Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER

Quatre enquêtes autour d'une légende

· Inprecor n° 417, octobre 1997 · p. 9-10 · 1 966 mots

URSS et Russie Cuba Pérou et Bolivie

Le Che:

quatre enquêtes autour

J d'Ernesto Guevara sans écrir en même temps l'histoire de la révolution cubaine ? Quand, comment et pourquoi s'est nouée la tragédie ? Pourquoi le mythe ? A des titres divers, Paco Ignacio Taibo II, Pierre Kalfon, Jon Lee Anderson et Jorge Castañeda ont fait œuvre d'historiens. Mais l'histoire cubaine est opaque. De nombreux textes du Che restent inconnus, notamment ceux écrits après son départ.

lil est difficile de restituer ces années 1960 que cette fin de siècle a pris à contrepied. Le conflit sino-soviétique et le rôle de l'URSS stalinienne commencent seulement à être entrevus. L'ouverture partielle des archives à Moscou ou Washington ont facilité les recherches d'Anderson et de Castañeda. Anderson a bénéficié de l'appui d'Aleida March, la compagne du Che, et d'une présence prolongée à Cuba. Avec l'effondrement de l'URSS les langues se délient, les bouches s'ouvrent. Le guerrillero

Le Che émerge victorieux de la Sierra Maestra, auréolé d'un énorme prestige : celui d'un Argentin venu combattre pour la libération d'une terre étrangère où il a fait preuve de capacités militaires et politiques exceptionnelles.

Taibo Il restitue magistralement l'épopée de l'Escambray, la prise de Santa Clara, qui provoque la chute de Batista : le stratège argentin encercle la ville et s'en empare. Il n'y avait jamais mis les pieds auparavant. Il réussit cet exploit grâce à l'unité qu'il sait imposer entre les organisations de la province de Las Villas. Il y fait preuve d'un talent de négociateur d'autant plus remarquable qu'il est étranger et qu'il est en terrain miné : le 26 Juillet est divisé, le Directoire révolutionnaire a éclaté.

A la fois stratège, idéologue et dirigeant politique, il incarne une figure particulière dans la Révolution : intellectuel et homme d'action. Hétérodoxe, hérétique, non conformiste, irrévérencieux, tel est et sera d'une légende * * pagne » affirme-t-il. Pierre Kalfon montre très bien comment il a créé dans la Sierra Maestra un territoire libéré avec un « hôpital de campagne », une école, un journal El Cubano libre , une station de radio, Radio Rebelde. « Peu à peu les guajiros (paysans) ont vaincu leur effroi et ont commencé à rejoindre les rebelles...A mesure que la guerrilla d'extraction citadine est devenue paysanne, les paysans eux se sont transformés en guerrilleros » rappelle très justement P. Kalfon (p. 212).

Mais le Che relativise l'importance des luttes urbaines et se méfie de leurs dirigeants. La lecture des quatre ouvrages concorde : sa méfiance à l'égard de la direction urbaine du Mouvement du 26 juillet (M-26-7) est politique. L'aile droite du mouvement y est fortement représentée Dénonçant son opportunisme, le Che la critiquera avec virulence et poussera à la concentration des pouvoirs dans les mains de F. Castro. Il sous-estime ainsi le rôle fondamental des réseaux d'appui urbains à Santiago dirigés par Frank Pais après le débarquement du Granma. Décimée à son arrivée en Décembre 1956, la guerrila n'a sans doute survécu que grâce à cette aide : dès les premières semaines de 1957, des dizaines de renforts gagneront la Sierra Maestra. Il n'y aura rien de semblable en Bolivie bien au contraire.

Déjà, la légende se propage. || lit Goethe, Victor Hugo, Pablo Neruda. « On le craint parce que c'est un chef exigeant et rigoureux, mais on le respecte parce qu'il est juste et ne s'accorde aucun privilège » (Kalfon p. 207). En 1960 le Time le présente comme le « cerveau » de la révolution (1), son rôle politique est en effet décisif

Quatre biographes, deux mexicains, un français, un américain. Une figure singulière, un chant funèbre, une histoire

- l'Histoire - Si difficile à reconstruire et qui n'a pas encore livré ses mystères. Le destin du Che, son sort tel qu'il se joue à

La Havane en 1964 et

1965 sont encore un secret d'Etat.

