bandes armées incontrôlées et mafieuses), ils ont finalement préféré attendre les preuves tangibles des capacités des nouveaux gouvernants. Leur coordination nationale s'est réunie pour la dernière fois à Vlore les 11 et 12 juillet et s'est séparée sans se fixer un nouveau rendez-vous.
Elle a eu pourtant le temps d'avertir que le gouvernement Nano sera jugé sur ses actes et elle a affirmé que toutes ses revendications initiales restaient entières. Et surtout, elle a préféré ne pas répondre aux nouvelles autorités qui lui demandaient déjà de déposer les armes. D'une même voix, tous les Albanais déclarent encore aujourd'hui que les armes ils ne les rendront que quand ils auront leur argent ! Une seule certitude
Il est sûrement trop tôt pour pouvoir se faire une idée claire de la tournure que prendront les événements sous le gouvernement socialiste. Mais on peut déjà être sûr d'une chose : l'effondrement économique est tel qu'aucune stabilisation — même élémentaire — de la situation n'est prévisible à moyen terme. Si on y ajoute la ferme volonté du gouvernement Nano d'appliquer intégralement tout le « programme de reconstruction » du FMI qui prévoit (en priorité) « des coupes drastiques des dépenses publiques », alors il n'est pas difficile d'imaginer ce qui peut se passer dans ce pays où le chômage atteint 80 % et où 40 % de la population vit au-dessous du seuil de la pauvreté absolue (dixit M. Nano en prononçant son discours d'investiture à la tribune du parlement).
La conclusion est donc facile : l'état de grâce ne peut pas durer éternellement. Les comités insurrectionnels qui n'ont jamais annoncé leur dissolution, soutiennent ce même gouvernement, mais d'une manière ouvertement critique. Etant donné que la marge de manœuvre du nouveau régime reste très limité malgré sa fidélité absolue à l'occident — et surtout à son parrain américain —, beaucoup dépendra de l'insistance » avec laquelle il exigera (bientôt) le désarmement des « citoyens armés ». Le dérapage autoritaire n'étant pas exclu d'avance (le FMI pose comme condition sine qua non pour tout octroi de crédit, le contrôle total du gouvernement sur tout le territoire), la société albanaise qui reste aux aguets, peut de nouveau se mettre en marche pour faire aboutir ses revendications. Et la prochaine fois, elle le fera — sans doute - avec beaucoup moins d'illusions. •
19 août 1997
Guerre totale
Par Georges Mitralias Il a suffit d'une vente aux enchères de quelques fleurons très convoités de l'industrie russe pour que vole en éclats l'« alliance des sept banques » qui a fait réélire le président Eltsine. Désormais, la lutte fratricide des nababs du régime fait rage tandis qu'au Kremlin souffle un vent de crise.
entre les dans ennemis
des barons du régime
| a grande vague estivale des privatisations russes
. laissera son empreinte sur l'avenir de la Russie à plus d'un titre. D'abord, parce qu'elle a fait émerger le groupe Onexim et son jeune dirigeant Vladimir Potanine à la tête d'un empire financier et industriel qui n'a pas son égal dans ce pays. Ensuite, parce qu'elle a fait voler en éclats l'alliance dite des « sept banques » qui a financé et soutenu par tous les moyens la réélections du président Eltsine. Et enfin, parce qu'elle a ouvert la voie aux affrontements politiques et économiques en Russie.
Presque en même temps, la convoitise du fabuleux trésor pétrolier de la mer Caspienne a provoqué une série de grandes manoeuvres géopolitiques de la part du Kremlin et de la Maison blanche, augurant mal de la stabilité d'une région du globe qui s'étende l'Afghanistan à la Turquie et de l'Iran au Caucase. En somme, l'été 1997 a vu une exacerbation des tensions tant à l'intérieur de la classe dirigeante qu'au « proche étranger » de la Russie (ses chasses gardées historiques) telle qu'on peut affirmer que désormais rien ne sera plus comme avant ! Une pieuvre nommée Onexim
En l'espace de deux semaines, le groupe Onexim et son dirigeant Vladimir Potanine ont réussi coup sur coup deux exploits historiques : ils se sont emparés de deux joyaux de l'économie russe et ont terrassé tous leurs adversaires. Le 25 juillet, ils ont emporté la vente aux enchères de 25 % des actions du géant des télécommunications russes Sviazinvest, et le 5 août ils ont remporté 38 % de Norilsk, le mastodonte du cuivre, du cobalt, du palladium et surtout du nickel russe ! Mais il y a plus. En emportant ces deux ventes aux enchères, Onexim et ses alliés russes et étrangers (dont le célèbre financier international Georges Soros qui a « oublié » très vite sa condamnation sans appel du capitalisme mafieux pour en devenir maintenant le principal partenaire étranger), ont transformé leur essai financier en « drop » politique bouleversant les rapports de forces jusqu'alors existants au sommet politique de la Russie. Ils se sont mis en position de force en vu des règlements de compte avec les perdants (dont le premier ministre Tchernomyrdine) qui sont d'ailleurs tout aussi décidés à en découdre. A l'heure du partage du grand gâteau, Vladimir Potanine et ses « nouveaux
Russes » à l'appétit insatiable risquent beaucoup, mais partent quand même favoris pour occuper le devant de la scène politique russe.
