route, il faut reconnaître l'usure des idéologies qui se sont affrontées au capitalisme tout au long de ce siècle. La revitalisation de l'idéal socialiste ne sera pas facile.
Maintenant, le message du Che est à la fois le message d'un homme exemplaire capable de donner sa vie pour ses idées et pour les autres, celui de quelqu'un qui a pu imaginer un monde sans capitalisme pendant qu'il combattait le capitalisme.
Le socialisme du Che n'avait rien à avoir avec ce monde très particulier où des crimes ont été commis au nom du socialisme. Pour lui le socialisme devait être une nouvelle manière de vivre favorisant le développement individuel et transformant aussi bien les rapports entre les individus que les relations entre la société et le pou-
Si son nom a toujours été associé à la lutte c'est parce que pour lui la fin du capitalisme ne pourra être que le résultat d'un combat que nous devons mener à bien.
• Quelles sont à ton avis les différences fondamentales entre la conception du socialisme du Che et le « socialisme réel » ?
Avant tout je crois que c'est le but en lui-même : c'est-à-dire la libération de l'être humain, la libération des relations entre individus proposée par Marx et Engels.
Che représente la première révolution
Entretien avec Fernando Martinez Heredia Propos recueillis par Michael Löry socialiste du monde occidental. Lutte de libération nationale de par sa situation dans le monde colonial et néo-colonial, elle est internationaliste parce qu'elle exprime le nécessité de l'union de tous les exploités et opprimés de la planète.
Le Che est le produit de cette expérience, mais il a toujours accompagné son action d'une réflexion non seulement sur les problèmes auxquels il a été confrontés mais aussi sur leurs répercussions et l'émergence de situations nouvelles.
Dans ce sens, il s'inscrit dans la tradition marxiste bolchevique.
La conjonction entre cette tradition et la situation historique particulière créée par la révolution cubaine va le conduire à réagir contre ce qui existait en URSS. C'est-à-dire la domination d'un groupe au nom du socialisme, l'utilisation du marxisme comme idéologie de légitimation du pouvoir et non pas comme instrument de la révolution, l'écrasement de la diversité sociale, la bureaucratisation extrême du système politique, l'expropriation du pouvoir de la population sur l'économie, la politique et la reproduction des idées.
Alors, cette réalité pendant les années du Che que sont les premières années de la révolution cubaine comportait beaucoup de confusions.
De plus le peuple soviétique, en combattant héroïquement contre le fascisme avait redoré le blason d'une révolution écrasée avant la Seconde Guerre mondiale.
• Qu'est-ce que tu veux dire ?
Ecrasée parce que si toute révolution doit faire face à des obstacles (l'isolement, le sous-développement, l'agression impérialiste) il s'agit là d'obstacles à surmonter à travers la lutte. Il est compréhensible que des mesures soient prises pour y faire face, mais il faut distinguer les mesures nécessaires de celles qui relèvent d'une volonté politique discutable
En URSS, des mesures appartenant à la deuxième catégorie ouvrirent la voie à la formation d'un groupe dominant, à l'expropriation politique de la révolution pour aboutir tragiquement à l'assassinat d'une grande partie des révolutionnaires et à l'élimination de toute possibilité de développer la démocratie socialiste.
Ainsi fut liquidé un processus qui aurait pu déboucher non seulement sur la création d'une puissante URSS face au monde capitaliste mais aussi sur une société où les changements dans la vie du peuple auraient créé un pôle d'attraction, une force pour tous les combattants pour le socialisme dans le monde entier.