Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LES NÔTRES

Pietro Tresso, un révolutionnaire internationaliste

· Inprecor n° 416, septembre 1997 · p. 6-7 · 2 056 mots

Italie France URSS et Russie IVe Internationale

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un révol

Par Livio Maitan Le XIVe camp internationl de jeunes s'est tenu près de Brioude, dans le Massif Central français. C'est dans cette région que quatre résistants trotskystes ont été assassinés après leur évasion. Cet épisode tragique a été marqué par un hommage rendu par Livio Maitan à l'un des quatre, Pietre Tresso, fondateur du trotskysme italien (voir ci-contre). Nous avions également invité Raymond Vacheron, militant connu de la région et co-auteur avec Pierre Broué d'un livre récent sur cet événement, afin qu'il nous explique comment il avait pu reconstituer toute l'histoire.

Tresso,

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question : pourquoi une rencontre de ce camp uelqu'un parmi vous se posera sans doute la est-elle dédiée à un homme qui est né il y a plus d'un siècle et dont la plupart de vous n'aura jamais entendu parler ? Or, nous avons pris cette initiative parce que nous nous réunissions cette année assez près du lieu où cet homme a été tué sans pitié, avec d'autres camarades, et que le souvenir d'un militant révolutionnaire internationaliste comme lui nous permet d'évoquer des événements semblables les plus dramatiques du siècle qui touche à sa fin.

Pietro Tresso est né le 3 janvier 1893 à Magré, près de Vocence, en Vénétie, d'une famille de métayers. A l'âge de neuf ans, sa condition familiale l'oblige à abandonner l'école pour devenir apprenti tailleur. Cette entrée précoce dans le monde du travail stimule chez lui une prise de conscience, sociale et politique, également précoce : à quatorze ans il adhère aux Jeunesses socialistes. Juste à la veille de la Première guerre mondiale, à la suite de son activité antimilitariste, il est traîné devant un tribunal militaire. Tout en n'étant pas condamné, il est assigné à un bataillon de discipline. Devenu officier, il va connaître, tout au long de trente trois mois, la vie inhumaine des tranchées dont vous aurez eu une idée en regardant des films sur cette guerre absurde et terrible. Tombé malade de tuberculose et reconnu invalide, il reprend sa vie civile et en même temps son activité militante. Ainsi, il s'engage à fond dans les vicissitudes du mouvement ouvrier dans la période cruciale entre 1917, l'année de la victoire de la révolution d'Octobre, et 1921, l'année de la scission du vieux Parti socialiste et de la fondation du Parti communiste. Tresso est parmi les partisans les plus actifs de la gauche socialiste, notamment de la fraction inspirée par Amadeo Bordiga, et après la scission il accomplit des fonctions très importantes. Entre autres, en 1922, deux semaines après l'avènement du fascisme, il fait partie de la délégation italienne au IVe congrès de l'Internationale communiste. Détaché à Moscou auprès de l'Internationale des syndicats rouges, il collabore avec Antonio Gramsci, lui aussi à Moscou à l'époque. En 1926, au congrès de Lyon, où une majorité inspirée par Gramsci prévaut sur la fraction de Bordiga, il est élu membre candidat du Comité central. Peu après, la répression fasciste ayant frappé de nombreux dirigeants du parti, il devient membre titulaire du Comité central et par la suite du bureau politique. Il assume des tâches aussi bien dans le Centre organisationnel de l'intérieur, qui opère clandestinement, que dans le Centre de l'extérieur, installé dans l'émigration. Auparavant, en février 1927, il avait participé à une conférence pour la reconstruction de la Confédération du travail dont il intègre le Comité directeur.

