- une critique de gauche -
On va LETA?
Par
Joxe Iriarte « Bikila » et losu Perales
Le 13 octobre s'est ouvert à Madrid le procès des 23 membres de la direction de Herri
Batasuna (HB) accusés de « collaboration avec l'ETA » pour avoir diffusé un film vidéo mettant en scène l'ETA et qui rendait publiques ses propositions de négociations. Ce procès indépendamment de ce que nous pensons des méthodes de
PETA et de la politique d'HB, est très dangereux et constitue une véritable atteinte à la liberté d'information.
Nous publions ci-dessous un article qui revient sur la politique de l'ETA face à l'évolution du conflit en Euskadi.
- à Ermuna, NDLR) Miguel Angel Blanco aux mains de l'ETA a provoqué des manifestations de protestation où se sont retrouvés, comme jamais auparavant, des adversaires et des partisans de la peine de mort, des gens hostiles et des gens favorables au peuple basque, des démocrates affirmés et des franquistes recyclés et tout un ensemble de passions bonnes et mauvaises. L'ETA a eu l'honneur de rendre possible que des valeurs de nature différente s'unissent dans un sentiment d'écœurement et le désir de mettre fin à la violence par une sorte de rébellion encouragée par les médias d'inspiration « espagnoliste » et dont s'est emparé un parti gouvernemental à orientation autoritaire qui, dès le début sous pretexte de ne pas céder au chantage, a esquissé un scénario qui avait besoin du sacrifice de Blanco.
Le Parti populaire (PP), en interprétant à sa façon la mobilisation populaire anti-ETA, est en train de prendre des initiatives policières dangereuses. Sa lecture de la nature du phénomène ETA rejette toute dimension politique en le réduisant à un problème criminel qui ne saurait être l'objet d'aucun dialogue ni négociation.
Il est important de répéter que la responsabilité principale de ce qui se passe en Euskadi incombe aux forces politiques qui ont négocié avec le franquisme une transition marquée par un déficit énorme de démocratie. Les forces politiques et la société espagnole n'ont pas encore voulu reconnaître formellement le fait de la différence des nationalités, ni même la donnée tout à fait élémentaire que la souveraineté de toute nation réside dans chaque peuple. La constitution espagnole ne résout pas la question nationale : elle est même une insulte aux sentiments nationaux. L'Espagne indivisible et sauvegardée par l'armée sera toujours une source de conflits.
Il est regrettable que la critique vis-àvis de l'ETA nous amène à oublier les valeurs que nous devons défendre, dans n'importe quelle circonstance, d'un point de vue de gauche. Il s'agit, en fin de compte, de comprendre un phénomène complexe qui provoque des souffrances, enflamme des passions, suscite des polémiques et mobilise des forces multiples, mais qui n'est que rarement l'objet d'une réflexion visant à le surmonter.
L'ETA a été et reste, qu'on le veuille ou non, un phénomène politique et social, qui doit être abordé comme tel si on veut trouver une solution au conflit qui le nourrit. L'évolution du conflit
La transition de la dictature à une prétendue démocratie a comporté une grande frustration pour des secteurs importants du peuple basque. Loin de les conduire au désenchantement et à l'apathie, cette frustration les a poussés à continuer leur lutte. Tout au long de la période qui inclut aussi bien l'approbation de la Constitution espagnole et des Statuts de l'autonomie que les années de l'institutionalisation, il y a eu une convergence des éléments suivants :
• une crise d'identification avec l'État d'une grande partie de la société basque ;
• un impact social mobilisateur de la crise économique ;
• une instabilité des Statuts d'autonomIe;
• des mobilisations sociales et politiques puissantes ;
• une forte conscience anti-répression.
Dans ce magma, l'ETA a trouvé une source importante de force et de légitimité qui allait beaucoup plus loin que sa force militaire et que le poids de Herri Batasuna dans la société. Il s'agissait de sa capacité de déstabiliser la situation, d'une force lui permettant de faire évoluer favorablement certaines luttes, de sa représentativité en Euskadi et hors d'Euskadi, même si on ne partageait pas toutes ses formes de lutte et si on critiquait leurs aspects les plus discutables. Bref, l'ETA était dépositaire de la rage et du refus pro-
voqués par une réforme politique négociée avec le franquisme.
A l'heure actuelle, malgré la persistance de foyers conflictuels, nous assistons à une atténuation de ces contradictions.
