Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BRÉSIL

Avancées et reculs du néolibéralisme

· Inprecor n° 416, septembre 1997 · p. 12-14 · 2 528 mots

Brésil Syndicalisme Économie mondiale

Par Gustavo Codas * Le Brésil a été l'un des derniers pays latino-américains à être touché par la vague néolibérale. C'est la candidature de Fernando Henrique Cardoso, puis sa victoire électorale en 1994, qui ont permis la formation d'un bloc politique capable d'imposer les « nécessaires réformes » néolibérales. * Conseiller de la CUT (Centrale unique des travailleurs)

Avancées et reculs

du néolibéralisme

Le niv de m% en des taxes à les portation, dua

, avait deja baissé à 16 % au début des années 90. De nouvelles réductions tarifaires suivirent, avec la mise en place du Mercosur (avec l'Argentine, le Paraguay et l'Uruguay) et le lancement du Plan Real en 1994. Ce dernier s'est en outre accompagné d'une surévaluation de 30 % de la monnaie nationale face au dollar et a donné une impulsion supplémentaire aux importations, qui ont connu un véritable « boom » au cours des deux dernières années.

La référence au « marché mondial » est devenue au cours de la décennie la colonne vertébrale du discours politique conservateur au Brésil. « La question n'est pas de savoir si la globalisation est une bonne chose ou non, c'est tout simplement un fait » vient encore de répéter Cardoso le 8 avril 1997, lors d'un séminaire international sur l'emploi. La préoccupation essentielle devient celle de la « compétitivité » des entreprises (et du « pays »), qui passe par la réduction du « coût Brésil » et principalement du « coût du travail ».

Les résultats économiques et sociaux de cette politique sont désastreux. Des segments entiers de l'industrie et de l'agriculture ont été déstructurés, comme par exemple, le textile, les chaussures, les jouets, les équipementiers automobiles et les biens de capital. La production de biens électroniques fait toujours plus appel à des composants importés. Dans les secteurs qui ont résisté, on a pu assister à un fort mouvement de fusions-absorptions d'entreprises nationales par des groupes financiers et des entreprises multinationales.

Un emploi industriel sur trois a été détruit. Selon l'Institut intersyndical (DIESE), le taux de chômage est passé d'un niveau moyen de 10 % dans les années 80, à 14 % dans les années 90. Entre 1994 et 1996, 400 000 emplois environ ont été aussi supprimés dans le secteur agricole. 20 % des emplois de cadres ont été supprimés entre 1989 et 1994, et ce mouvement continue, conduisant à un phénomène inédit de chômage de masse au sein de la « classe moyenne ». La précarité de l'emploi touche aujourd'hui plus de la moitié de la force de travail, tandis que la durée moyenne des contrats de travail s'est raccourcie.

L'utilisation de main-d'œuvre infantile a considérablement augmenté, et on estime à près de 4 millions le nombre d'enfants mis au travail, pour un salaire moyen avoisinant 20 % du salaire minimum,

30 % d'entre eux travaillant plus de 40 heures par semaine. Les situations de travail proche de l'esclavage se sont elles aussi répandues.

Le programme néolibéral a dégradé la répartition du revenu : le rapport entre les revenus des 10% les plus riches et ceux des 40 % les plus pauvres a atteint 6,36 en 1996, soit un ratio plus élevé que pendant la « décennie perdue » des années 80.

Confrontées brusquement à la concurrence internationale, les entreprises ont réagi par des licenciements massifs, et par une pression impitoyable sur les cadences de travail. Elles se sont appuyées sur une intense propagande idéologique se réclamant des « méthodes japonaises » et de la « qualité totale ». Il en est résulté une augmentation de la productivité de 7 % par an depuis le début des années 90, en dépit d'un taux d'investissement qui a fluctué entre 15 et 17 % du PIB, alors qu'il représentait 25 % durant les années 70. De plus, un salarié sur deux environ a été contraint d'effectuer des heures supplémentaires, de telle sorte que les entreprises ont pu continuer à licencier, même dans les périodes de forte demande.