Par

Janette Habel

Pierre Kalfon, Che : Ernesto Guevara, une légende du siècle, Seuil, Paris,

1997, 628 p., 148 F

Paco Ignacio Taibo II, Ernesto

Guevara, connu aussi comme le Che,

Métalie/Payot, Paris, 1997, 796 p., 195 F.

Jorge I. Castañeda, La vida en rojo,

Espasa, 1997, Buenos Aires, 540 p

(à paraître en septembre aux Editions

Grasset).

Jon Lee Anderson, Che Guevara, A

Revolutionary Life, Bantam Press,

Londres, 1997, 814 p.

après la prise du pouvoir. Ce jugement est confirmé par Fidel Castro : « Le Che était d'un point de vue théorique plus formé que moi, c'était un révolutionnaire plus avancé que moi » dira-t-il (2).

L'itinéraire intellectuel

Autrefois peu connu, l'itinéraire intellectuel d'Ernesto Guevara est restitué par les quatre biographes de manière similaire pour les premières années mais ils divergent ensuite. On sait maintenant comment

— sous l'impact des révolutions bolivienne et surtout guatémaltèque — il rejoint le marxisme, sans jamais avoir été membre d'un parti communiste

* Cet article est repris de la Quinzaine littéraire, nº719, 1-15 juillet 1997.

1) P. Kalfon p. 293

2) J. Castañeda p. 113

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Il se rapproche ainsi du vieux PC cubain (le PSP) dans la Sierra Maestra, il voit dans ce parti un allié contre l'aile droite du 26 juillet et se lie à Raoul Castro issu de la jeunesse communiste. Mais le PSP cherchera très vite à conquérir l'hégémonie dans le nouveau parti que F. Castro veut construire. Profitant de la faiblesse du M-26-7 attaibli par ses divisions, les vieux staliniens croient leur heure venue et s'emparent des postes clés du nouveau parti. « Escalante commença à occuper toutes les positions importantes...Certains vieux cadres commencèrent a occuper des postes de direction et à jouir de nombreux privilèges : belles secrétaires, Cadillacs, air conditionné. Ils s'y habituèrent très vite ; ils préféraient garder les portes fermées pour jouir de l'air conditionné, en laissant la chaleur cubaine à l'extérieur. Là où attendaient les ouvriers, dehors », commentera le Che (3). Jorge Castañeda montre bien comment cette crise dite du sectarisme va influencer son jugement sur l'URSS.

Il prendra peu à peu ses distances avec le modèle soviétique sous l'impact de ses voyages en URSS et en Europe centrale. Après la crise des fusées, il est indigné par le comportement des Soviétiques qui violent allègrement la souveraineté cubaine. Cette indignation ne fera que se renforcer lorsque, de par sa responsabilité dans la conduite des affaires économiques, il sera confronté aux pratiques commerciales de Moscou, à l'arrogance et à l'incompétence de ses fonctionnaires, a leur volonté d'hégémonie. Il met en cause les rapports de l'URSS avec les pays du tiers-monde dans son discours d'Alger. L'éthique du pouvoir

L'exercice du pouvoir et les choix économiques dramatiques auxquels l'ile est controntée après la rupture avec Washington vont changer les rôles.

Le Che désormais ministre est un dirigeant austère, ascétique, discipliné, animé d'une exigence éthique dans l'exercice du pouvoir que sont loin de partager ses compagnons de la Sierra. Sa personnalité iconoclaste et son non conformisme soulignés par Jon Lee Anderson choquent les apprentis bureaucrates. « L'Argentin », comme diront certains, « es un pesado » (un emmerdeur), il dérange. Ses méthodes de direction sont aux antipodes de celles de Fidel comme le rappelle Anderson. Son intransigeance gêne : il est peu enclin à la diplomatie, entendue comme l'art de la real politik et de l'opportunisme. De cette intransigeance Castañeda fournit une « explication » psychologique (les asthmatiques selon lui ne supporteraient pas les situations ambivalentes !).

Les tensions vont se développer dès 1962 avec l'apparition des difficultés économiques. Sa rigueur le conduit à émettre des jugements lapidaires sur l'économie : il dénonce l'existence « d'une crise de la production », jugement que F. Castro contredira aussitôt (Castañeda p.272). Il est le seul à maintenir ses positions face aux impulsions de Fidel. Il s'agit là des prémisses du débat public qu'il va impulser sur les priorités et la stratégie de développement de l'économie.