Malgré tout, la stabilité institutionnelle est en train d'obtenir un consensus au sein de secteurs importants de la population. La conviction que l'Etat de droit, bien qu'imparfait, permet d'exprimer les revendications nationales par des moyens pacifiques, a gagné du terrain au cours des dernières années au détriment des conceptions de rupture pour ne pas dire favorables au recours à la violence. Par ailleurs, les conflits qui ont éclaté en Europe orientale, notamment la guerre dans l'ex-Yougoslavie, ont inversé l'effet, presque contagieux dans le passé, en faveur des causes nationales face à l'État. Contrairement au passé, l'État est vu sous un jour plus favorable et le nationalisme est considéré sous un angle hypercritique, ce qui oblige les nationalistes modérés à se démarquer beaucoup plus de ceux qui ont recours à des moyens violents.
Il faut y ajouter une conscience accrue du fait que les formules traditionnelles pour résoudre les situations d'oppression nationale (autodétermination, tédération, indépendance) comportent plus de difficultés qu'on ne le pensait auparavant, notamment dans les cas où, à cause d'une hétérogénéité ou pluralité nationale, il n'y a pas d'unanimité au sein du sujet national qui veut exercer son droit à l'autodétermination. En outre, l'émergence du Pacte Ajuria-Enea introduit dans la nation basque elle-même une division sociale différente du passé
Aujourd'hui, bien qu'il existe un contentieux entre l'Euskadi et l'État, ce que reconnaît le Parti nationaliste basque (PNV) lui-même, la division se produit, en fait, entre « violents et démocrates » selon une version et entre « abertzales (patriotes) conséquents et l'ensemble des traîtres et des espagnolistes » selon l'autre version.
La lassitude face à la persistance d'un conflit dont on ne voit pas la fin, avec toutes ses conséquences mortelles et le climat d'affrontements et de souffrances, pèse sur tout cela. Mais au lieu de jouer contre l'obstination et le refus de comprendre de l'État véritable responsable de ce qui se passe, cette situation nourrit une hostilité envers l'ETA considérée de plus en plus comme l'agresseur. Le changement d'époque pèse aussi : les avant-gardes armées qui ont joué un rôle important dans une phase précédente, sont en train de disparaître à l'échelle planétaire (même s'il y a des exceptions honorables comme l'EZLN qui ont peu à voir avec d'autres modèles). Dans la plupart des cas, la lutte armée est considérée, au mieux, comme un produit d'un passé qu'il faut surmonter par des négociations et non comme un chemin du futur ou une stratégie d'émancipation. Comment l'ETA réagit-elle face à cette nouvelle situation?
Dans sa longue histoire, l'ETA a adopté des stratégies différentes, toujours en rapport étroit avec l'évolution politique. Après avoir abandonné assez rapidement une stratégie de « guerre populaire » inspirée par les exemples du Vietnam et de l'Algérie, elle a prôné la spirale bien connue action-répression-action : chaque action armée provoque une réaction de la part de l'État, une répression aveugle et généralisée qui pousse le peuple à se soulever et justifie une action armée de plus grande envergure. Aussi longtemps qu'il existait une dictature, une telle théorie paraissait se baser sur la réalité, le prestige de l'ETA augmentait et le régime s'affai-
La transition a mis fin à cette dynamique et l'ETA s'est convaincue que sa capacité politique et militaire avait des limites et il était donc possible d'envisager une solution négociée (correspondant à une étape démocratique bourgeoise). Depuis lors sa stratégie a consisté à frapper et frapper dans le but de rendre la situation politique intenable et d'obliger l'Etat à négocier l'alternative KAS. Dans la mesure où la situation politique continuait à être instable, Herri Batasuna se développait et le nationalisme de droite était pris en tenaille. Cela donnait une crédibilité à la stratégie adoptée. Les conversations d'Alger
En 1987, à la veille des négociations d'Alger (1), le climat social était devenu suffisamment stable. Le PSOE gouvernait sans problèmes grâce à une situation économique favorable. Toutefois, dans la perspective d'intégration européenne, il était préoccupé par le maintien du foco ETA et les résultats obtenus par Herri Batasuna aux élections européennes C'est dans ce contexte qu'il a fait pour la première fois un effort sérieux pour esquisser un accord.
