on va la gauche en Amérique latine ?
José Martínez Cruz Nos camarades du PRT du Mexique ont, comme lors des précédentes rencontres, participé activement aux travaux du Forum de Sao Paulo, ils en proposent une première analyse.
Vil Forum de são Paulo
a Vil rencontre du Forum de sao paulo re _Porto Aleare, au Brésil, du 31 juillet au 3 aoû 1997, les représentants de 58 partis venus de 20 pays d'Amérique latine, sans compter les invités et observateurs d'Amérique latine, des Caraïbes, d'Europe, d'Afrique et d'Asie. Le Forum de São Paulo a été créé en 1970 par le Parti des travailleurs (PT) du Brésil, pour développer des alternatives au processus de globalisation, alors qu'il est plus évident que jamais qu'aucun projet politique de gauche ne peut se limiter à un cadre strictement national. 20 partis avaient participé à cette première rencontre et le Forum en regroupe aujourd'hui 120. Capitale de la démocratie
Dans une ambiance de fête suite aux progrès de la lutte démocratique marqués par les élections au Mexique avec la victoire de Cárdenas, les succès du FMLN au Salvador et de Lavalas à Haïti, le Vlle Forum a mis en évidence les différents visages de la gauche latino-américaine face aux défis des ravages entraînés par la politique néolibérale pour la majorité de la population du sous-continent latino-américain.
La tenue du Forum à Porto Alegre est significative à plus d'un titre. Désignée capitale de la démocratie lors de la rencontre Habitat Il organisée par l'ONU, Porto Alegre est gouverné par le Parti des travailleurs depuis 1989. Un des traits les plus significatifs de la gestion de cette ville tient à la mise en place d'un budget participatif, où les citoyens ont la possibilité de s'informer, de donner leur avis et de décider au sujet des principales opérations publiques réalisées dans cette ville de près d'un million d'habitants. La municipalité dirigée par le maire Raul Pont, un dirigeant connu de l'aile gauche du PT, constitue l'un des meilleurs exemples de la conception du pouvoir développée par le PT : transparence de l'information au service des intérêts de la majorité, procédures démocratiques mêlant mécanismes de démocratie participative, pluralisme et tolérance politiques.
Porto Alegre s'était vêtu de fête, alors que la majorité des moyens de communication, entre autres les chaînes de télévision, ont fait l'impasse sur l'événement, se contentant d'en relater les sujets de controverse. En ouverture du Forum se sont produites différentes manifestations politiques, auxquelles s'est associée la population de Porto Alegre, tels que l'hommage à Che Guevara ainsi que des séminaires thématiques où ont été abordées les questions suivantes : le racisme dans le monde (un appel a été lancé à la solidarité avec le continent africain et la question indigène a été étudiée dans la définition des programmes et la pratique politique des partis et des organisations politiques de l'Amérique latine et de la Caraïbe) ; les nouveaux défis des peuples indigènes face au modèle néolibéral (autonomie et autodétermination, identité culturelle, terre et territoire, droits ancestraux, états pluri-nationaux et multiraciaux, droits de l'homme) ; la question des municipalités (gouvernement local et pouvoir local dans la stratégie démocratique, populaire et socialiste, la ville comme espace de citoyenneté et de démocratie, le budget participatif, les conseils de gestion) ; les mouvements sociaux et les politiques publiques innovantes ; la question de l'environnement et l'écosocialisme comme réponse au néolibéralisme ; la réforme agraire et la résistance aux politiques néolibérales ; la culture, la démocratisation des moyens de communication ; la petite et moyenne entreprise ; le rôle des parlementaires dans la construction de politiques alternatives ; les femmes, les chrétiens, la jeunesse ; le lancement de la revue Terra du Mouvement des sans-terre (MST) et l'organisation d'une manifestation contre la condamnation de José Rainha, un dirigeant du MST condamné à 22 ans de prison dans une parodie de procès.
Les séminaires ont offert une bonne occasion de progresser dans des discussions spécifiques et de coordonner actions et mobilisations dans les luttes sociales à l'échelle continentale. Même si tous les séminaires n'ont pas connu le même succès, celui sur la question femme, entre autres, a permis d'insister sur la reconnaissance effective des questions de sexe par les partis politiques dans leur programme et leur action.