Cette nouvelle situation a eu un impact très net sur l'activité syndicale et s'est traduite par une nette réduction du volume de grèves. Les paysans ont été le seul secteur populaire capable de faire front. Dans un contexte de montée de la misère et de violence de la part des grands propriétaires fonciers, l'action résolue du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), a su conquérir le soutien majoritaire de la population à ses revendications et faire échec aux tentatives du gouvernement fédéral pour ignorer le problème et marginaliser politiquement le MST. Aujourd'hui, le Parti des travailleurs (PT), ainsi que la Centrale unique des travailleurs (CUT), s'efforcent de relancer les mobilisations populaires. Les privatisations

A partir de 1990, ce sont des dizaines d'entreprises publiques (ou avec participations d'Etat à leur capital) qui ont été mises en vente dans des secteurs comme la sidérurgie, la pétrochimie ou les engrais. Ces ventes ont dans un premier temps donné la préférence aux capitaux industriels ou financiers nationaux. Ces derniers ont pu payer en monnaie de singe, avec des titres de la dette

Page 13

publique qui ne valaient pas (et ne valent toujours pas) grand-chose, et qui ont été convertis à des cours très avantageux. Les privatisations ont ainsi rapporté 13,6 milliards de dollars entre 1990 et 1996, dont moins de 5 milliards en liquidité

C'est dans un second temps que les groupes multinationaux devaient être sollicités. En 1995, le gouvernement Cardoso a entamé à cet effet un processus de réformes constitutionnelles et législatives visant à élargir le champ des privatisations à de nouveaux secteurs comme le pétrole, les télécommunications, l'énergie électrique, les ports, les chemins de fer, les routes, ainsi que la gigantesque entreprise minière Compaña Vale do Rio Doce (CVRD). Le gouvernement s'efforçait simultanément d'encourager une présence accrue du capital privé dans les domaines de l'éducation, de la santé et de la protection sociale, traditionnellement structurés par l'intervention de l'Etat, et dont il cherche depuis plusieurs années à se retirer.

Avec la seconde vague de privatisations, la présence des capitaux étrangers est renforcée, conformément à l'un des objectifs du Plan Real qui consiste à les attirer pour financer une dette intérieure croissante. Cette ouverture correspond à la tendance récente du capital international à investir principalement dans les domaines des services et de l'infrastructure, mais avec un moindre impact sur les exportations et le déficit chronique de la balance commerciale. La déréglementation du marché du travail

Le dernier volet du programme néolibéral a porté sur le marché du travail. Un taux de chômage élevé, la fragilité des mécanismes de protection des chômeurs, ainsi que la posture défensive du mouvement syndical, ont laissé le champ libre à la mise en place d'un nouveau régime de relations professionnelles. Les néo-libéraux brésiliens proposent de retirer à l'Etat son rôle de garant du droit du travail, et dirigent au contraire son action contre les syndicats, en vue d'affaiblir leur capacité d'organisation et de lutte

C'est ainsi que le pouvoir est en train de modifier la législation, afin de permettre le développement du travail temporaire, et de rendre les licenciements plus faciles. La Justice du Travail, qui est chargée au Brésil d'intervenir sur les conditions de travail, a établi une jurisprudence remettant en cause des droits élémenqui figuraient depuis longtemps dans les conventions collectives. L'une de ses initiatives, qui a inspiré un projet de loi gouvernemental, a consisté à infliger aux syndicats organisateurs de grèves - par exemple dans les transports urbains et le pétrole - des amendes tellement élevées que même leur patrimoine n'aurait pas permis d'y faire face.