Les années 1929-1930 auront des conséquences profondes - et profondément négatives - dans l'histoire de l'Internationale communiste. C'est dans cette période que les organismes de direction de l'Internationale, désormais entièrement subordonnés aux intérêts du groupe dirigeant stalinien de l'URSS, imposent une analyse des partis sociaux-démocrates qui, malgré leurs dérives, ne cessaient de représenter une composante majeure du mouvement ouvrier avec laquelle il était impératif de rechercher une unité d'action face au fascisme, consolidé en Italie et de plus en plus menaçant en Allemagne. Un débat sur cette analyse et ces orientations se développe, à des rythmes serrés et dans des tons de plus en plus âpres, dans les organismes de direction du Parti italien aussi. Le Bureau politique lui-même se divise presqu'à moitié : quatre de ses membres - dont le représentant des jeunesses — se prononcent en faveur des positions adoptées depuis juillet 1929 par l'Internationale et trois, dont Tresso, s'y opposent. Ceux-ci rejettent l'orientation prônée notamment par Togliatti, surtout parce qu'ils ne croient guère qu'on puisse prévoir une crise révolutionnaire à court terme en Italie et donc orienter l'activité dans la perspective d'un affrontement décisif imminent entre les classes dominantes et le prolétariat. Les faits ont démontré incontestablement que les positions de Tresso et de ses camarades, Leonetti et Ravazzoli, étaient correctes : depuis longtemps personne n'ose affirmer le contraire. Cela n'empêche que les trois ont été la cible des attaques les plus vicieuses, débouchant sur leur expulsion en juin 1930. S'ouvre alors un nouveau chapitre de la vie de Tresso, aussi dur que les précédents. Assez vite, il prend connaissance des positions défendues par Léon Trotsky et l'Opposition communiste de gauche. Il constate que des convergences substantielles existent avec ses propres positions et trouve dans les réflexions de l'Opposition l'explication de la parabole régressive du régime soviétique et des contradictions du Parti communiste italien lui-même. Il continue son activité en tant qu'émigré en France en contribuant au renouveau tourmenté du mouvement révolutionnaire. Il suffit à ce sujet de citer brièvement Pierre Naville, intellectuel d'une très grande envergure, militant du

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Les nôtres mouvement ouvrier de son pays des décennies durant et un des dirigeants du mouvement trotskyste dans les années 30 : « Blasco (pseudonyme utilisé le plus souvent par Tresso) fit partie de la direction de nos organisations, participa largement à l'élaboration de notre politique, et je peux dire que le travail que nous avons fait à cette époque, entre 1931 et 1938, lui doit beaucoup. ». Pierre Frank, l'un des dirigeants les plus connus de la IVe Internationale, s'est exprimé presque dans les mêmes termes. En 1938, Tresso couronne son engagement dans la reconstruction révolutionnaire en participant dans la banlieue parisienne au congrès de fondation de la IVe Internationale et devient membre de son Comité exécutif.

Par ailleurs, malgré les difficultés extrêmes propres à un travail dans l'émigration, il avait continué à être actif au sein du Parti socialiste maximaliste et en tant que membre du Conseil général de ce parti. En janvier 1935 il prend part à un débat retentissant ou tout au long de trois soirées, les différentes tendances du mouvement ouvrier italien s'expriment sur la question de savoir si leur unité organisationnelle serait possible. Participent, entre autres au débat le dirigeant socialiste le plus connu, Pietro Nenni et le futur secrétaire de la CGIL, Giuseppe Di Vittorio.

La guerre, l'occupation de la France et l'instauration du régime du maréchal Pétain marquent dramatiquement la dernière phase de la vie de Tresso. Bien que recherché par la police secrète allemande, l'impitoyable Gestapo, il entreprend, avec d'autres militants, une nouvelle activité clandestine. Le 1er juin 1942 il est arrêté à Marseille et torturé en présence de sa compagne Barbara. Comme l'annoncent des quotidiens français du 2 octobre, un tribunal de Vichy le condamne à dix ans de travaux forcés. Un an plus tard, il est libéré, avec d'autres détenus, de la prison de Puyen-Velay, à la suite de l'action courageuse d'un détachement de maquisards. Mais des militants de la Résistance, membres du PCF ou sous son influence, ont connaissance de sa détention et de sa libération. Vingt jours après l'évasion spectaculaire, Tresso et trois de ses camarades, les militants marxistes révolutionnaires Pierre Salini, Abraham Sadek et Jean Reboul, disparaissent. On n'aura jamais plus de nouvelles d'eux. Des décennies se sont écoulées avant que quelqu'un ne se décide à parler en donnant des informations sur l'accomplissement matériel du crime. Mais il n'y a jamais eu le moindre doute sur les commanditaires : l'exécution a été dictée par des appareils et des individus agissant dans la logique d'extermination du stalinisme.

