I- Les mythes par nature sont éternels, ils résistent à l'écoulement d'un temps qui ne semble pas les affecter ; ils se meuvent dans l'espace des demi vérités, ils recouvrent des versions simplifiées plexes, ils peuvent se résumer en deux mots qui ne seront pas forcément les mêmes ou peuvent être contés mille et une fois des jours entiers.
Les mythes véritables traversent d'ordinaire les classes, ils vont du foyer paysan à la table de café universitaire et ne racontent pas toujours la même histoire. Au-delà de leur message centrai, les versions diffèrent, les morales se distinguent.
Les mythes tendent à s'embellir, dans la mémoire des porte-parole du mythe, les heures qu'a duré l'opération s'allongent, l'improbable sourire s'affirme, la phrase se fait plus sûre. En leur compagnie s'installe la magie.
Les mythes sont la propriété des sociétés. Ils sont là pour les aider à édifier des petits bouts d'utopie, à produire des vies de saints, des images, des références, des styles d'action, une morale, à les taire adopter.
II- Ernesto Guevara est mort il y a trente ans. Nous savons aujourd'hui qu'il a été capturé incidemment alors qu'il se repliait blessé à la jambe droite, son fusil hors d'usage, accompagné par le mineur Willi Cubas qui a crié aux soldats : « C'est le Che et vous devez le traiter avec respect!»
On a dit et répété comment il a été conduit au hameau de la Higuera, enfermé dans une pièce exiguë de l'école à côté des cadavres de ses deux camarades ; comment durant une longue après-midi et une plus longue nuit encore il a conversé brièvement avec plusieurs soldats, avec l'institutrice à qui il a fait remarquer la faute d'orthographe d'une phrase écrite au tableau ; comment il a été humilié par un sous-officier qui a voulu lui tirer la barbe et qu'il a repoussé d'un coup de pied.
Nous savons qu'il a passé la nuit dans cette pièce assis par terre et que l'épouse du télégraphiste lui a offert de la soupe, qu'on lui a rendu une de ses pipes et qu'il comme le che» a défait une cigarette Astorga pour en fumer le tabac.
On a pu savoir qu'en ce matin du 8 octobre un agent de la CIA s'est présenté à lui et que le Che la insulté. Nous savons que cet agent, d'origine cubaine, a photographié son journal à l'extérieur de la maison du télégraphiste et a envoyé un message chiffré à Santa Cruz, transmis immédiatement à Washington.
On peut reconstituer avec marge d'erreur la liste des généraux boliviens qui ont pris la décision de le tuer (Ovando, Torres, Lafuente, Ardiles, Vásquez Sempertegui, Barrientos), nous connaissons même le texte du message codé qui a transmis au colonel Zenteno l'ordre de l'assassinat : « Saluez
Nous avons des témoignages de chaque heure que le Che a passée dans cette pièce, des dizaines de télégrammes et de radiogrammes émis de la Higuera, des conversations, de l'aspect du Che ; nous connaissons même la photo que Rodriguez, le cubain de la CIA, a prise de lui au matin du 9 octobre (une crinière de cheveux enchevêtrés, une sorte de désolation amère au visage, la barbe sale, les yeux rapetissés par l'épuisement et le sommeil); nous savons même les réactions de la Maison Blanche, les intelligence mémorandum de la CIA, les rapports de l'ambassadeur Henderson, les notes qu'il transmettait à Lyndon Johnson.
Nous savons le nom du sous-officier Mario Terán et pourquoi et comment il est entré vers midi ce matin du 9 octobre 1967 dans l'école et a déchargé une rafale de mitraillette en réponse à la phrase que presque trente après on prête au Che : « Tire, lâche qui vas tuer un homme. » (« Quand je suis arrivé le Che était assis sur le banc. En me voyant il a dit : vous êtes venu me tuer. Je n'osais pas tirer et l'homme m'a dit alors : restez calme, vous allez tuer un homme. Alors j'ai fait un pas en arrière, vers le seuil, j'ai fermé les yeux et j'ai tiré la première ratale. Le Che est tombé sur le sol, les jambes brisées, il s'est tordu et a commencé a perdre beaucoup de
Paco Ignacio Taibo // nous a chaleureusement accueillis lors de notre venue à Mexico pour le congrès de fondation du Front zapatiste de libération nationale.
Manifestement insatiable, le verbe piquant, la répartie volubile, écartelé entre mille sollicitations aux quatre coins de la planète pour célébrer le 30ª anniversaire de l'assassinat du Che et assumer son rôle de proche conseiller de
Cuauhtémoc Cardenas, il a trouvé le temps de nous accorder une interview et de nous confier l'article que nous publions ci-contre.
Par
Paco Ignacio Taibo II sang. J'ai repris mes esprits et j'ai tiré la deuxième rafale qui l'a atteint à un bras, à une épaule et au cœur. ») Nous savons qu'ils avaient proposé à Terán, pour prix de l'exécution, une montre et un voyage à
West Point qu'ils n'ont jamais honoré.
||- Aujourd'hui encore on raconte à
Cochabamba, en Bolivie, que « la nuit, Che
Guevara, et Coco Peredo à ses côtés, passent à cheval sur de grandes mules, des mules gigantesques, le mauser à la main, et qu'ils gagnent Peñones, Arenales et
Lajas, Los Sitanos, Loma Larga et Piraymirí, jusqu'à Valle Grande ».
Un adolescent de mes amis me raconte qu'il a placé un poster du Che dans la salle de bains de sa maison, pour que son père, un député du parti réactionnaire mexicain, quand il se rase le matin, voie le
Che et se coupe.