Chaque fois que cela ne suffisait pas à contrôler les conflits du travail, le gouvernement Cardoso a recouru à la violence policière et militaire pour faire reculer les luttes. En 1995, il a ainsi ordonné l'occupation militaire des raffineries de pétrole en grève. A la fin de 1996, l'armée effectuait dans le Rio Grande do Sul des exercices d'entraînement simulant l'assaut contre des occupations de grandes propriétés foncières. Les gouvernements des Etats ont eux aussi utilisé les effectifs de la police contre des manifestants, des grévistes et des paysans sans terre. Le Plan Real

Le grand bond en avant néo-libéral correspond au Plan Real, lancé en 1994, alors que Cardoso n'était encore que

CGT SARTL, SEC LTURA E ABASTECIMENTO MAIS PRESENTES AD ONAL

T

Ministre des Finances. Depuis 1992, le pays enregistrait des entrées nettes de capitaux, après une décennie de sorties, et le Plan Real en a profité pour financer une nouvelle vague d'importations, qui permit de contenir l'inflation. Ce plan permit ensuite de combiner tous les éléments du projet néo-libéral, conçu pour obéir à des lois économiques présentées comme

« objectives » . Cependant, le modèle n'a pas tenu ses promesses.

Au fil des mois, on put constater que presque tous les postes de la balance en compte courant présentaient un déficit de plus en plus accusé. C'est tout juste si les entrées de devises des particuliers continuaient à présenter un solde positif, grâce aux Brésiliens expatriés au Japon. Quant au déficit extérieur courant, on l'évalue à

30 milliards de dollars pour 1997.

Pour financer ce déficit, il fallait attirer un flux croissant de capitaux étrangers, grâce aux privatisations mais aussi aux taux d'intérêt réel très élevés offerts par l'Etat. Si ce procédé a certes permis de combler provisoirement le déficit extérieur, il a eu pour effet d'accroître les contradictions internes, sous forme d'une augmentation considérable de la dette publique intérieure, qui représente 259 milliards de dollars en 1996, et porte un intérêt moyen de presque 20 %. La vente de 16 entreprises, dont la CVRD déjà citée, ne rapportera en 1997 que l'équivalent de trois mois d'intérêt.

Pour faire face au poids de cette dette, le gouvernement doit organiser la réduc tion des dépenses publiques, en frappant en premier des services essentiels à la population, ce qui correspond par ailleurs

NOSSA UNIDADE É NOSSA FORÇA

CGT

CGT

CENTRAL GERAL DOS TRABALHADORES

Dins 8.9 • 10 de setemb

Serra Negr Sao PiP de 1994

CG1

al dos

FRAES NOS LO

DE TR SANTA MARIANIAI LIED TDAR

Page 14

à sa politique d'ouverture aux capitaux privés. En 1996, les intérêts de la dette ont représenté 48 milliards de dollars (6 % du PIB), alors que les budgets de l'Etat en matière d'éducation et de santé ont tout juste atteint 24 milliards de dollars, dont moins d'un milliard en investissements. Le traitement des fonctionnaires a été bloqué il y a plus de deux ans, malgré une inflation de 33 % sur cette période. Les menaces de crise

Pour se garder de cette double menace de crise, budgétaire et extérieure, le gouvernement combine deux séries de mesures. D'un côté, il accentue les traits de barbarie sociale : réduction de la protection sociale, attaque contre les salaires, précarisation de l'emploi, etc. sous prétexte d'augmenter la « compétitivité » du pays et de relancer les exportations. De l'autre côté, il est en train de ressusciter l'intervention de l'Etat, mais en la mettant au service de la protection de marchés réservés à quelques grandes entreprises — notamment des multinationales - et à accorder des subventions et des prêts à bon marché, en échange d'un effort d'investissement ou d'une progression des exportations.

Le taux des taxes à l'importation est aujourd'hui de 12 % mais il s'agit d'une moyenne trompeuse : certains produits sont soumis à des taux de 35 à 70 % qui instituent de véritables barrières commerciales, tandis que d'autres — matières premières, produits semi-finis, biens d'équipement — ne sont soumis qu'à des taux inférieurs à 2 %. Le gouvernement encourage ainsi la transformation du pays en une immense zone franche, sur le modèle de l'industrie maquiladora mexicaine. Il a cependant été amené recemment à bloquer certaines formes de financement international qui créaient un différentiel de taux d'intérêt favorable aux importateurs, ainsi incités à importer encore plus.