Si on revient plus de cinquante ans après sa disparition sur le destin d'un homme comme Tresso, une réflexion surgit spontanément : les conditions et les moments les plus dramatiques de sa vie correspondent à des conditions et des moments parmi les plus dramatique de la première moitié de notre siècle. Il a connu dans son enfance les conditions misérables qui étaient le lot, non seulement en Italie, de la très grande majorité de la paysannerie. Il a souffert dans sa chair des déchirement de cette catastrophe sans nom que fut la Première guerre mondiale. Il a contracté une maladie qui était le fléau de l'époque et dont très peu de gens avaient la chance de guérir. Il a été contraint de vivre dans la clandestinité sous ce régime fasciste qui imposa à l'italie vingt ans de dictature et d'obscurantisme. Il a été emporté par les tempêtes de la Seconde guerre mondiale qui a ravagé le monde encore plus que la Première. Poursuivi par cette Gestapo dont les crimes sans précédent ont eu comme théâtre l'Europe toute entière, il a subi, comme beaucoup de citoyens français et non français une condamnation par le régime fantoche de Vichy en passant dans ses prisons la dernière année de sa vie. Point culminant, monstrueusement paradoxal, de sa tragédie : après avoir échappé à ses geôliers, il est assassiné par ceux là-même qui l'avaient libéré ou par leurs camarades et amis, qui pourtant se situaient du même côté de la barricade et, fussent-ils inconscients ou cyniques, continuaient à se réclamer du communisme et d'une démocratie reconquise. Il subit ainsi le même sort de ceux qui dans la décennie précédente, en Union soviétique, avaient été victimes de la répression stalinienne.

Toujours est-il que l'existence de Tresso a été aussi marquée par des événements d'un signe tout à fait différent. Notre camarade a pu éprouver le sentiment de vivre pleinement lorsqu'il a contribué, encore très jeune, à construire le Parti socialiste ; qu'il s'est engagé dans la solidarité internationale avec la révolution d'octobre ; qu'il s'est placé au premier rang dans la bataille pour la fondation du Parti communiste ; qu'il a pu constater au début des années 30 que la lutte menée avec ses camarades avait une dimension internationale et qu'il a pu vivre les heures lumineuses de la montée de 1936 en France et de la révolution espagnole. Il a été surtout réconforté par la conscience d'avoir toujours maintenu sa cohérence dans la lutte incessante qui a été sa raison d'être.

Tout cela se reflète - nous semble-t-il - dans une lettre poignante qu'il a envoyée de sa prison en octobre 1942 : « C'est justement parce que nous sommes restés jeunes que nous nous trouvons pratiquement en dehors des diverses "églises". Les mêmes aspirations morales qui nous ont poussés, dès notre jeunesse, à l'intérieur d'un parti, nous ont poussés en dehors dès qu'elles se sont trouvées en désaccord avec ce qu'on appelle les nécessités pratiques. Si nous avions vieilli, nous aurions entendu la voix de l'expérience ; nous serions devenus des "sages", nous nous serions adaptés, ainsi que beaucoup d'autres, à la rue, au mensonge, au sourire obséquieux envers les divers "fils du peuple", etc. Mais cela nous a été impossible. Pourquoi ? Parce que nous sommes restés jeunes. Et pour cela insatisfaits de ce qui est et aspirant toujours à quelque chose de mieux. Ceux qui ne sont pas restés jeunes, sont, en réalité, devenus des cyniques. Pour eux, les hommes et toute l'humanité ne sont que des instruments, que des moyens qui doivent servir à leurs buts particuliers, même si ces buts sont couverts avec des phrases d'ordre général ; pour nous les hommes et l'humanité sont les seules véritables réalités existantes. »

L'auteur de cette lettre est lui-même conscient que ses propos peuvent apparaître assez généraux. Il se peut qu'il en soit ainsi. Néanmoins, ils donnent des suggestions existentielles à tous ceux et à toutes celles qui, en n'acceptant pas le monde tel qu'il est, veulent lutter pour le changer et ne sont guère disposé(e)s à vendre pour un plat de lentilles la priorité d'un engagement révolutionnaire internationaliste.

J'espère que vous aurez compris pourquoi nous avons voulu qu'un hommage à la mémoire de Pietro Tresso soit rendu dans ce camp, que vous approuverez notre choix et que vous ferez de votre mieux pour ne jamais vieillir et rester toujours jeunes ! •

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