Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CONGO (BRAZZAVILLE)

Une guerre civile qui ne cache pas ses origines

· Inprecor n° 415, juillet 1997 · p. 29-30 · 1 563 mots

France

Le 5 juin, a commencé à Brazzaville (Congo), une guerre civile opposant l'armée régulière, les milices privées de la mouvance présidentielle d'un côté et de l'autre la milice privée de l'ancien président et actuel numéro deux de l'opposition Sassou-Nguesso (1). La guerre a d'ores et déjà entraîné des déplacements massifs des habitants des quartiers nord, centre et sud de Brazzaville pour Bacongo et Makélékélé, quartiers de Brazzaville-sud, fiefs du numéro un de l'opposition B. Kolelas en général à l'abri des combats. Cette guerre très meurtrière a causé, en quelques jours, des milliers de morts dont un soldat français de l'opération Pélican (2). Même le centre hospitalier universitaire, principal hôpital du pays, a reçu un obus sur son bloc opératoire. D'autres projectiles ont même traversé le fleuve Congo, sans faire de victimes dans la capitale voisine du Congo démocratique. Par Jean Nanga Cette guerre qui se poursuit à moins de deux mois de l'élection présidentielle prévue pour fin juillet 1997, n'est pas la première en ce Congo passé en 1991 à la faveur de la Conférence nationale souveraine, du néocolonialisme monopartiste auréolé de verbiage « marxiste-léniniste » au néocolonialisme multipartiste. Déjà en 1993-1994, Brazzaville avait été le théâtre d'une guerre civile, étendue à certains centre urbains et ruraux du Sud-Congo sous forme de « purificaion ethnique », expression de l'ingénierie ethniste des diffé rentes fractions de la classe politique. Brazzaville-sud, les centres urbains et ruraux du Sud-Congo étaient le théâtre de cette guerre civile parce que dans chacune des « grandes familles politiques » est hégémonique un parti contrôlant une partie du Sud-Congo, YUPADS (Union panafricaine bour la démocratie sociale) de l'actuel Chef de l'Etat, Pascal Lissouba (qui contrôle trois régions), et le MCDDI (Mouvement congolais pour la démocratie et le développement inté›ral) du président de l'alliance URD-PCT (Union pour la république et la démocratie regroupant des petits partis autour du MCDDI et le Parti congolais du travail marxiste léniniste contrôle la région du Pool). La « restauration de la paix » a entraîné une réconciliation des « communautés ethniques » géographiquement voisines et au passé pré-moderne commun (royaume Kongo), carac-

Congo (Brazzaville)

Une guerre civile

Congo : Régions administratives et géographie des ethnies

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(ministère d'État de l'intérieur, ministre délégué à l'économie et aux Finances, etc.). Tout en se réclamant de l'opposition les rapports entre l'URD et le PCT se sont quelque peu adoucis

Adoucissement caractérisé par la transformation du PCT et apparentés en Forces démocratiques unies, sous hégémonie du PCI. Une sorte de regroupement des fractions oppositionnelles du Nord-Congo. Mais, malgré le maintien de l'Alliance

URD-FDU (FDU se sont les Forces démocratiques unies un regroupement autour du PCT), la guerre actuelle est faite par le FDU sans le MCDDI dont le président, le maire de Brazzade la région de la Cuvette Nord-Congo dirigées par l'ex-chef de l'État congolais Yombi-Opango (1977-1979), ex-premier ministre (1993-1996), président de la mouvance présidentielle et directeur de campagne (1997) de P. Lissouba et D.Sassou-

Nguesso. Il avait chassé ce dernier du pouvoir en 1979 et

1) L'opposition multipartiste, comporte deux partis hégémoniques dont le rapport de forces fût déterminé par les présidentielles de 1992 : Bemard Kolelas (MCDDI) battu au 2e tour par Pascal

Lissouba (UPADS), actuel président et Sassou-Nguesso (PCT) ne put franchir le 1er tour.

2) Nom de code de l'opération des militaires français chargés de rapatrier les ressortissants étrangers (et français) de Brazzaville.