On ne connaît pas encore complètement les raisons de la rupture qui s'est produite. Certes, il y a eu un blocage de la part des secteurs les plus durs du PSOE qui étaient sous la pression des appareils de l'Etat. Mais ce fut aussi, paraît-il, une réaction de principe de la part de la direction exécutive de l'ETA, peu habituée à aborder des problèmes de ce type, qui a amené à la rupture des conversations
S'ouvre alors une nouvelle période L'ETA mise presque exclusivement sur sa force militaire (sans se soucier des répercussions de la nouvelle vague d'actions armées sur l'attitude de ses alliés et sympathisants dans l'Etat espagnol et notamment en Catalogne). Elle utilise des méthodes nouvelles, comme les voitures piégées, qui visent à frapper les forces de répression de l'État, mais ont des effets incontrôlables sur les populations civiles. L'objectif non avoué est de provoquer dans la société un état d'angoisse favorisant les négociations. Le cas de Hipercor (attentat réalisé devant le supermarché catalan Hipercor en 1987, NDLR) est symbolique en la matière avec un résultat désastreux pour la solidarité.
Cette campagne, qui aurait dû culminer lors des Jeux olympiques à Barcelone en 1992, se conclut par un échec. Grâce à l'opération combiné de Bidart, le gouvernement désarticule la direction effective de l'ETA et tout espoir de règlement disparaît. C'est alors que, parallèlement au rejet du dérapage « militariste » de la stratégie de négociation, surgissent les premières organisations pacificistes anti-ETA et se concrétise le Pacte Ajuria-Enea (pacte civil contre la violence de l'ETA, NDLR), un acte institutionnel visant à créer un front citoyen opposé à l'ETA. Si ce front introduit des nuances de différenciation par rapport à la politique désormais purement policière de l'Etat, il renforce, de fait, la volonté d'opposition à l'ETA. Il réussit pour la première fois à se lier à un mouvement en gestation décidé à affronter l'ETA et le mouvement national de libération 1) En 1988, l'ETA et une délégation du gouvernement espagnol ont conclu un protocole d'accord pour ouvrir des négociations. Le gouvernement a unilatéralement modifié certaines parties du protocole et l'ETA a rompu les relations.
basque dans les rues.
Au cours des dernières années si décisives, un autre facteur s'impose sur la scène politique : l'Ertzantza (la policie autonome basque, NDLR). C'est la conséquence aussi bien de l'engagement croissant du PNV dans le maintien de la stabilité de l'État que des besoins d'un pouvoir propre du PNV lui-même, sans lequel les Statuts perdent de leur valeur. Il faut ajouter la prétention de faire de l'Ertzantza une police à part entière s'affirmant par rapport aussi bien aux forces de répression de l'État qu'à la subversion personnifiée par l'ETA. L'Ertzantza aura avec l'Etat un conflit d'espace qui trouve une solution au fur et à mesure qu'elle s'étend à tout le territoire de l'autonomie. Mais avec l'ETA il s'agira d'un conflit dans la rue qui amènera à des affrontements lors de toute manifestation de solidarité avec l'ETA et le MLNV. Donc l'ETA doit désormais faire face à l'action combinée de l'État central et à la variante autonome dirigée par des nationalistes bourgeois. Après Bidart, la stratégie de la tension
A la suite du coup essuyé, l'ETA entre dans une phase de précarité militaire et Herri Batasuna fait des efforts pour s'adapter idéologiquement à la nouvelle situation déterminée par la chute des pays de l'Est. C'est une époque d'ouverture certaine, à l'intérieur et à l'extérieur. El Urrats Berri, les rencontres de Algorta, le feu vert à Elkarri vont dans ce sens. Mais le tournant ne dure pas beaucoup.
La conviction que l'État n'a aucune intention de faire des concessions et que l'apparition du pacifisme azur dans les rues lui enlève l'exclusivité du protagonisme sur ce terrain, pousse l'ETA à miser sur l'activité militaire en multipliant les cibles (couches politiques, juges, tous ceux qu'on peut considérer comme des gens qui soutiennent l'État). On en revient à des interventions du type d'avant Bidart (voitures piégées, attentats contre des supermarchés, etc.). L'idée qui prévaut est que la meilleure défense est l'attaque. Il n'y a pas de place pour les nuances : les positions critiques sont combattues comme liquidationnistes. Il en découle un repli sur soi, une accentuation du dogmatisme idéologique, des manifestations d'intolérance face à certains secteurs de l'opposition. C'est une philosophie d'« affrontement national » dans une société où seule une minorité voit les choses ainsi
On abandonne en même temps la lutte pour élargir son influence sociale, pour briser le siège par l'Etat : on privilégie la consolidation de son propre camp, conçue comme cohésion interne, attitude ferme et activisme permanent. La conséquence en est que l'ETA devient de plus en plus minoritaire. L'existence de milliers d'inconditionnels ne résout pas le problème d'une solitude croissante.