Le gouvernement n'a pas réussi à mettre fin à la stagnation des exportations

(à laquelle il faut ajouter la moindre valeur ajoutée qu'elles incorporent), ni au déficit de la balance commerciale qui risque d'atteindre 12 milliards cette année. Le seul remède vraiment efficace pour contenir les importations a été le freinage de l'économie à la fin de 1995. Mais une telle mesure ne peut manquer de provoquer de nouvelles tensions politiques dans un pays qui compte déjà quelques dix millions de chômeurs. Un tel scénario de rééquilibrage néolibéral conduit en effet à une croissance économique médiocre, de l'ordre de

3 % par an, qui permettra à peine d'absorber les jeunes arrivant sur le marché du travail.

Ernest Mandel

(1923-1995)

de son temps, y compris par d'éminents représentants du Capital.

ravages planétaires actuels du marché.

unifié d'après les traductions les plus récentes.

combat commun que nous menons.

de cette date, votre paiement ne sera pas pris en compte.

des Editions de la Passion, 18 rue Claude-Tillier 75012 Paris.

Nom:

Adresse :.

Code Postal :

Tél, domicile (facultatif) :

La réduction significative des taux d'inflation ne devrait pas suffire à présenter un bilan favorable lors des prochaines élections. De son côté, la gauche brésilienne doit réussir, face à la montée de la barbarie sociale, à renouer avec les mobilisations populaires et reprendre la confrontation programmatique avec les néolibéraux. La Marche Nationale pour la

Réforme Agraire, l'Emploi et la Justice organisée par le MST, qui est arrivée à

Brasilia le 17 avril dernier, représente un pas important sur cette voie : elle a su en effet se gagner un impressionnant soutien populaire et placer le gouvernement fédéral sur la défensive •

En souscription 150 F avant le 30/09/1997. Parution octobre 1997.

Réédition de l'ouvrage d'Ernest Mandel

LE TROISIÈME ÂGE DU CAPITALISME

(Der Spätkapitalismus)

À l'heure où l'on disserte sur l'« horreur économique » et en ces temps de « retour » à Marx, il est de la plus extrême urgence de revenir à un ouvrage théorique qui rend compte, dans toute sa complexité, du développement global du capitalisme depuis la

Seconde Guerre mondiale. Augmenté d'une série d'articles portant sur les dernières évolutions du capitalisme de 1975 à nos jours, cet ouvrage écrit en 1971 prévoyait avant qu'elle n'éclate la crise économique qui ronge depuis vingt-cinq ans les économies occidentales.

Ernest Mandel fut salué et reconnu comme un des plus grands économistes

La réédition de la réflexion scientifique, théorique et critique d'Ernest Mandel s'imposait donc comme une contribution essentielle au combat contre les

Notre ambition éditoriale est de réunir en un seul volume, de près de 500 pages, l'ouvrage que son auteur considérait comme son œuvre majeure.

La traduction a été entièrement revue et corrigée grâce aux notes laissées par

Ernest Mandel ; l'appareil critique (notes, références, citations) réactualisé et

À vous, dès maintenant, de contribuer activement, avec cette souscription, au

(Ci-dessous partie à détacher et à retourner aux Éditions de la Passion)

LE TROISIÈME ÂGE DU CAPITALISME

Un volume au format 15 x 24 cm, environ 500 pages, index des noms. Prix public 195 F

Bulletin de souscription à retourner impérativement avant le 30 Septembre 1997. Au-delà

Paiement uniquement par chèque d'un montant de 150 F (frais de port compris) à l'ordre

Prénom :

Ville:

LES ÉdiTiONS dE lA PASSiON

18, rue Claude-Tillier 75012 Paris Tél. : 01 40 24 00 40 Fax : 01 40 24 24 68

Une erreur sur cette page ?