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envoyé la troupe mater la rébellion (1987-1988) à Owando (chef-lieu de la Cuvette et fief de Yombi-Opango). 1 s'agissait les deux fois de conflits entre fractions oligar chistes en rivalité pour le contrôle de l'appareil d'Etat néocolonial, dans un pays où l'ajustement structurel au ralenti de 1985 à 1993, accéléré à partir de 1994, avait davantage dégradé les conditions d'existence de la majorité de la popuation, développant le passage de la pauvreté à la misère. Il v avait là un terreau de l'obscurantisme politico-ethniste répandu par les « grands partis » contrôlant la scène politique depuis « l'ouverture démocratique » (1991). La « sociéé civile » se caractérisait par le laminage des syndicats et la orolifération d'ONG et d'autres associations, courroies de transmission des dits partis. Ainsi, la démocratisation au Congo a tourné en faveur d'une dynamique réactionnaire bien en phase avec la poussé néo-libérale et le redéploiement conflictuel de l'impérialisme caractérisé au Congo Brazzaville par la volonté des Etats-Unis d'Amérique de réduire la mainmise de l'Etat et du capital français sur les ressources naturelles (le pétrole en particulier) de son ex-colonie. C'est pour avoir voulu jouer sur les conflits entre impérialistes, sous forme de diversification du partenariat, dans le secteur pétrolier contrôlé pendant près de deux décennies quasi-exclusivement par ELF-Congo (entreprise « mixte » sous domination d'ELF aquitaine), que Lissouba dont la campagne a été financée par ELF, conscient du rejet populaire de son traditionnel allié Sassou-Nguesso, s'est retrouvé avec une guerre civile. L'issue économique de cette guerre a été la cession des parts congolaises d'ELF-Congo et d'AgipRecherches Congo, respectivement à ELF et Agip, en échanze d'une hausse du taux de la rente pétrolière (de 17,5 % i 35 %) vitale pour l'Etat et surtout la fraction oligarchiste de Lissouba. Par ailleurs cette guerre a engendré également l'ouverture de l'exploitation pétrolière congolaise aux entreprises telles qu'Exxon, Shell, Chevron Overseas, etc. Malgré le contrôle de 80 % de lexploitation petrolière par ELF, le réseau pétrolier semble n'avoir pas pardonné à Lissouba cette volonté d'autonomisation profitable à l'impérialisme yankee. Même le séjour de Chirac à Brazzaville, au cours duquel fut annoncée la suppression de 67 % de la dette publique congolaise — dont le principal créancier est la France — n'a pas, semble-t-il, ramené au beau fixe les rapports entre le capital français et Lissouba. Celui-ci avait pourtant manifesté ces deux dernières années le maintien de sa soumission à la volonté du capital français. Par exemple en soutenant sa politique au Cabinda, en Angola et au Zaïre (devenu Congo), sous forme d'axe Savimbi (président de YUNITA)-Mobutu-Lissouba. Lissouba n'a pas économisé son énergie pour tenter de sauver son allié politiquement moribond Mobutu confronté à l'AFDL de Laurent-Désiré Kabila. En vain. De cette opération néo-coloniale avortée sur l'autre rive, Brazzaville a gardé la trace sous forme de maintien des troupes françaises après le retour « at home » des troupes anglaises, belges, américaines, portugaises. Ce maintien des troupes françaises a d'ailleurs fait couler beaucoup de salive à Brazzaville où depuis janvier court la rumeur d'un coup de force militaire avant ou après l'élection présidentielle de juillet 1997. Ainsi, le flou de l'opération Pélican, en plein début d'une nouvelle cohabitation à la tête de l'Etat Tançais, semble mal cacher quelque divergence dans la classe politique française. Faut-il soutenir le pouvoir légal malmené en maintenant la présence militaire française, faisant de l'aéroport une zone « neutre » jusqu'à la fin des négociations de Libreville (avec la participation des chefs d'États néo-coloniaux du Gabon, Sénégal, Tchad, Centrafrique, de l'Ambassadeur de France au Gabon, du représentant spécial de l'ONU dans la région des Grands Lacs, d'un représentant de l'Union européenne) ? Faut-il soutenir l'opération de Sassou-Nguesso en agréant sa demande de retrait immédiat de l'armée française après l'évacuation des 5 600 « étrangers », devant lui permettre la prise de l'aéroport international de Maya-Maya (Brazzaville) où atterrissent les troupes de renfort du capital français ? Le capital français est aussi intéressé par la privatisation des entreprises stratégiques dont la seule privatisée pour le moment a permis l'acquisition par un géant US de la branche télécommunication de l'ONPT (Office nationale des ›ostes et télécommunications). Ce qui n'est pas sans rapport avec la position du département d'Etat américain appelant au cessez-le-feu et au rétablissement de l'ordre constitutionA cette guerre néo-coloniale, où se mêlent intérêts des capitaux concurrents occidentaux et intérêts des fractions oligarchistes locales, le peuple congolais ne peut rien gagner. Il n'a que des morts à enterrer, une pauvreté accrue résultant de la destruction des habitations et du pillage. Les pillages expriment aussi la pauvreté des hommes de rang et de miliciens car ceux de la mouvance présidentielle ont, dès vendredi 6 juin, pillé dans le quartier résidentiel Batignolles, près de l'aéroport, les villas somptueuses aussi bien des dignitaires du PCI que de la mouvance présidentielle, pour leur faire payer leur ingratitude après la guerre civile de 1993-1994 Toutes les fractions de la classe politique rivalisent pour assouvir leur soif oligarchiste dans le cadre de l'Ajustement structurel néo-libéral et au lendemain de cette guerre, quel que soit le vainqueur, le pays risque d'être plongé dans une misère croissante accompagnée de résignation. Car l'opposition à la dynamique ethniste et au néolibéralisme est presque inexistante, aussi bien au Congo que parmi les Congolais de l'étranger. A moins que la guerre civile actuelle ne rende le peuple congolais quelque peu sensible au discours anti-ethniste et anti-ajustement structurel, trop étouffé La gauche trançaise y contribuerait en taisant cesser la politique néo-coloniale de l'Etat français en Afrique, en développant la solidarité anti-néolibérale entre victimes du centre et de la périphérie capitalistes.Pour l'heure, il s'agit de faire pression sur l'Etat francais pour que les négociations de Brazzaville ne soient pas une trêve de plus dans la « démo cratisation » néo-coloniale, meurtrière.

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