Le Forum a traité assez inégalement les débats stratégiques au sein de la gauche. D'une part, face aux progrès électoraux de la gauche, les discussions ont porté sur les responsabilités de gouvernement assumées par le principaux partis de gauche dans des villes comme Montevideo, San Salvador, Belo Horizonte, Belem et Porto Alegre, et sur le défi que représente pour Cárdenas la direction de la ville de Mexico, entre autres. L'idée que la gauche est capable de gouverner sans courir à un désastre financier ni s'enfoncer dans une impasse, conduit parfois à obscurcir les débats sur la perspective stra-
tégique de la prise du pouvoir. Il est incontestable que des expériences comme celle de Porto Alegre témoignent d'une accumulation de forces et d'expériences dans une perspective socialiste qui impulsent des processus de participation populaire et débordent les mécanismes institutionnels en mettant en cause les politiques néolibérales. Au Forum de São Paulo s'expriment aussi bien des courants qui se proposent d'agir de façon « réaliste » dans le cadre d'une globalisation acceptée impliquant structurellement de n'agir que sur le terrain des réformes, que des organisations se réclamant toujours du socialisme et de l'indépendance de classe, ne renonçant pas à la révolution tout en n'écartant pas une participation institutionnelle et s'efforçant de lier la lutte politique et la lutte sociale dans une processus d'accumulation de forces qui rende possible la modification du panorama international. Difficultés et acquis
Dans la phase actuelle, un nombre croissant de luttes des travailleurs dans les différentes parties du monde indique le niveau de résistance des peuples aux politiques néolibérales : il suffit de citer la greve en Corée, les marches d'Amsterdam, la guerre de libération du Zaïre, la grève générale en Equateur, les grèves d'enseignants en Colombie, les occupations d'exploitations et de terres par les sans-terre et sans toit du Brésil, les soulèvements en Argentine, les grèves estudiantines au Nicaragua, les actions de la guérilla en Colombie, les marche paysannes au Paraguay, la résistance de Cuba au blocus yankee, pour ne mentionner que certaines luttes.
De ce point de vue, les documents élaborés par le Groupe de travail, (l'instance dirigeante du Forum qui regroupe 12 des principaux partis et fronts parmi les organisations partie prenante) n'ont pas permis de préciser l'articulation des alternatives populaires et démocratiques au néolibéralisme avec une perspective socialiste. Il s'agit certainement de réflexions importantes sur différents aspects de la situation politique, sociale et économique l'Amérique latine, mais leur niveau de généralité a laissé sur leur faim la majorité des participants
Il est vrai que le Forum ne se définit pas comme une nouvelle organisation internationale, qui nécessiterait un plus haut degré d'accord politique et idéologique, mais l'éventail des références communes tend à s'élargir sans cesse, et cela complique la recherche d'accords au consensus, pour ne pas parler du vote des résolutions.
Au-delà des contradictions croissantes apparues dans le Forum, des différents rôles qu'on lui attribue, celui-ci demeure un espace pluriel ouvert, où la réflexion peut se développer sur les diverses situations politiques que connaissent les peuples d'Amérique latine, un lieu où s'établissent des liens, des relations et des échanges d'expériences qui ne se limitent pas aux sphères dirigeantes, mais impliquent de nombreux militants des pays où se tient le Forum, comme ce fut le cas l'an dernier au Salvador, cette année à Porto Alegre et certainement l'an prochain à Mexico où se tiendra le Ville Forum.
Le Forum revêt ainsi un caractère contradictoire, et cela pèse sur l'appréciation de ses aspects positifs comme de ses limitations. C'est incontestablement un outil forgé par des forces plurielles qui se situent sur le terrain de la lutte démocratique et populaire, mais les forces qui se définissent clairement comme socialistes n'y sont pas aujourd'hui majoritaires. Les débats qui traversent différents partis tels que le PT au Brésil, le Front élargi en Uruguay ou le PRD au Mexique se retrouvent dans le Forum, parfois de façon informelle, en parallèle des débats centraux.
Les documents du Forum servent de référence, mais ils ne constituent pas des résolutions qui auraient un caractère contraignant pour les différents partis. Ils ont donc un caractère général et cette fois-ci il a même été convenu de différer de quatre mois leur adoption, afin de constituer une commission intégrant différents partis, dont certains ne sont pas membres du Groupe de travail, pour collecter amendements et suggestions afin d'enrichir les documents. La déclaration finale a été adoptée avec des amendements significatifs quant à l'inclusion de la perspective socialiste et de la lutte anti-impérialiste, la prise en compte des questions de sexe et de la diversité des formes de lutte et de résistance au néolibéralisme.