A l'heure actuelle il n'y a pas en Euskadi des affrontements ethniques, ni une polarisation de classe extrême, ni des enjeux qui poussent des secteurs très larges de la populations à s'opposer aux pouvoirs étatiques et économiques. En outre, la société réagit de plus en plus à l'idée que du sang soit versé pour des raisons politiques. Il y a, bien sûr, une manipulation de l'opinion publique. Toujours est-il que la dynamique réelle de l'ETA se heurte aussi à des valeurs et à des idées qui existent dans des secteurs larges de la gauche sociale et dans les nouveaux mouvements favorables à des formes de désobéissance civile. Impulser la négociation
Nous ne sommes pas contre la violence par principe, elle peut être, dans plusieurs cas, nécessaire ou, du moins, inévitable. Notre avis est qu'il faut y mettre fin par une négociation digne dans le cadre d'une situation bloquée de laquelle aucun secteur de la gauche ne peut tirer des avantages.
Il ne s'agit pas de soulever le problème d'une légitimité plus ou moins grande de l'ETA. Nous n'estimons pas non plus que le système existant soit si démocratique qu'on doive lui concéder la paix politique Notre attitude est inspirée par le fait que la tendance pour la lutte armée telle qu'elle existe, a beaucoup de négatif ; qu'elle occupe un espace excessif non seulement social et politique, mais aussi intellectuel ; qu'elle nourrit une culture cuirassée, marquée par le dogmatisme ; qu'elle construit une pensée sectaire ; qu'elle a perdu politiquement la bataille de l'opinion publique et même si elle pouvait atteindre ses buts, ces fins seraient terriblement compromises par les moyens utilisés. Nous voulons que cessent les souffrances de tant de gens : prisonniers, exilés, leurs familles et victimes des deux côtés.
La lutte contre l'État bourgeois et contre le néolibéralisme, la lutte nationale elle-même, d'inspiration émancipatrice et internationaliste, la bataille pour la défense de l'environnement, l'opposition au racisme, la guerre contre la pauvreté et l'exclusion, l'effort constant pour diffuser les idées d'insoumission et d'antimilitarisme etc. exigent un nouveau discours. Tout reste encore trop ancré dans ce qui est vieux et marqué par un vieux style. Mais le renouveau de la gauche basque est entravé par une lutte armée liée à des idées, des concepts et des valeurs nés dans une période de résistance à la dictature. Ce qui est vieux pèse beaucoup trop
Nous n'affirmons guère que l'arrêt de la lutte armée comportera nécessairement un renforcement ou une refondation des mouvements sociaux et de la gauche, plus en général en terme d'idées et de poids social. Est-ce que quelqu'un peut savoir comment les choses iront demain ?
Tout en étant conscients des vertiges qu'une solution négociée pourrait provoquer, nous y sommes favorables. Nous estimons qu'elle est nécessaire, indépendamment des pertes et des profits. Nous souhaitons un engagement plus important de la part de tous ceux qui croient, comme nous, dans un mouvement civique pour la négociation politique entre l'ETA et le gouvernement et souhaitent un débat authentique sur ce qui doit représenter une issue démocratique. •
Erratum
Un malencontreux saut de ligne a dénaturé le début de l'article sur la conférence antisioniste de Bâle, publié dans notre précédent numéro. Les organisateurs de la conférence étaient les groupes suisses Association Suisse-Palestine Association pour l'Union entre les Peuples Juif et Palestinien et Sozialistische Alternative (un groupe de partisans de la Quatrième Internationale à Bâle). Les autres organisations suisses (Mouvement suisse de la Paix, Neue Partei der Arbeit, Parti du Travail de Suisse, SolidaritéS), ainsi que les organisations israéliennes et palestiniennes mentionnées dans l'article, ont seulement apporté leur soutien à la conférence.