Mais revenons un peu en arrière afin de mieux présenter les acteurs, les enjeux et la violence de l'affrontement actuel L'équilibre plus ou moins instable qui régissait les rapports de forces au Kremlin depuis la réélection de Boris Eltsine, a été rompu une première fois en mars 1997 quand le clan du grand parrain des privatisations et vice-premier ministre Anatoly Tchoubaïs a reçu l'apport d'un nouveau venu aux ambitions présidentielles, le jeune protégé d'Eltsine, Boris Nemtsov. S'alliant au très populaire Nemtsov, Anatoly Tchoubaïs et ses ultra-libéraux pouvaient désormais s'attaquer au clan du premier ministre Tchernomyrdine et de ses banquiers tout puissants qui monopolisaient les privatisations et régnaient sans partage sous l'ombre d'un président russe incapable d'assumer pleinement ses fonctions.
Ce n'est pas la première fois que des clans rivaux s'affrontent à l'intérieur des murailles de Kremlin. Mais cette fois il semble qu'il s'agisse d'un affrontement qui dépasse largement les simples conflits de personnes. Son importance tient à ses enjeux qui ne sont autres que l'accaparement de leviers du pouvoir central ainsi que de secteurs stratégiques (et très juteux) de l'économie russe. C'est ainsi que les adjudications successives de Sviazinvest et de Norilsk au groupe du protégé du tandem Tchoubaïs-Nemtsov ont été perçues par leurs adversaires ligués comme une véritable déclaration de guerre. Après que Tchernomyrdine ait tenté sans succès d'annuler au dernier moment la vente aux enchères de Norilsk, et après qu'Anatoly Tchoubaïs (en vacances en France) ait éconduit les émissaires des futurs perdants, ceux-ci ont mis le feu aux poudres en déclenchant une attaque en règle contre Potanine et ses alliés. L'un après l'autre les journaux « Sévodnia » et « Nezavisimaya Gazeta » ainsi que les chaînes de télévision NTV et ORT (qui appartiennent ou sont contrôlées par les deux principaux perdants des ventes aux enchères VI. Goussinski et Boris Berezovski) ont lancé un véritable barrage d'accusations contre l'insatiable Vladimir Potanine et son mentor Boris Nemtsov.
Evidemment tout ce beau monde n'avait pas complètement tort. C'est d'ailleurs, le vénérable Financial Times qui a affirmé que « si cette adjudication (de Norilsk) avait eu lieu dans n'importe quel autre pays, elle aurait été considérée comme une honte » ! Cependant, il ne faut pas chercher les motivations de la colère de Goussinski-BerezovskiTchernomyrdrine dans la manière peu orthodoxe avec laquelle Potanine et consorts ont mis la main sur les deux fleurons de l'économie russe. Ils avaient déjà acquis dans le passé par simple décret présidentiel d'autres fleurons (par exemple la chaîne NTV) ou étaient devenus milliardaires comme l'ex-apparatchik et actuel Premier ministre Victor Tchernomyrdine dont la fortune atteint les 50 milliards de dollars ! Le grand appétit
Il faut donc chercher la source du conflit ailleurs et plus précisément dans ce que l'éditorial du Financiel Times appelle « le très grand appétit de M. Vladimir Potanine aux dents très longue » qui veut faire le vide autour de lui et de ses protecteurs. C'est ainsi que s'il est incontestable que le triumvirat Potanine-TchoubaïsNemtsov représente une génération de « nouveaux Russes » qui veulent et savent s'allier au grand capital international, il serait pour le moins inconsidéré de les présenter comme des inconditionnels d'un capitalisme « normal » face au capitalisme sauvage et mafieux de leurs adversaires. D'ailleurs, ce sont les mêmes Financial Times, Economist et Wall Street journal qui ont vite atténué l'éloge d'un Potanine ouvert à un capitalisme réglementé après la vente aux enchères tout à fait scandaleuse de Norilsk.