Le document central souligne la nécessité de « créer des conditions pour universaliser les luttes des exclus d'un système qui progresse par la globalisation des puissants. » « L'objectif est une globalisation alternative de ceux d'en bas, par ceux d'en bas et pour ceux d'en bas, de nous permettre de disposer d'une énergie suffisante, de la capacité de mobilisation nécessaire, mais aussi de la flexibilité et de l'intelligence requises pour renverser intégralement l'affront que représente pour nos peuples l'internationalisme néolibéral. » Tout au long des 136 points du document sont abordés divers thèmes comme le rôle de l'État, la socialisation et le contrôle sur le patrimoine national, le rôle des nouvelles technologies, les investissements étrangers, la stabilité macro-économique et le renforcement de la monnaie nationale et de l'équilibre économique, thèmes sur lesquels il n'existe pas de consensus au sein du Forum.
Au cours du débat, ont été incorporés des éléments touchant plusieurs thèmes : les nouveaux mouvements sociaux, l'émergence des luttes indigènes et des secteurs exclus, le rôle et le poids de la dette interne et externe, la nécessité d'engager des campagnes contre le paiement de la dette, qui se traduit par une saignée des ressources et un mécanisme d'exportation nette de capitaux des pays arriérés vers les bourgeoisies financières des pays développés. Il a été demandé que le Forum joue un rôle de coordination à l'échelle continentale d'initiatives et de campagnes dans la lutte contre la répression, la militarisation, pour la libération des prisonniers politiques, l'obtention de la vérité sur les milliers de disparus politiques, le soutien au dirigeant du MST José Rainha lourdement condamné après une parodie de justice. Des débats animés
Les débats les plus animés ont eu lieu à la fin de la rencontre, à propos des organisations engagées dans la lutte armée. Cela avait commencé avec le déplorable veto du PRD mexicain contre l'invitation de Herri Batasuna en qualité d'observateur, après l'inacceptable assassinat par l'ETA de Miguel Angel Blanco Garrido. La discussion de fond sur la violence institutionnelle et les différentes formes de résistance des peuples qui refusent de se soumettre à une légalité qui ne bénéficie qu'aux puissants, cette discussion a été éludée. Même si le Forum a condamné, tardivement, le coup de force de Fujimori à l'ambassade du
Japon au Pérou, il a refusé d'intégrer des organisations comme le MRTA du Pérou ou l'organisation argentine Tous pour la patrie, ce qui témoigne de contradictions évidentes.
Des arguments formels ont été avancés : les normes de fonctionnement établies dans le Forum stipulent qu'une organisation ne peut être admise si une autre organisation du même pays, déjà membre du Forum, s'y oppose, ce qui était le cas pour l'Argentine et le Pérou. Mais ces questions devraient alors pouvoir être tranchées par le plénum en faisant prévaloir le souci de ne pas exclure d'organisation. Cette question devient de plus en plus critique car, alors qu'on multiplie les obstacles à l'intégration d'organisations engagées dans la guérilla, on constate au contraire une attitude prudente et complaisante de la part du Groupe de travail à l'endroit d'organisations comme le Parti de la libération de République dominicaine ou le PRD de Panama, ou encore le MAS du Venezuela ou le PS du Chili qui, au pouvoir, appliquent des recettes néolibérales.
La VIle rencontre du Forum est à l'image de ces ombres et lumières de la gauche latino-américaine.
Le Forum garde toute son essence progressiste en tant qu'espace pluriel de rencontre et de réflexion internationale, fait particulièrement positif à une époque de regroupement et de réorganisation des forces anticapitalistes. Pour les forces marxistes révolutionnaires, c'est un lieu de rencontre tout à fait intéressant avec les forces démocratiques et populaires, lieu d'échange d'idées et d'expériences dans un cadre pluraliste. Mais il faudrait aussi impulser un processus de rapprochement entre les organisations qui constituent l'aile gauche du Forum de São Paulo, non seulement pour y gagner en cohérence, mais pour jouer un rôle politique plus important dans les luttes qui se déroulent sur notre continent.
Le Forum trouve sa place dans un ensemble d'initiatives, comme le XIVe Festival mondial de la jeunesse et des étudiants à Cuba, les marches européennes contre Maastricht, pour l'emploi et contre l'exclusion qui ont convergé à Amsterdam, la lle Rencontre intergalactique contre le néolibéralisme qui a eu lieu dans l'Etat espagnol, ou encore les rencontres contre la dette au Venezuela et à l'lle Maurice. Ces initiatives internationales, parmi d'autres, témoignent des progrès contradictoires d'une gauche qui, au-delà de ses interrogations et de ses erreurs, commence à accumuler de nouvelles expériences, à œuvrer à la réorganisation de ses forces à l'échelle internationale aux côtés des travailleurs, des exploités, des opprimés et des exclus en lutte dans cette fin de millénaire qui agonise. •