C'est sur ce plan que l'approche des différents auteurs est la plus réductrice. Elle témoigne d'une incompréhension des propositions de Guevara assimilées à un totalitarisme qui s'ignore ou à un volontarisme inopérant (Castañeda parle de « fondamentalisme » !) et Taibo le juge prisonnier « d'un marxisme néanderthalien » ! Les idées du Che ne sont certes pas exemptes d'erreurs, sa pensée était en pleine évolution. Mais au delà du débat sur la loi de la valeur, l'essentiel est ailleurs : il est engagé dans une critique radicale du socialisme bureaucratique, à la recherche d'un modèle alternatif dont « l'homme nouveau » (en réalité le dirigeant nouveau) n'est qu'une ébauche imprécise, la recherche d' un pouvoir éthique et humaniste

Mais ses thèses sont écartées. Le rapprochement économique avec Moscou rend sa position de plus en plus aléatoire et le fragilise. Il est accusé de maoïsme (le conflit soviétique est à son paroxysme) et de trotskysme au point qu'un traducteur, agent du KGB, aurait été chargé par Moscou de surveiller ses faits et gestes, affirme Castañeda. Le discours d'Alger consacre cette rupture. Désormais « le Che sait qu'il est devenu un handicap pour Fidel dans les rapports avec les Soviétiques » souligne J. L. Anderson (4). Il doit partir. La souricière bolivienne

Pourquoi et dans quelles conditions le Che va-t-il au Congo d'abord, en Bolivie ensuite, et comment expliquer les circonstances de sa disparition ? A cette question P.Kalfon, Anderson et Castañeda apportent des réponses convergentes. En consultant les archives soviétiques et américaines Castañeda a accumulé une connaissance approfondie des rapports entre Moscou et La Havane. Anderson a eu accès à d'importantes informations cubaines. Il affirme que le départ au Congo aurait été décidé par F. Castro, un choix jugé moins délicat que l'Amérique latine car l'URSS appuie à l'époque les rebelles congolais. Le leader cubain aurait d'ailleurs informé Moscou. Après l'échec africain, c'est encore le leader màximo qui aurait organisé l'expédition bolivienne avec « l'appui » qui se révèlera fatal de Monje, secrétaire du PC bolivien. A ce propos Anderson s'appuie sur un témoignage d'une grande importance : il s'agit du préambule original du journal de Pombo (5) jamais publié auparavant mais qu'il reproduit. Pourtant selon la version officielle c'est le Che lui-même qui aurait pris la décision. Or la Bolivie se révèle être une véritable souricière. L'appui promis par Monje sera inexistant (Monje dément s'être engagé avec F. Castro et accuse ce dernier de l'avoir trompé, mais que vaut la parole de Monje ? ). Les réseaux urbains seront démantelés par la CIA dont Castañeda révèle qu'elle les avait intiltrés depuis le début. Plus grave, Castañeda affirme que le Che ignorait avant son départ de La Havane l'opposition de Monje à la guerrilla (p 413), opposition qui aurait été connue de F.Castro et de Pineiro (6).

Les Soviétiques, informés de la présence du Che en Bolivie, auraient menacé La Havane de suspendre leur aide en cas d'intervention pour sauver le Che. Désormais totalement isolé, il est condamné. Ceci expliquerait non seulement l'abandon de la guerrilla mais le retrait de La Paz de Ivan, seul agent de liaison avec Cuba, et le blocage dans l'ile des renforts prévus. Enfin Castañeda s'interroge : pourquoi la présence du Che en Bolivie - connue par les Américains - n'est-elle pas rendue publique? On imagine dans l'ambiance de l'époque la mobilisation internationale qui en aurait résulté pour sauver Ernesto Guevara

Trente ans après les mystères demeurent. De ce faisceau de complots obscurs émerge la figure du Che. Non pas « icône culturelle » comme l'écrit l' auteur de L'utopie désarmée (7) mais rieur austère, rêveur lucide, révolté méthodique, en un mot briseur d'icônes. • 3) Cité in J. Castaneda p. 263 4) Jon Lee Anderson p 677 5) L'un des 3 survivants cubains de la guerrilla bolivienne avec « Benigno » qui s'est exilé à Paris (Anderson p 680) 6) Responsable des services secrets cubains pour l'Amérique latine dont le Che se serait méfié cf Anderson (pp. 545-548-549) 7) De J. Castañeda. Il s'agit d'un bilan critique des guerrillas latino-américaines.

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