Quoi qu'il en soit, c'est désormais un fait que la tristement célèbre « alliance des sept banques » sur laquelle reposait la paix au sommet politico-financier du pays, a éclaté et a laissé place à une guerre fratricide et sans merci qui promet des lendemains dignes de « la nuit des longs couteaux ». Ce n'est pas évidemment un hasard si trois jours après qu'un Goussinski furieux ait déclaré publiquement la guerre à Potanine et consorts, le président du Comité des privatisations de Saint-Pétersbourg, Mikhail Manevitch, tombait sous les balles d'un tueur professionnel. Bien que des replâtrages de dernière minute ne soient pas à exclure, l'irréparable est déjà fait et tout indique que les mois à venir seront marqués par l'exacerbation de la crise au sommet. En l'absence d'une opposition digne de ce nom, les pilleurs des richesses de la Russie peuvent régler leurs différends en toute impunité. Grandes manœuvres autour du pétrole de la mer Caspienne
L'enjeu est de taille et pourrait justifier les pires folies y compris quelques petites guerres locales : la valeur des réserves énergétiques (pétrole et gaz naturel) de la mer Caspienne est estimée au moins à 4 000 milliards de dollars (d'autres estimations font état du double). Seulement il y a un problème : suite à l'éclatement de l'URSS, ce pétrole est réclamé par plus d'un pays (la Russie, l'Azerbaïdjan, le Turkménistan et l'Iran) ainsi que par les inévitables compagnies pétrolières occidentales. Mais ce n'est pas tout. Si on ajoute à ce dangereux imbroglio international la volonté de Moscou de maintenir sous influence ses « chasses gardées » traditionnelles, et les efforts américains en vue de détacher les ex-Républiques soviétiques du giron russe, alors on a tous les ingrédients d'un cocktail géopolitique
En réalité, la ruée vers l'or noir de la mer Caspienne qui a ses protagonistes (Russie et USA) et ses comparses (Azerbaïdjan et Turkménistan), a pris tout son élan la première semaine du mois d'août quand les présidents de la Russie et des États-Unis ont reçu chez eux leurs homologues de Turkménistan et d'Azerbaïdjan. L'importance de ces visites saute aux yeux : Azeri Gueidar Aliev a signé à Washington des contrats d'une valeur de 10 milliards de dollars avec les compagnies pétrolières américaines Exxon, Chevron, Mobil et Amoco tandis que son collègue turkmène Saparmourad Niazov (qui venait d'annoncer la vente publique à Houston le 3 novembre, d'un important gisement d'hydrocarbures de la mer Caspienne) a signé à Moscou l'acte constitutif de la société mixte russo-turkmène (Turkmenrosgaz). Il faut savoir que la Russie et le Turkménistan extraient ensemble plus de 60 % du gaz mondial.
A première vue rien que de très normal. Pourtant, cet intense ballet diploma-
tique commence à s'éclairer quand on sait que la visite précipitée de M. Niazov à Moscou suivit non seulement celle de M. Aliev à Washington, mais aussi l'annulation brusque du contrat — tout juste signé - entre les sociétés russes Lukoil et Rosneft et la compagnie azerie Socar. Le président Eltsine était très fâché tant de la « trahison » azerie que de l'intrusion américaine dans les chasses gardées russes. Et il n'a pas manqué de manifester publiquement sa colère. En l'espace de quelques jours, le Kremlin a essayé de renverser ses alliances : il a rompu avec l'Azerbaïdjan mais il n'a pas pu le remplacer par le Turkménistan. Détail significatif : l'accord russo-turkmène qui ne prévoit pas l'exportation du gaz en Europe, est déjà dénoncé par le Président Niazov qui déclare « sentir l'odeur des vieilles ambitions russes ».
Le premier round de la lutte acharnée pour le contrôle des hydrocarbures de la mer Caspienne s'est donc terminé par une nette victoire aux points des États-Unis et de leurs sociétés pétrolières. Ce n'est pas une surprise. Les USA gagnent sur tous les tableaux parce qu'ils disposent d'arguments de poids et font preuve d'une grande détermination. Evaluant l'importance du détachement du Turkménistan de l'influence russe, ils lui proposent de le désenclaver grâce à la construction d'un gazoduc qui transporterait son gaz en Turquie via l'Iran ! Il s'agit évidemment d'un « sacrifice » de taille quand on se souvient que le même Iran a été pendant presque 20 ans, le pestiféré de la politique étrangère américaine et que Washington n'a pas hésité il y a seulement un an, à évoquer la célèbre « Iran-Libya sanctions act » pour empêcher la société pétrolière française Total d'investir en Iran !
Encore plus édifiante est pourtant la lune de miel entre Washington et Bakou. "Oubliant" l'interdiction de l'octroi de toute aide américaine à l'Azerbaïdjan (loi dite du « soutien à la liberté » votée par la chambre des Représentants nous la pression du lobby arménien) le gouvernement américain encourage maintenant ses géants pétroliers à investir en Azerbaïdjan, et n'hésite pas à présenter son président Gueidar Aliev comme un grand démocrate ! Détail piquant : à la tête de l'entreprise de transformation de cet ex-brejnievien, putschiste et pogromiste en démocrate devenu tout à fait fréquentable se trouve la fine fleur des faucons de la guerre froide, de James Baker à Brent Scowcroft et de Zbigniew Brzezinski à Richard Armitage. Tous travaillent maintenant comme lobbyistes pour le compte de Exxon, Amoco, Mobil et Chevron. Et pendant ce temps, les Russes meurent
Comme on le voit, même les tragédies ont leurs côtés grotesques. Cependant, rien ne peut faire oublier que pendant ce beau monde du capitalisme « sauvage » et « civilisé » sort ses couteaux pour se disputer les richesses naturelles de feu l'Union soviétique, la population russe diminue à une allure effrayante ! Le phénomène est unique en temps de paix et donne la mesure des ravages provoqués depuis sept ans.
Oui, le Russe est une espèce en voie de disparition que personne ne semble disposé à protéger. Evidemment ce n'est pas un hasard que la diminution de la population russe ait commencé juste après la dissolution de l'URSS. Ni qu'elle soit proportionnelle au pillage du pays. La progression est terrifiante : tandis qu'en 1992 il y avait en Russie 220 000 plus de morts que de naissances, l'an passé le déficit était de 786 000 ! L'espérance de vie des Russes qui en 1964, avait presque rejoint celle des Américains, se trouve aujourd'hui au niveau de l'Afghanistan ou du Cambodge : 57,6 ans pour les hommes en 1994 (63,8 ans en 1990) et 71 ans pour les femmes russes en 1996 75 ans en 1990).
Plus que toutes les analyses, c'est finalement cette statistique macabre qui dévoile la réalité du passage de la Russie à l'économie de marché. La Russie, une nation en voie d'extinction ? Peut-être si on en juge par la prévision suivante : seulement 54 % des jeunes russes qui ont maintenant 16 ans atteindront la soixantaine, c'est-à-dire moins qu'à la fin du 19e siècle. L'alcoolisme - et très bientôt le Sida - font des ravages.
Les accidents de toute espèce, les suicides et la criminalité battent tous les records. La pauvreté, l'insécurité et les humiliations sapent irrémédiablement la santé physique et morale d'un grand peuple qui est au bout de ses forces. En dernière analyse, c'est ça l'envers de la médaille du grand festin que les Potanine et les Tchernomyrdine, les Exxon et les Aliev tiennent sur le corps inanimé d'une nation qui jadis osait rêver d'un monde meilleur. Dernière minute
A l'heure où nous bouclons cet article, les rebondissements spectaculaires se succèdent en donnant l'impression que le conflit initial se transforme en lutte pour le pouvoir entre les numéros un et deux du Kremlin. En effet, après deux semaines de « réflexion », le président Eltsine a rompu son silence pour lancer une attaque virulente contre ceux qui spolient les biens publiques. D'abord, il a condamné les organisations des ventes aux enchères de Sviazinvest et Norilsk et a prévenu les intéressés que « de tels scandales ne vont plus se répéter », avant de conclure en promettant de revoir complètement la législation régissant l'adjudication des grandes entreprises publiques.
Trois jours plus tard (19 août), son dauphin Boris Nemtsov contre-attaquait en faisant l'éloge de la vente aux enchères de Sviazinvest et de Norilsk ! Après avoir souligné qu'en Russie « est maintenant en cours la transition du capitalisme sauvage des gangs, où les règles sont dictées par ceux qui essayent de contrôler la propriété de l'État, à une situation où les règles seront dictées par l'État », B. Nemtsov a sommé son ennemi et magnat Boris Berezovski de démissionner du poste de vice-président du Conseil de sécurité : « il est inexcusable de combiner les affaires avec la direction de l'État », a-t-il affirmé avant de faire remarquer que Berezovski exploitait sa position pour faire main basse sur les biens publics
Désormais, il n'y qu'à attendre la suite des événements, qui promet d'être saisissante. L'automne moscovite sera sûrement très chaud. •